La gauche interpellée sur le religieux, par ROBERT CHAPUIS

Birnbaum_Silence_LOURS447Le directeur du supplément « livres » du Monde s’interroge sur « la gauche face au djihadisme ». À propos du livre de Jean Birnbaum, Un silence religieux, Le Seuil, 2016, 233p, 17€.

Article à paraître  dans L’OURS 457, avril 2016, p.3.Jean Birnbaum constate que la gauche ne comprend pas un phénomène qui trouve sa source dans une religion. En en recherchant l’origine dans la crise économique ou l’apartheid social, la gauche continue de fermer les yeux sur la réalité, car « il arrive que la religion devienne force autonome, qu’elle se fasse puissance symbolique, matérielle, politique ». C’est ce que Michel Foucault avait compris en voyant se développer la révolution iranienne. C’est ce que ne comprennent pas ceux qui ne voient dans la religion, selon une lecture superficielle  de Karl Marx, que « l’opium du peuple ».

Dans sa démonstration, Jean Birnbaum procède par étapes. Un constat d’abord : le silence sur l’islam. Les attentats sont l’œuvre de fous, de désaxés, de marginaux. Le départ pour la Syrie, c’est pour échapper au chômage, au malaise des quartiers, à la tristesse des banlieues. Le djihad n’a rien à voir avec l’islam. Façon commode de se débarrasser du problème. C’est la consé­quence de la tradition républicaine issue des Lumières : il faut exclure la religion de la société. Le marxisme a renforcé l’idée que l’avènement d’une société sans classes rendrait inutile la religion : il fallait l’écarter dès maintenant du pouvoir en même temps que la bourgeoisie qui en fait l’un des instruments de sa domination.
Mais ce n’est pas si simple. L’islam est en guerre avec lui-même. Il a été utilisé au profit de régimes en place qui ont bloqué les courants « modernistes » qui cherchaient à interpréter les textes pour en révéler la force spirituelle. Face à l’Occident, ce sont les courants fondamentalistes qui se sont affirmés et ont attiré les croyants. La gauche n’a rien vu venir, pensant que la libération des peuples entraînerait mécaniquement leur laïcisation. Jean Birbaum choisit l’exemple de ce qu’il appelle « la génération FLN », celle des pieds-rouges partageant le combat des Algériens et tout étonnés de voir  qu’ils étaient ensuite mis sur la touche par un pouvoir qui construisait partout des mosquées.

La force du religieux

L’auteur qui a publié naguère un livre sur Les Maoccidents s’appuie longuement sur le témoignage de Michel Foucault qui a constaté, à travers la révolution iranienne, la force du religieux. Certains gauchistes ont cru pouvoir mettre la religion au service de la révolution, comme on l’a vu avec l’épisode avignonnais d’une musulmane voilée candidate NPA. Ce fut un double échec : le NPA s’est divisé sur le sujet et la musulmane a pris son autonomie… Finalement le combat anti-capitaliste et anti-impérialiste est davantage mené aujourd’hui par l’Islam radical que par les mouvements d’inspiration marxiste ! En fait, selon Jean Birnbaum, ce sont les fantômes de Marx, ceux qui l’obsédaient parce qu’il en voyait toute l’importance, qui ont pris le pas sur les forces révolutionnaires qui se fondent sur sa doctrine. La question religieuse revient en force.
Pour se faire comprendre, l’auteur prend le risque d’une comparaison audacieuse : d’un côté les brigades internationales dans la Guerre d’Espagne, de l’autre les jeunes qui partent au djihad en Syrie aux côtés de Daech. Des différences évidentes dans le parcours, le recrutement, la finalité politique, mais le même engagement, la même espérance, le même enthou­siasme. Certes les uns n’avaient de goût que pour la vie, les autres font de la mort un paradis, mais on voit à travers eux que la religion peut donner par elle-même tout son sens à un combat, à l’engagement de toute une vie. Comment la gauche, habituée à faire silence sur ces questions, pourrait-elle le comprendre ?
Ce livre est une interpellation utile. Il a cependant ses limites. La notion de gauche couvre des réalités historiques, idéologiques, sociologiques fort diverses. Pour prendre l’exemple de la Guerre d’Algérie, parler d’une génération FLN ne correspond pas à la réalité des engagements. C’est oublier le lien entre morale et politique, c’est trahir le combat de tous ceux qui avaient le souci de l’honneur de la France tout autant que de l’indépendance de l’Algérie. On ne peut non plus confondre cette génération avec celle de Mai 68. C’est à tous points de vue une autre histoire. Il est également gênant d’isoler l’Islam, d’oublier que dans d’autres religions, il existe aussi des intégristes qui refusent toute interprétation « moderniste ». Bref il y aurait beaucoup à dire !… Il reste qu’il est important de réveiller les consciences et de rappeler que l’homo politicus ne se confond pas avec l’homo economicus et qu’il peut trouver dans la force spirituelle l’énergie nécessaire à la transformation du monde.
Robert Chapuis