La France et le génocide arménien, par Michel Dreyfus


Duclert_Geneocide_Armenien_A propos du livre de Vincent Duclert, La France face au génocide des Arméniens, Fayard, 2015, 436p, 23€). Article paru dans L’OURS 449 (juin 2015). Le gouvernement des officiers Jeunes turcs, arrivé au pouvoir en 1908, nourrit de grandes espérances en la croyance d’une modernisation démocratique de la Turquie, perspective envisagée notamment en France et en Grande-Bretagne. Mais ces espoirs furent de courte durée : sept ans plus tard il provoqua le premier génocide de l’histoire avec l’extermination systématique des Arméniens, selon un plan préparé à l’avance. En pleine guerre, cet événement contribua à faire basculer encore un peu plus le monde dans l’ère des tyrannies et des crimes de masse. 

En 1914, il y avait 2,5 millions d’Arméniens en Asie Mineure ; au lendemain de la Grande Guerre, ils n’étaient plus que 50 000 dans toute la Turquie et 80 000 à Constantinople. Le nombre des victimes dépassa 1,5 million de personnes. Les survivants furent réduits à l’état de peuple dispersé hors de Turquie ; le plus grand nombre (390 000) se réfugia dans la petite République arménienne du Caucase en territoire russe et alors soviétique.

Entre oubli et négation
Ce génocide s’inscrivait lui-même dans la suite d’autres massacres de moindre ampleur survenus en 1860, en 1895-1896 et en 1909 à Adana, dont avaient été victimes les Arméniens. Mais alors qu’ils avaient suscité de nombreuses réactions et une certaine mobilisation des intellectuels et de l’opinion publique, notamment en France, il n’en fut pas de même pour le génocide de 1915. Certes, il fut connu, au moins par les responsables politiques européens, en Allemagne, en France et en Grande-Bretagne mais, mobilisés par le conflit, ils n’en parlèrent que fort peu ; les responsables politiques des États-Unis furent également informés des horreurs qui se passaient en Turquie. On aurait pu imaginer que la fin de la Grande guerre et la réorganisation de l’Europe favoriseraient une reconnaissance de ce génocide et des réparations faites au peuple qui l’avait subi. Ces espoirs furent vite douchés. En effet, la conférence de Lausanne (novembre 1922), suivie de la signature du Traité portant ce même nom en juillet 1923, enterra toute perspective d’un État arménien indépendant. Elle constitua une victoire pour le gouvernement turc et un succès personnel pour Mustapha Kemal qui le dirigeait de fait depuis trois ans. Cette conférence permit à la Turquie de retrouver sa pleine et totale souveraineté sur l’espace ottoman non arabe et de ne plus avoir aucun compte à rendre sur le plan international au sujet du génocide commis quelques années plus tôt.

Le Traité de Lausanne signé par la plupart des Grandes puissances constitua donc l’acte de naissance de la Turquie nouvelle. Il mit un terme à la guerre en Orient qui avait commencé dans les Balkans dix ans plus tôt. Sa dimension juridique fournit la base de la doctrine négationniste sur laquelle les gouvernements turcs allaient s’appuyer jusqu’à nos jours avec l’accord initial, au moins implicite, des principales grandes puissances, à l’exception des États-Unis, qui en étaient signataires. Comme l’écrit Vincent Duclert, avec ce Traité, « l’existence arménienne en Turquie (fut) sacrifiée aux intérêts de la real-politik des puissances au nationalisme ethniciste du nouvel État-nation ». La Turquie nia le génocide depuis cette date et cette situation dure encore aujourd’hui.
Le Traité de Lausanne marqua la fin de tout espoir pour les Arméniens qui furent dès lors des parias. Leur sort alla en s’aggravant et la Société des Nations en dépit de son engagement à protéger les minorités, ainsi que des efforts d’Albert Thomas, dirigeant alors du Bureau international du travail, n’obtinrent aucun résultat dans la défense des Arméniens. Pire, les massacres commis par le gouvernement turc continuèrent, certes à échelle plus réduite. Dès lors, le gouvernement turc expulsa de façon massive les Arméniens qui restaient encore en Turquie : ils trouvèrent refuge en Syrie, au Liban ainsi que dans plusieurs pays d’Europe, parmi lesquels la France et la Suisse. En revanche, les gouvernements se désintéressèrent de leur sort. Les Arméniens devinrent donc les oubliés de l’histoire, et cela d’autant plus que la plupart des hommes politiques et des intellectuels qui s’étaient mobilisés pour les défendre en 1895 avaient disparu à la fin des années 1920. La question arménienne fut désormais étudiée essentiellement par des savants, notamment Georges Dumézil. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, dans une Europe où le nazisme ne cessait de progresser, plus aucun dirigeant politique ne soutint la cause des Arméniens. On le sait, Hitler dit durant la campagne de Pologne en 1939 : « Qui se souvient de l’extermination des Arméniens ? » Et de fait, des liens existent entre les deux génocides puisque plusieurs officiers allemands, qui avaient observé celui de 1915, participèrent ensuite à celui contre les Juifs.

