Le 10 rue de Solférino : La Maison des Fonctionnaires (1933 -1978), par Guy Putfin

photo Mathieu Delmestre.

La mise en vente du 10 rue de Solférino qui est, depuis 1980, le siège du Parti socialiste, met sur le devant de l’actualité cet immeuble parisien. Mais sait-on que pendant 45 ans, le 10, rue de Solférino fut le siège de la « Maison des Fonctionnaires » ? Retour sur l’histoire de Solférino avant « Solfé ».

Le syndicalisme des fonctionnaires
La loi du 21 mars 1884 reconnaît le droit syndical, mais les fonctionnaires en sont exclus.
Après la guerre de 1914-1918, plusieurs fédérations et syndicats de fonctionnaires adhèrent à la CGT, bien que le droit syndical ne soit pas reconnu aux fonctionnaires.
 En août 1924, une circulaire du gouvernement Herriot demande aux ministres de tolérer les syndicats de fonctionnaires, et de faire participer leurs représentants aux organismes consultatifs.
 En décembre 1927, la Fédération des fonctionnaires (FDF) entre à la CGT. Au début de 1928 commence à se constituer la Fédération générale de l’Enseignement (FGE) qui tient sa réunion constitutive le 11 octobre 1928 au siège de la CGT, à Paris, au 211, rue Lafayette. Elle fait partie de la Fédération des Fonctionnaires CGT.
 Á cette époque, les syndicats et fédérations de fonctionnaires n’ont pas d’existence légale, mais sont simplement tolérés. Comme ils n’ont pas de capacité juridique pour pouvoir acheter un bien immobilier et se doter d’un siège spécifique, la Fédération des fonctionnaires décide de créer une société anonyme formée de sept syndicalistes pour l’achat d’un immeuble destiné à être leur siège. Une collecte syndicale permet de couvrir les frais d’achat.
Les membres fondateurs de la société anonyme sont les membres du bureau de la FDF : Charles Laurent, secrétaire général, Pierre Neumeyer, André Delmas, et Robert Lacoste, secrétaires adjoints, Roger Nantillé, trésorier, Charles Grenapin-Pitre, trésorier adjoint, et Marcel Giron, instituteur, secrétaire du cartel des services publics. Ils détiennent chacun 14 actions, sauf Roger Nantillé qui en a 16.

La Maison des fonctionnaires
 La société anonyme La maison des Fonctionnaires est créée par acte du 12 décembre 1933, en l’étude de maître Baratte, notaire à Paris. C’est une société d’une durée de 99 ans, à compter du 20 décembre 1933. Elle a son siège au 5, rue de Poitiers, ancien siège de la Fédération des Fonctionnaires quand elle était autonome, sous la forme associative. Son objet est « l’acquisition d’un immeuble situé à Paris, 8 bis et 10 rue de Solférino et 94, rue de l’Université… », « un hôtel particulier avec dépendances et deux maisons de rapport » appartenant à la princesse d’Orléans Bourbon.
 Le contrat de vente est signé le 21 décembre 1933, toujours chez maître Baratte, pour un montant de 3 175 000 francs. C’est Charles Laurent, chef de bureau hors-cadre à la Caisse des dépôts et consignation, administrateur de la société anonyme qui la représente et signe l’acte d’achat. L’acte se trouve aujourd’hui dans les archives de la FEN déposées aux Archives nationales du monde du travail à Roubaix. La Fédération des Fonctionnaires s’y installe et s’y développe jusqu’à la guerre.

L’escalier du 10 rue de Solférino. En face, les portraits des secrétaires généraux (sauf Paul Faure) et des premiers secrétaires du Parti de 1905 à nos jours.

Occupation et libération
 En novembre 1940, le gouvernement de Vichy interdit les syndicats et leurs biens sont confisqués. Au 10, rue de Solférino, il installe le ministère de l’Information. Dans la nuit du 27 au 28 juin 1944, un groupe de résistants y exécute Philippe Henriot, secrétaire d’État à l’Information et à la Propagande depuis janvier 1944, et propagandiste pro-allemand à Radio Paris.

À la Libération, Adrien Lavergne (secrétaire général de la FGE) lance avec Pierre Neumeyer le mot d’ordre de grève insurrectionnelle des fonctionnaires le 15 août 1944, et participe, le 18 août, à la reprise de l’immeuble de la rue de Solférino. Une plaque commémorative est apposée à l’entrée de la Maison des Fonctionnaires pour le 20e anniversaire, en 1964, sous la présidence de Charles Laurent, avec l’inscription suivante : « Syndicat des Fonctionnaires, 10, rue de Solférino, Paris 7e – 1944-1964 . Le 18 août 1944, participant à l’action parisienne, les syndicats de fonctionnaires ont repris leur maison aux traîtres de Vichy »1.

