Le monde éclaté des milieux populaires, par REMI LEFEBVRE

Les sciences sociales ont été marquées ces dernières années par un regain d’intérêt pour les catégories populaires. Leur fragmentation a été ainsi fortement mise en avant. Le sociologue Olivier Schwartz, dont les travaux sont très régulièrement cités, a ainsi documenté « la tripartition de la conscience sociale » dans ces milieux sociaux. La conscience du monde social d’une partie des milieux populaires n’est pas bipolaire (le haut/le bas, nous/eux) mais triangulaire: se développe le sentiment d’être lésé à la fois par les plus puissants et par les plus pauvres, ces assistés «pour qui l’on paie» ou ces « immigrés » qui « nous volent », et ce d’autant plus que les riches apparaissent inaccessibles et la remise en cause de leur richesse improbable (les patrons ont été peu ciblés par les Gilets jaunes).A propos du livre de Nicolas Duvoux et Cédric Lomba, Où va la France populaire ?, PUF, 2019, 256p, 16€. Article paru dans L’OURSn°486, mars 2019, page 1.

L’ouvrage dirigé par Nicolas Duvoux et Cédric Lomba s’inscrit dans la filiation de ces travaux qui cherchent à affiner les approches et à rendre compte d’un monde plus complexe que par le passé et peut-être plus difficile à représenter politiquement alors même que les inégalités sociales se creusent. Le livre a été conçu et écrit avant le mouvement des Gilets jaunes et sa lecture pendant ces événements lui donne bien sûr une coloration particulière. Il est constitué principalement d’articles de jeunes chercheurs ou docteurs qui renouvellent le regard sous des angles inédits ou peu mobilisés depuis longtemps (la rénovation urbaine, le monde professionnel de la logistique, les pratiques budgétaires, le rapport à la télévision). Le rapport au travail et à l’argent, les pratiques culturelles ou les trajectoires résidentielles sont donc les prismes privilégiés. Le parti-pris méthodologique est clair : l’approche qualitative et ethnographique est dominante. D’où la remarque suivante : la vision éclatée des milieux populaires n’est-elle pas de ce point de vue aussi l’effet du déclin des approches quantitatives ? L’ouvrage qui se lit bien est une série de portraits sociologiques qui incarnent l’analyse.

L’hétérogénéité d’un groupe

L’expression « classes populaires » – ou « catégories populaires » – qui désignent les ouvriers et employés (toujours près de 50 % de la population active…) s’est substituée à « monde ouvrier » ou « classe ouvrière ». Elle dit l’hétérogénéité d’un groupe traversé plus que dans le passé par des lignes de clivages internes et des hiérarchies, un groupe aussi qui est « parlé » plus qu’il ne parle (les Gilets jaunes marquant une rupture puisqu’un réel social peu courant a surgi sur les plateaux de télévision à travers les ronds-points…). En étant attentif aux « petites mobilités sociales » qui produisent parfois de grands effets et écarts, on parle désormais de « classes moyennes inférieures » ou de « fractions stables des catégories populaires » ou de « petits moyens ». Ces derniers ont été au cœur, semble-t-il, du mouvement des Gilets jaunes, au moins dans leur dynamique initiale. Le mouvement a révélé ainsi l’absence de la mobilisation de la France populaire des « quartiers » (les enjeux de mobilité y sont différents). L’ouvrage évoque la constance de « l’ethos égalitaire » des catégories populaires qui a été au cœur du mouvement social, la revendication pour plus de justice sociale prenant rapidement le dessus sur la lutte contre les taxes sur l’essence. Ce monde a été fragilisé par le développement du management, l’éclatement des mondes professionnels, le déclin des organisations du mouvement ouvrier qui peinent à le représenter mais aussi par les transformations de la famille (les difficultés des familles monoparentales populaires). De ce point de vue encore, il est intéressant de noter que les Gilets jaunes ont été un mouvement majoritairement féminin selon les enquêtes nombreuses déjà publiées, les femmes isolées peinant plus que le reste de la population à boucler les fins de mois difficiles.

À l’euro près

De ce beau recueil, on retiendra deux chapitres. Celui de Pierre Gilbert, d’abord, sur la rénovation urbaine qui montre qu’elle exacerbe les différenciations entre fractions stables et précaires des milieux populaires. On lira surtout la passionnante analyse d’Ana Perrin-Heredia. La sociologue étudie la manière dont trois mères gèrent leur budget, à l’euro près. Leurs conditions de vie sont relativement proches. Elles occupent des emplois peu rémunérés et peu gratifiants. À quelques dizaines d’euros près, elles ont les mêmes ressources et pourtant ces différences comptent beaucoup si on les associe aux niveaux d’endettement différenciés qui caractérisent ces foyers. Et ces variations ne s’expliquent que partiellement par des différences de conduites (la manière dont l’argent est dépensé). Pouvoir ou pas mettre dix euros de côté génère de multiples effets (cela peut entraîner à terme des surcoûts). Ces petites libertés déterminent aussi de grands effets en termes de sentiments d’incertitude, de rapports à l’avenir et de précarité. L’auteure écrit de manière particulièrement éloquente : « Petites différences économiques et petites différences sociales ne sont en réalité petites qu’en raison du point de vue domino-centré qui tend à les considérer comme telles. » Là encore, on ne manquera pas de penser à ces budgets bouclés (ou pas) à l’euro près dont on a beaucoup parlé pendant la récente mobilisation, et au racisme et mépris de classe qui se sont parfois étalés dans le courrier des journaux… (voir Le Monde, le 20 décembre 2018).

Rémi Lefebvre