La lutte pour la reconnaissance
Après la Seconde Guerre mondiale, le génocide des Arméniens fut éclipsé par celui perpétré contre les Juifs et cette situation devait durer longtemps. Toutefois, la notion de génocide élaborée au Procès de Nuremberg par le juriste Raphaël Lemkine fut aussi élaborée à partir de celui qu’avaient vécu les Arméniens ; il connaissait leur histoire. Cependant, il fallut attendre les années 1970 pour que le drame des Arméniens commence à être redécouvert en France et dans le monde. À cela trois raisons. Tout d’abord, les recherches savantes et érudites, en particulier autour de la Bibliothèque Nubar à Paris commencèrent à être connues d’un public plus large. Ensuite le cinquantenaire du génocide, en 1965, suscita un renouveau d’intérêt. Enfin, joua également l’action, parfois terroriste et souvent spectaculaire, de groupes arméniens luttant pour la reconnaissance du génocide quelques années plus tard. Aussi la question arménienne revint au devant de la scène, comme le montre le nombre croissant de travaux qui lui furent consacrés, notamment en France avec ceux de Yves Ternon à partir de 1977 ; mais il fallut attendre 2006 pour que Raymond Kévorkian publie son grand ouvrage sur le génocide arménien. Ces recherches comblent peu à peu les différences d’information que nous avons des deux génocides, arménien et juif.
La reconnaissance du génocide arménien est aujourd’hui une question éminemment politique. Le gouvernement turc continue à défendre une position négationniste. Il refuse en effet de reconnaître la notion de génocide, tout en admettant que des massacres de grande ampleur ont eu lieu et en ayant même présenté ces excuses pour ces derniers. Il n’empêche : sa position est de plus en plus contestée en Turquie même par la société civile. Le journaliste Hrant Dnjk, qui était le fer de lance de la reconnaissance du génocide en Turquie, a été assassiné en janvier 2007, mais son combat est poursuivi et amplifié, par un nombre croissant d’intellectuels, d’artistes, etc.

Une histoire française
L’histoire du génocide des Arméniens concerne la France pour de nombreuses raisons. Tout d’abord parce que dans le sillage des idéaux proclamés par la Grande révolution, la France ne pouvait rester inerte devant l’extermination d’un peuple. Mais aussi parce que beaucoup des intellectuels qui se mobilisèrent contre les massacres de 1896, se retrouvèrent deux ans plus tard dans le camp dreyfusard : les plus connus sont Georges Clemenceau, Anatole France et Jean Jaurès. La mobilisation contre les atrocités dont étaient victimes les Arméniens fut comme une répétition générale, sans le savoir bien sûr, de l’engagement des intellectuels et des politiques durant l’Affaire Dreyfus. Mais les dreyfusards ne furent pas les seuls à s’engager en ce sens, comme le montrent les noms de Denys Cochin, d’Édouard Drumont ainsi que du diplomate Paul Cambon : ambassadeur de France à Constantinople, ce dernier ne cessa d’informer avec courage et lucidité le gouvernement français de ce qui se passait, et ce jusqu’à son départ pour Londres en 1902.
La comparaison entre la mobilisation pour les Arméniens et l’Affaire Dreyfus doit être poursuivie. Les intellectuels qui s’engagèrent en faveur des Arméniens s’inscrivent en effet dans l’histoire d’une recherche savante qui, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à 1930, puis de nouveau à partir de 1970, a permis d’avancer dans la définition et la compréhension du phénomène génocidaire. La défense de la cause arménienne contribua également à la diffusion de la culture et de la langue française dans le monde. Elle participe aussi à l’histoire de la prévention des génocides et des crimes de masse : elle concourt ainsi à l’établissement d’une histoire de l’engagement démocratique. Elle concerne enfin toute l’humanité à travers des lois et des valeurs qui fondent un devoir de responsabilité à chaque nation, tenue d’y répondre comme pays souverain mais aussi comme société pensante et solidaire. C’est dire combien sont nombreux les enjeux, notamment pour la France, soulevés par l’histoire des drames vécus par les Arméniens depuis un siècle.
Remercions Vincent Duclert de nous les avoir si bien décrits.
Michel Dreyfus