« L’économie peut-elle être juste ? », Trois questions à… GABRIEL ZUCMAN


Gabriel Zucman, 33 ans, économiste, est professeur associé à l’université de Californie à Berkeley depuis 2019. Sa thèse « Trois essais sur la répartition mondiale des fortunes » a été dirigée par Thomas Piketty. Ses travaux portent sur les inégalités sociales et les paradis fiscaux.
Propos recueillis par Isabelle This-Saint-Jean et Robert Vanherzeeke, et publiés dans L’OURS n°500, juillet-août 2020.

Qu’entendez-vous par l’expression : « Le triomphe de l’injustice » qui donne son titre à votre dernier ouvrage publié avec Emmanuel Saez ?
Notre point de départ est le constat selon lequel les inégalités de revenu augmentent depuis les années 1980 dans quasiment tous les pays, même si cela se fait à des rythmes différents. Ainsi, alors qu’en 1980, aux États-Unis comme en Europe, les 1 % plus hauts revenus touchaient 10 % du revenu national, aujourd’hui, ils en captent 20 % aux États-Unis et 12 % en Europe. Au niveau mondial, on constate très clairement que les grandes fortunes s’enrichissent fortement (+5 % par an), tandis que les bas salaires ne progressent plus. Or, ce processus de concentration marque une nette rupture avec la tendance à la réduction des inégalités qui était à l’œuvre depuis le début du XXe siècle ; à tel point que les États-Unis ont recouvré aujourd’hui leur situation de 1900.

La fiscalité n’explique pas l’intégralité de la répartition des revenus et des patrimoines, mais elle déterminante. Et l’on observe ici un double phénomène. D’un côté, les grands gagnants de la mondialisation – c’est-à-dire les sociétés multinationales et leurs actionnaires, les très hauts salaires et ceux qui possèdent des patrimoines élevés – ont vu leurs impôts baisser. De l’autre, dans le même temps, les catégories sociales qui ne bénéficiaient que peu ou pas de la mondialisation – les petites entreprises, les retraités, les travailleurs à bas salaire, etc. – ont vu quant à elles leurs impôts augmenter.

Pour le dire autrement, le « triomphe de l’injustice » correspond à la conjonction de ces deux phénomènes : la montée des inégalités d’un côté et la baisse de la progressivité de l’impôt de l’autre. Ce phénomène d’injustice fiscale est un phénomène mondial. Dans notre livre avec Emmanuel Saez, nous étudions en profondeur le cas des États-Unis. En 1942, Roosevelt proposait par exemple un impôt de 100 % sur les revenus supérieurs à 25 000 dollars de l’époque (1 milliard d’euros actuels) ; le taux d’imposition sera finalement de 93 % en 1942, ce qui a considérablement participé à la diminution des inégalités. Or, en 1986, Reagan passe le taux marginal maximal de l’impôt, qui était resté de 80 % en moyenne entre 1930 et 1980, à 28 % ! Les États-Unis qui avaient jusqu’alors l’impôt le plus progressif, possèdent désormais l’un des système fiscaux les moins redistributifs.

On retrouve également de telles évolutions dans l’Union européenne et en particulier en France. Cela découle notamment des réformes fiscales qui ont été menées au cours des dernières années et qui ont eu tendance en général à renforcer les inégalités : suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, baisse de l’impôt sur les entreprises, de 33 % à 25 %, introduction de flat tax sur les revenus du capital. Et ce, alors même que les taxes indirectes, les impôts sur les bas et les moyens salaires avaient tendance, eux, à augmenter. L’importance croissante de la CSG (une assiette très large et quasi-proportionnelle) depuis 1996, co-existant en parallèle avec l’impôt sur le revenu, progressif, mais avec une assiette limitée et comportant un grand nombre de niches fiscales, érode la progressivité du système fiscal.

Selon vous, quel sera l’impact de la crise actuelle sur les inégalités ?
La crise du coronavirus que nous connaissons est unique, il faut donc manier avec prudence les prédictions. On peut toutefois penser qu’elle risque d’augmenter les inégalités qui avaient déjà tendance à croître depuis les années 1980.

