Les écrivains, histoires d’engagements, par CLAUDE DUPONT

On date de l’Affaire Dreyfus l’apparition, en France, de l’intellectuel engagé, un engagement évalué à partir d’une bipolarisation gauche-droite, en rappelant, avec Marcel Gauchet, que ce n’est qu’à partir du début du XXe siècle que les notions de droite et de gauche « deviennent des catégories primordiales de l’identité politique ». C’est l’histoire de ce rapport à la politique que nous trace, avec méthode et compétence, Gisèle Sapiro, qui avait déjà publié La responsabilité de l’écrivain en 2011. À propos du livre publié par Gisèle Sapiro, Les écrivains et la politique en France. De l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie, Le Seuil, 2018, 394p, 25€Article paru dans L’OURS 484, janvier 2019, p. 1

Cette distinction gauche-droite se greffe sur des oppositions littéraires qui lui étaient préexistantes. On opposait déjà le mondain au bohème, le vieux au jeune, l’arrivé au prétendant – ou l’arrière-garde à l’avant-garde. La guerre de 14 va entraîner un renouvellement de grande ampleur dans le monde littéraire, puisqu’en 1920, 75 % des auteurs ont moins de trente ans. De nouvelles maisons d’édition apparaissent, comme Gallimard, Grasset, Denoël, qui publient davantage des auteurs de gauche, tandis que ceux de droite restent plutôt fidèles aux vieilles institutions tels Plon, Albin Michel, Calmann-Lévy.

La responsabilité de l’écrivain
Il est intéressant de voir comment certaines notions peuvent changer de bord. Celle de responsabilité, par exemple. Longtemps, elle fut accaparée par des idéologues conservateurs ou réactionnaires. Quand, en 1881, fut votée la loi sur la liberté de la presse, à un moment où, parallèlement, se développait la démocratisation de l’enseignement, des écrivains comme Paul Bourget dénoncèrent un État qui se désengageait du contrôle des consciences et qui ôtait à l’Église les moyens d’exercer une censure. Il incombait donc aux hommes de lettres de se poser en gardiens de l’ordre moral et social. Dès lors pesait sur l’écrivain une responsabilité qui limitait ses droits. À partir de là, on retrouvait une vieille opposition de fond entre les défenseurs de l’autonomie et les tenants de l’hétéronomie. Au nom de l’autonomie artistique, un écrivain comme Gide noua une alliance avec la gauche politique.

Mais la Résistance vit un dépassement de l’antagonisme entre liberté et responsabilité et renversa les perspectives. C’est la gauche qui proclame la responsabilité de l’écrivain et la colore d’une notion juridique, tandis que leurs aînés de droite, dont certains ont eu des faiblesses – voire plus ! – pour l’Occupant, plaident le droit à l’erreur et dessinent les limites de cette responsabilité. Ce sont les écrivains progressistes qui paraissent s’approprier le moralisme et, de l’autre côté de l’échiquier politique, autour de Roger Nimier, les Hussards adoptent une posture esthétique contre le moralisme existentialiste. L’art pour l’art passe à droite.

Classification
Gisèle Sapiro propose un classement intéressant des différents genres d’écrivains. Les « notables », pourvus d’un bon capital de notoriété, sont souvent des conservateurs reconnus à l’Académie française. Puis les « esthètes », ceux que Bourdieu appelle les « héritiers consacrés », familiers de la NRF, aimant participer à des groupements spécifiques d’intellectuels. Les « avant-gardes » que leur volonté de transgression des normes éthiques ou esthétiques porterait volontiers vers le radicalisme politique, et les « polémistes » qui pratiquent souvent la mobilisation en groupe, jouent un rôle actif dans la création de groupements de gens de lettres, et qui se retrouvent pour partie aux extrémités du champ politique.

En examinant ces extrêmes, elle prend pour exemple Drieu La Rochelle, et ceux qui, comme lui, cherchent dans l’admiration du nazisme une vision esthétique, offrant la lutte d’une élite héroïque, avec toutes les contradictions de ces gens qui ressentaient à la fois l’attrait du nationalisme et celui d’un certain cosmopolitisme, le dégoût de la bourgeoise et de sa morale et le goût pour l’ordre et l’autorité, et qui cherchaient une improbable synthèse du maurrassisme et du syndicalisme révolutionnaire. De l’autre côté, la problématique de l’engagement communiste, bien illustré par Aragon, qui abandonne l’aventure surréaliste pour un retour aux sources de l’antique poésie française, se complaît dans le nationalisme communiste, avant que le tournant jdanovien n’impose le réalisme socialiste, provoquant une tension entre le parti et Aragon, pour qui « l’expression de ses idées est tout de même l’affaire de l’homme qui les exprime » et qui réclame le droit à la défense d’une certaine autonomie artistique.

L’inclassable Malraux
Et puis, il y a l’inclassable Malraux qui, selon une très pertinente notation, incarne « la reconversion réussie dans le champ littéraire d’un capital politique acquis hors d’un cadre partisan ». Un important chapitre est consacré à cet écrivain que son engagement conduira à une ascension de haut niveau, avant que les écrivains et intellectuels ne se voient destitués, après les années 1970, de leur rôle d’experts au profit de techniciens de la gestion culturelle.

L’ouvrage se clôt sur une interrogation portant sur la dépolitisation de la littérature. L’auteure entre à son tour dans la catégorie des « polémistes », en décochant quelques flèches acerbes. On pourra regretter quelques charges excessives, comme cette accusation faite à Philippe Murray de se déchaîner contre des auteurs ayant le tort d’avoir de plus gros tirages que les siens, ou cette remarque fort peu progressiste que les auteurs de la Collaboration pourraient être lus par les spécialistes sans être proposés au bon peuple. Mais ces disparates de détail ne sauraient altérer la qualité d’un ouvrage enrichissant.
Claude Dupont