Scission syndicale et questions de propriété
 La scission syndicale de décembre 1947 se répercute sur la Fédération des fonctionnaires : il y a désormais une fédération de fonctionnaires de la CGT et une autre de la CGT-Force ouvrière. Quant à la FGE, devenue FEN, Fédération de l’éducation nationale, elle choisit lors de son congrès de mars 1948 de rester autonome pour conserver son unité.
 Á cette époque, tout le monde pense que la maison appartient à part égale aux trois organisations héritières de la Fédération des fonctionnaires d’avant guerre : UGFF-CGT, FGF-FO, FEN (Fédération de l’Éducation nationale). En réalité elle appartient légalement en propre aux membres qui détiennent les parts de la société, ou à leurs héritiers.
Vingt ans plus tard, le 23 juillet 1965, un protocole est signé entre les trois organisations qui se considèrent comme propriétaires indivis et à égalité de la société “La Maison des Fonctionnaires”. Mais se pose un problème de régularisation. Il faut alors chercher les héritiers et les convaincre de se désister au profit des trois fédérations. Entre 1966 et 1974, sous la responsabilité de maître Cornec, le comité de gestion de l’immeuble (UGFF-CGT, FGF-FO, FEN) récupère 72 % des parts de la société anonyme. Les héritiers Giron refusent de signer la cession des parts, mais n’engagent pas non plus d’action en justice. Le 21 mars 1972, les associés de la société anonyme La Maison des Fonctionnaires, James Marangé pour la FEN, Pierre Tribié pour la FGF-FO, René Bidouze pour l’UGFF-CGT créent une association entre les trois fédérations qui devient propriétaire de l’immeuble.
L’ancienne société anonyme, sans conseil d’administration, et ne satisfaisant plus aux dispositions de la loi du 24 juillet 1966, se trouve alors dissoute de plein droit, l’État récupérant ses biens. Cependant, la Direction générale des impôts se range à la demande des organisations et admet par lettre du 12 avril 1974, « à titre exceptionnel » que la société anonyme La Maison des Fonctionnaires puisse se transformer avant la fin de l’année en association déclarée. Une nouvelle association est créée le 5 septembre 1974, et une convention signée le 18 décembre entre les organisations UGFF-CGT, FGF-FO, FEN.

Vente, déménagements, et location au PS
Pour mieux disposer des locaux, un projet de démolition et de reconstruction est étudié, mais se heurte aux contraintes du classement de l’immeuble : obligation de conservation en l’état des cours et des façades. L’entretien devenant très lourd, la vente est envisagée dès 1976, d’autant que l’UGFF-CGT a trouvé sa place dans le nouvel immeuble de la CGT à la porte de Montreuil.
Un rapport d’expert sur la valeur vénale de l’immeuble des 8 bis, 10 et 12 rue de Solférino, et 94 rue de l’Université, précise : « Les promoteurs ne pourront s’y intéresser puisqu’il ne peut être question de démolir pour reconstruire ». Il pense que seul un organisme ou une ambassade pourrait être intéressé mais qu’il y aura de très gros travaux à entreprendre.

Finalement, le 10 rue de Solférino est vendu le 14 mars 1978 à l’UNMRI-FEN (Union nationale des mutuelles de retraite des instituteurs et fonctionnaires de l’éducation nationale), avec entrée en jouissance au 31 juillet 1978.La FEN, de son côté, achète l’immeuble du 48 rue la Bruyère dans le 9e arrondissement de Paris le 27 février 1978. Elle quitte le 10 rue de Solférino pour s’installer rue La Bruyère en juin 1978, où elle reste jusqu’en mars 2002.

En septembre 1980, le Parti socialiste s’installe au 10 rue de Solférino dans des locaux qu’il loue à l’UNMRIFEN, avant de les lui acheter en 1986.

Guy Putfin

Sources : Archives nationales du Monde du travail : Archives de la FEN, Fonds 1998 011. 2 EE 10. André Henry, Conquérir l’avenir. La FEN de 1974 à 1981, Paris, 1992, p. 100-103. Notices du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, « Le Maitron ».

Les photographies sont de Mathieu Delmestre.

1 Cette plaque après avoir été gardée dans une cave du Syndicat national des Instituteurs, devenu SNI-PEGC (syndicat national des instituteurs et professeurs de collège), puis SE-UNSA (syndicat des enseignants de l'Union nationale des syndicats autonomes), se trouve maintenant dans le bureau du secrétaire général de l'UNSA Éducation à Ivry sur Seine.