Pourtant, en général, la plupart des récessions, des crises économiques et financières ont eu plutôt tendance historiquement à réduire les inégalités, à court et moyen terme. En effet, dans les crises, les ménages les plus fortunés voient leurs revenus et leur patrimoine baisser plus que la moyenne, étant particulièrement affectés par la baisse du prix des actifs et des bénéfices de sociétés (actionnaires, investisseurs, etc…). Cela s’est vérifié par exemple lors de la Grande Dépression ou, plus récemment, pendant la crise financière de 2008-2009. Mais dans le cas de la crise du coronavirus, l’inverse risque de se produire. On constate en effet que beaucoup de travailleurs précaires sont touchés de plein fouet par la crise, les petits commerces sont très affectés par le confinement, alors même qu’au sommet de la répartition des fortunes et des revenus, certaines des plus grandes sociétés multinationales – Amazon, les grands laboratoires pharmaceutiques, les géants de la Silicon Valley – profitent quant à eux pleinement de cette pandémie. Par conséquent, on peut penser que nous allons observer une situation d’exception à cette régularité historique qui voudrait qu’en période de crise, les inégalités baissent. On pourrait au contraire observer un phénomène de concentration accrue des inégalités économiques.

Quelles réponses en termes de fiscalité apporter alors pour tenter de limiter cet accroissement des inégalités ?
L’urgence aujourd’hui consiste à réconcilier la mondialisation et la construction européenne d’un côté avec la justice économique et fiscale de l’autre. C’est tout à fait possible.

Une première mesure pourrait être la mise en place d’un véritable impôt sur les entreprises et en particulier sur les grandes sociétés multinationales. Cela est encore plus légitime depuis la crise où ces dernières qui en ont bénéficié sont aussi celles qui échappent le plus à l’impôt. Comment faire ? La façon la plus simple de procéder consisterait à calculer le « déficit fiscal » de chaque société multinationale. Le déficit fiscal c’est la différence entre ce que chaque entreprise devrait payer si ses bénéfices étaient imposés à un taux minimal (par exemple de 25 %) dans chaque pays où cette entreprise a des opérations, et ce que cette entreprise paye en réalité en impôts. Par exemple, Google, en 2019, a réalisé 20 milliards de dollars de chiffre d’affaires aux Bermudes où le taux d’impôt sur les sociétés est de 0 % : c’est autant de déficit fiscal ! Il faut que les États collectent ce déficit fiscal. Par exemple, la France toute seule, pourrait dire : « Si Google fait 10 % de son chiffre d’affaire mondial, 10 % de ses ventes en France, nous la France, nous allons prélever 10 % du déficit fiscal de Google ». Il faut ainsi « siphonner » les paradis fiscaux pour que les bénéfices qui sont délocalisés dans les paradis fiscaux soient réintégrés, et réimposés dans les pays comme la France, l’Allemagne ou les États-Unis, où ces grandes entreprises font l’essentiel de leur chiffre d’affaires. La collecte de ce déficit fiscal neutraliserait la course au moins-disant fiscal et inverserait cette tendance.

Il conviendrait également de rétablir un impôt sur les grandes fortunes. Certains considèrent que l’on ne peut pas être les seuls à le faire, il faut donc préférer une solution européenne (soit à l’échelle de l’UE, soit avec quelques États européens). Nous proposons un impôt avec le barème suivant : 1 % pour les fortunes dépassant 2 millions, 2 % pour 8 millions et 3 % au-delà d’un milliard. La France pourrait également faire le choix, unilatéral, de taxer ses expatriés en fonction de leur temps de résidence en France. N’oublions pas par exemple qu’un citoyen américain est imposé toute sa vie sur ses revenus aux USA, alors que c’est l’exact opposé en France. Un entre-deux est possible.

Une troisième mesure, essentielle pour la transition écologique, serait une taxe carbone. C’est en plus le bon moment pour la mettre en place (faible coût du baril de pétrole notamment). Une redistribution de certaines recettes serait bien sûr nécessaire afin de lutter contre les effets régressifs que pourrait avoir une telle taxe.

Les partis de gauche doivent proposer un projet ambitieux d’intégration à la mondialisation ou de construction européenne favorable aux classes populaires et moyennes. Il y a énormément de modèle de mondialisation et d’Europe qui sont possibles, il faut que la gauche écrive le bon. Ce discours d’adaptation à la mondialisation a duré trop longtemps, il n’y en a pas qu’une, sa soutenabilité passe par la justice fiscale.

(propos recueillis par Isabelle This-Saint-Jean et Robert Vanherzeeke)