Lavisse et la vertu du « roman national », par JULIEN CAHON

« L’histoire de France doit parler au cœur », écrivait Ernest Lavisse (1842-1922) dans l’avant-propos de son «Petit Lavisse»  paru après le programme républicain de 1882. Poursuivant ses travaux sur l’enseignement de l’histoire en France, Jean Leduc se penche sur cette figure fondatrice – qu’elle soit adulée ou critiquée – passée à la postérité grâce à son fameux manuel scolaire qui a marqué des générations d’écoliers, au moins jusque dans les années 1950.
A propos du livre de Jean Leduc, Ernest Lavisse. L’histoire au cœur, Armand Colin, 2016, 255p, 24,90€
Article paru dans L’OURS 466, mars 2017, page 6.

Le livre s’ouvre sur un étonnant paradoxe : son « nom n’a été donné qu’à deux groupes scolaires » en France, tous les deux dans l’Aisne, à Nouvion-en-Thiérache (sa commune natale) et à Saint-Quentin. Au fil des douze chapitres, très riches et d’une grande clarté, se dégage un autre portrait, plus complexe, du promoteur du « roman national ».

Le premier, chronologique et très fouillé, est consacré aux « Étapes d’une vie » : on y apprend notamment que le jeune Lavisse, né en décembre 1842, élève au lycée Charlemagne (Paris), noua une solide amitié avec Albert Duruy – fils de Victor Duruy, ministre de l’Instruction publique de 1863 à 1869 – dont il fit la connaissance en 1864 – et Paul Vidal de la Blache (de trois ans son cadet) ; qu’il intégra l’ENS (il est reçu second en 1862) sur les conseils du député bonapartiste Camille Godelle, un lointain cousin paternel dont il fut proche ; qu’il devint « républicain par défaut », fréquentant un « groupe littéraire qui affiche des sympathies républicaines » tout en entretenant des liens étroits avec les Bonaparte, y compris après la guerre de 1870-1871, au cours de laquelle il s’engagea dans la garde nationale, où il fit la connaissance d’Armand Colin, futur éditeur des manuels scolaires pour l’école primaire qu’Ernest Lavisse rédigea à partir de 1876. Cette même année, onze ans après son admission à l’agrégation et suite à un séjour de trois ans en Allemagne entre 1872 et 1875 – année où il soutint sa thèse – il entra dans l’enseignement supérieur, à l’âge de 34 ans.
Les chapitres suivants sont thématiques et captivants (en dépit de nombreuses répétitions et/ou renvois). Trois parties reviennent notamment sur les combats menés par Ernest Lavisse pour transformer l’enseigne­ment supérieur, l’engager vers l’autonomie et organiser le monde étudiant – il patronna l’Assemblée générale des étudiants de Paris créée en 1887 –, pour recruter et former les professeurs en associant formation scientifique à la recherche et formation professionnelle à l’enseignement. Ce débat était inséparable de celui sur la réforme de l’enseignement secondaire que Lavisse appela de ses vœux dans la presse et devant la commission parlementaire Ribot (1899) mais ses positions – entre autres, supprimer le baccalauréat – ne furent pas prises en compte. Par contre, la réforme de l’agrégation d’histoire de 1894, dont il fut le promoteur, déboucha notamment sur la création du diplôme d’études supérieurs (DES) d’histoire et de géographie.

