Les FTP face à l’histoire, par Gilles Vergnon

Liaigre_FTPLes Franc-Tireurs et partisans français (FTPF), généralement abrégés en FTP, formation armée créée par le Parti communiste français en 1942, sont restés, plus que d’autres mouvements de Résistance, un objet largement méconnu des historiens et nimbé d’un registre légendaire à la fois double et antagonique.

A propos du livre de Franck Liaigre, Les FTP. Nouvelle histoire d’une Résistance, Perrin, 2015, 368p, 22,90€

Article paru dans L’OURS n°453, décembre 2015, page 7.

Dénoncés à droite (mais pas seulement…) comme les petits soldats du bolchevisme, responsables de la plupart des exactions attribuées à la Résistance, la légende dorée colportée par les historiens communistes (mais pas seulement…) en a fait, à l’inverse, des combattants sans peur et sans reproche, exécutant des centaines de soldats allemands dans des tactiques aussi efficaces qu’audacieuses, à l’opposé des lourds dispositifs militarisés des « maquis mobili­sateurs » (Vercors, mont Mouchet…) prônés tant par la France Libre que par les officiers issus de l’armée de l’Armistice. Devenus dans les années 1970 des héros de bande dessinée (les plus anciens se rappelleront de la série « Le Grêlé 7/13 » dans Pif Gadget), leur souvenir inspirera les « maos » de la Gauche prolétarienne et les « Nouveaux partisans… franc-tireurs de la guerre de classe » chantés par Dominique Grange.

Établir les faits
Cette sédimentation légendaire, constituée dès la guerre, n’avait jusqu’ici guère été entamée par le travail des historiens, à l’exception de travaux déjà produits par Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre lui-même1. C’est dire si l’on attendait cet ouvrage qui entend, comme il l’annonce d’emblée « établir les faits précisément… en se fondant non plus sur des témoignages, mais sur des documents produits par les FTP sous l’Occupation ». Disons-le, le pari est largement réussi, même si le livre, issu d’une thèse, ne tient pas toutes les promesses du titre. Il s’agit en effet moins d’une histoire générale des FTP que d’une histoire de leur création et de leurs activités de guérilla urbaine, spécialement en 1941-1943 et dans la région parisienne. Les maquis ruraux FTP, tant dans le Limousin que dans le Midi ou dans les Alpes ne sont pas abordés ici, pas plus que la stratégie impulsée en 1943-1944 par leur Comité militaire national (CMN). Cela tient sans doute tant au projet de l’auteur lui-même qu’au « verrouillage » maintenu sur certains fonds d’archives (celles du CMN en particulier) qu’il évoque en conclusion, et sur lequel on aurait aimé en savoir plus…
Quoiqu’il en soit, on en apprend beaucoup sur la genèse des FTP qui fusionnent en avril 1942 trois formations armées préexistantes : l’Organisation spéciale du Parti communiste, les « Bataillons de la jeunesse » issus des Jeunesses communistes et l’Organisation spéciale-Main d’œuvre immigrée (MOI). Au passage, l’auteur fait, après Fabrice Grenard, définitivement justice de la thèse de la « double ligne » dans le PCF, qui aurait vu Charles Tillon, Georges Guingouin et d’autres, se distancier dès 1940 de la ligne officielle de leur parti. La lutte armée se structure du centre vers la périphérie, mobilisant d’abord, à partir du noyau dirigeant communiste, des cadres déjà éprouvés dans l’illégalité (les Charles Tillon, Albert Ouzoulias, Pierre Georges), qui « prospectent » d’autres militants, à Paris et en Province. L’effet d’entraînement « vertical » se combine avec un effet « transversal » qui agrège ensuite des groupes de « copains » souvent constitués avant-guerre à partir des JC ou des clubs sportifs de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT). Une sociabilité locale et générationnelle qui facilite les contacts, mais aidera aussi la répression.

La lutte armée, une « infime fraction »
Mais la tâche est difficile : seule une « infime fraction » du parti est lancée dans la lutte armée : 54 combattants en Région parisienne en novembre 1941 (soit 0,59 % des effectifs du parti clandestin, déjà bien réduits, en septembre 1940), moins d’une trentaine dans l’Ouest, de Biarritz au mont-Saint-Michel, une dizaine en Lorraine…
Le recrutement rencontre en effet de fortes réticences, voire des oppositions franches chez les militants : peur – bien légitime – de la répression et de la prise en otages de leurs familles ou de leurs amis, manque de moyens d’action, inexpérience, répugnance aux attentats individuels contraires à la tradition léniniste. Franck Liaigre rappelle que les fameux attentats d’août 1941 au métro Barbès ou d’octobre 1941 à Nantes ne sont pas revendiqués par le parti, qui attribue, bien conscient de leur impopularité, les morts de l’aspirant Moser ou du Feldkommandant Holz à des « règlements de comptes entre Allemands » ou à « la Gestapo »… Ce n’est pas avant le printemps 1942, date de création des FTP, que la lutte armée est ouvertement revendiquée et que le mouvement se tourne, sans grand succès, vers les « patriotes » extérieurs au PCF.

Efficacité ?
L’ampleur des sacrifices de cette poignée d’hommes déterminés, décimés par les arrestations et les condamnations n’est guère payée par l’efficacité : 75 soldats allemands ont été tués (et 368 blessés) à Paris de juin 1941 au 15 août 1944, moins de 500 dans toute la France. Les sabotages et autres destructions de matériel ne sont guère plus concluants. Certes, ce maigre bilan, qui ne prend pas en compte l’action des maquis, ne peut suffire à qualifier l’action des FTP avant le débarquement. Mais il rappelle les énormes difficultés de la lutte armée contre un occupant étranger, dans un pays qui n’en a, à la différence de la Grèce ou de la Yougoslavie, pas de vraie tradition historique. Cela contribue à expliquer le glissement de l’action urbaine des FTP vers l’exécution de collaborateurs ou « renégats » du PCF (82 Français sont victimes des FTP à Paris entre juin 1941 et août 1944), ou vers des « coups de pognon » (braquage de mairies, bureaux de postes…) qui se distinguent parfois mal, au dire des responsables communistes eux-mêmes, du simple banditisme.
Au final, cette histoire « par en-bas » des FTP ne règle pas toutes les questions posées sur l’histoire de cette organisation. D’autres travaux sont à venir. Mais ce livre dépourvu de sensationnalisme réintroduit de la nuance, de la complexité et de solides connaissances nourries d’archives dans une mémoire dominée par le noir et blanc.
Gilles Vergnon
(1) Jean-Marc Berlière, Franck Liaigre, Le sang des communistes. Les Bataillons de la jeunesse dans la lutte armée. Automne 1941, Fayard, 2004. L’OURS, 342.