Manuels et roman
Trois chapitres sont consacrés aux manuels Lavisse : leur histoire, leur contenu et leur réception sont finement analysés par l’auteur. Alors qu’à droite, ils furent attaqués pour leur manque de patriotisme et leur caractère « antifrançais », on retiendra qu’à gauche, les critiques émanèrent des amicales d’instituteurs – et plus particulièrement des militants socialistes – et des milieux internationalistes et antimilitaristes, incarnés par la figure de Gustave Hervé. Ce dernier écrivit en 1909 dans son journal, La Guerre sociale, que les manuels de son ancien professeur « ont empoisonné des millions de gosses ». Jean Leduc démontre par ailleurs que le service de la patrie est le premier critère d’appréciation et de jugement des acteurs historiques par les manuels Lavisse, qui font l’éloge (presque) sans nuance d’un panthéon composé en grande majorité d’acteurs individuels : Vercingétorix, qui « meurt pour la patrie » (CE, 1913), Charles Martel, Jeanne d’Arc « qui mourut pour nous » (CM, 1913), quatre souverains (Charlemagne, Louis IX, Charles V, Henri IV), et huit ministres, tous régimes confondus : Michel de l’Hôpital, Sully, Colbert, Turgot, Duruy qualifié de « grand ministre », Thiers, Gambetta et Ferry, dont l’œuvre scolaire n’est étonnement pas mentionnée ! Pourquoi ? La question reste ici sans réponse. Plus rarement, des acteurs collectifs sont loués sans réserve : l’Assemblée nationale constituante, les soldats de la Révolution et la IIIe République. À l’inverse, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, Napoléon Ier et Napoléon III sont condamnés, de même que certains faits historiques (la Croisade contre les Albigeois, le massacre de la Saint-Barthélémy, la révocation de l’édit de Nantes, les guerres civiles en général, dont la Commune).

Un homme de réseaux
On a particulièrement apprécié le chapitre sur les « réseaux Lavisse », ceux d’un homme d’influence inséré dans de multiples cercles de sociabilités intellectuelles.Son rayonnement dépasse la sphère historienne et universitaire, des anciens de la rue d’Ulm – où il fut directeur de 1904 à 1919 – comme Gabriel Monod, Alfred Rambaud, Albert Dumont, Alfred Croiset, aux allées du pouvoir, où l’historien entretient aussi de solides amitiés (Raymond Poincaré, Paul Deschanel, Léon Bourgeois notamment). Présent dans de nombreuses instances officielles et associatives, il est notamment secrétaire général de la Société pour l’étude des questions d’enseignement supérieur, président du jury de l’agrégation d’histoire et de géographie (1892-1899)… et il continue à produire des manuels pour l’enseignement primaire, en histoire, et en instruction civique et morale (sous le pseudonyme de Pierre Laloi). Mais Lavisse fut peu engagé dans les débats de politique intérieure de son époque (épisode boulangiste, Affaire Dreyfus etc) : à son actif, un bref passage à la Ligue des Patriotes lors de sa création en 1882. Il est en revanche un observateur attentif de la politique internationale et présent dans de nombreux comités d’entraide et de propagande entre 1914 et 1919, en particulier le comité De Martonne, composé d’universitaires historiens et géographes, chargé de constituer des dossiers en vue des négociations de paix. D’autre part, ses articles dans La Revue de Paris et sa préface de Sous Verdun de Maurice Genevoix (Hachette, 1916) témoignent d’une culture de guerre universitaire. Mais, il n’occupa aucun poste dirigeant dans l’appareil d’État, refusant à plusieurs reprises celui de directeur des affaires politiques au ministère des Affaires étrangères dans les années 1880, après avoir été, entre 1865 et 1869, secrétaire du ministre de l’Instruction publique, son ami de Victor Duruy. Comme ce dernier (et Guizot) avant lui, il avait été élu à l’Académie française, en 1892, contre Zola et Brunetière, le directeur de La Revue des deux mondes, dont il fut un collaborateur actif. C’est à ce titre qu’il intégra le Conseil supérieur de l’Instruction publique en 1896.
En 1984, Pierre Nora avait consacré une partie de ses Lieux de mémoires à Ernest Lavisse, « l’instituteur national », titre que lui décerne l’éditorialiste du Journal des Débats du 1er avril 1918. En 1988, ses Souvenirs parus en 1912 furent réédités chez Calmann-Lévy avec une préface de Jacques et Mona Ozouf. Près de trente ans plus tard, Jean Leduc nous offre donc une solide biographie qui comble un manque1 au moment où les débats sur les usages publics (et politiques) de l’histoire et sur le rôle d’un « récit national » ressurgissent dans le contexte de la présidentielle de 2017.
Julien Cahon
(1) Signalons le récent Lavisse : le roman national comme patrimoine scolaire ?, sous la direction d’Étienne Bourdon, Patrick Garcia et François Perrot (Éditions de l’œil, 2016), et la réédition de l’Histoire de France de Lavisse en cours aux Éditions des Équateurs.