Jacques Piette, socialiste et résistant, par Arnaud Dupin

Jean-Jacques_Piette_Socialiste_ClandestinA l’occasion du centenaire de la naissance de son père, Jean-Jacques Piette part à la (re)découverte de la grande figure socialiste que fut Jacques Piette.
À propos de Jean-Jacques Piette, Jacques Piette. Clandestin du socialisme du Front populaire aux années 80, Encyclopédie du socialisme, 2016, 190p, 13€

Article paru dans L’OURS hors série recherche socialiste 74-75, janvier-juin 2016, p. 135-138.

Fils essayant encore de comprendre cette figure paternelle un peu écrasante1, il veut retracer l’itinéraire de celui qu’il présente comme le « clandestin » du socialisme français. Jacques Piette, homme engagé, à haut niveau, à gauche pendant plus de cinquante ans, était-il réellement cet homme de l’ombre ?
C’est en 1961, à l’occasion de la sortie du livre d’Arthur Calmette sur L’OCM, histoire d’un mouvement de résistance de 1940 à 1946 (Puf, 1961) que Jacques Piette invitait son fils, 21 ans, à faire sa connaissance. Dans un courrier joint à l’ouvrage qu’il lui offrait il évoquait sa pudeur à parler de lui, la distance, et il le renvoyait à l’histoire de sa propre jeunesse, de ses engagements et de ses combats.

Des engagements précoces

Né en 1916 dans un milieu d’ouvriers, orphelin de père à 14 ans, Jacques Piette doit rapidement être autonome et devient souffleur de verre à Saint-Denis. Son engagement politique le mène en 1932 vers le PCF, auprès de Jacques Doriot, alors jeune espoir du parti. Marqué par la menace fasciste (6 février 1934) et insatisfait par la réponse communiste, le jeune militant quitte le PC pour se rapprocher d’un Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes naissant. Il en devient le secrétaire administratif.

Par l’entremise de Georges Izard et Georges Boris, rencontrés lors de manifestations pacifistes, Jacques Piette, partisan du Front Populaire, rentre à la SFIO. Évoluant dans des milieux intellectuels, le souffleur de verre reprend ses études et obtient des titres universitaires en lettres, droit ainsi qu’à l’EHESS.
En septembre 1936, le jeune militant souhaitant partir défendre les armes à la main la République espagnole, rompt, à l’instar de Paul Langevin, avec un CVIA trop pacifiste à son goût. Après avoir combattu aux côtés des antifranquistes, le socialiste prend ses distances avec la SFIO de Léon Blum. Le PS s’était montré incapable d’après lui, dans un contexte international lourd, de prendre des positions claires…

Son nom est « Personne »

Replié avec son unité à Pau en juin 1940, l’ancien membre du CVIA décide de rallier Londres le mois suivant. Il prend alors contact avec une France Libre naissante et devient, à la suite de la première rencontre quelque peu surprenante avec son chef, « Personne ». Sur les instructions du général, le résistant met en place un réseau en zone occupée. Jacques Piette s’engage ensuite dans le réseau Centurie puis à l’OCM début 1941.
Dans ce mouvement, très actif (membre-fondateur du CNR) mais souvent réprimé, « Personne » s’impose et en devient l’un des principaux responsables. Résistant de la première heure, Jacques Piette participe activement à la libération du territoire, tant dans les FFI que pour le GPRF. Pour tous ces hauts faits, le cadre de l’OCM devient l’un des rares résistants de l’intérieur et de gauche membre de l’ordre des compagnons de la Libération.

Reconstruire le pays

A partir de 1944, Jacques Piette, devenu haut fonctionnaire, s’engage dans la reconstruction du pays (nationalisations) ainsi que la reprise du commerce international (Gatt). Politiquement, « Personne », partisan d’un socialisme travailliste et d’une épuration modérée, est heurté par l’intransigeance de Daniel Mayer, le refondateur de la SFIO clandestine. D’ailleurs, le colonel des FFI est à l’origine, avec son mouvement, de la création de l’UDSR. Il s’en écarte lorsque l’OCM décide de ne pas devenir un acteur politique. Le compagnon de la Libération retourne, par l’entremise de Robert Verdier, connu dans les années 30, au PS avec la volonté d’écarter l’équipe au pouvoir. C’est ainsi qu’il soutient Guy Mollet, membre également de l’OCM, lors du congrès de 1946. Pour cela, « Personne » a défendu l’activisme, un temps remis en question, du maire d’Arras dans la Résistance. Pourtant celui qui devient secrétaire fédéral de la Seine-et-Marne en 1948 ne soutient pas la politique, pas assez socialiste pour lui, de la troisième force.
Le militant socialiste se retrouve le défenseur, autour de Guy Mollet, de l’unité du parti au début des années 50. Il devient même l’un de ses plus proches collaborateurs lors du passage à Matignon du secrétaire général de la SFIO. Profondément meurtri par l’utilisation de la torture par l’armée, Jacques Piette met en sourdine ses convictions au nom de la raison d’État. Il souhaite la réussite des réformes engagés par le Front républicain…
Désabusé par une classe politique incapable de trouver une solution au problème algérien, « Personne » comprend que seul l’Homme du 18 juin est capable d’imposer l’indépendance de l’Algérie à une société française encore rétive. L’ancien chef de l’OCM se montre l’un des plus vifs partisans du rapprochement, en mai 58, de Guy Mollet avec le général de Gaulle.

Reconstruire la gauche

Soucieux de rassembler l’opposition de la gauche non-communiste au nouveau président de la République, l’ancien résistant contribue au lancement de Démocratie, hebdomadaire indépendant du parti, permettant aux socialistes de différentes chapelles de renouer le dialogue. De sensibilité présidentialiste, Jacques Piette soutient pourtant toutes les initiatives de Guy Mollet afin de conserver un parti fidèle aux principes du socialisme (dialogue doctrinal avec le PC, opposition à l’aventure Defferre, fusion de la FGDS sur des bases socialistes). Ainsi, en 1969, il voit avec satisfaction la direction du NPS revenir à un authentique socialiste, Alain Savary, et non à Pierre Mauroy, jugé peu fiable.
Tout en continuant de soutenir les positions du député-maire d’Arras jusqu’en 1973 lors des différents congrès, « Personne » décide de prendre un peu de distance et s’engage dans le socialisme municipal. À la mort de Fernand Darchicourt en 1968, il devient maire d’Hénin-Liétard (devenu en 1971 Hénin-Beaumont). Prenant la tête de la ville du bassin minier à un moment de crise, il semble que jusqu’à son départ, en 1989, le premier magistrat ait permis à sa commune d’assurer honorablement sa reconversion.
Toujours militant socialiste, Jacques Piette décide de rejoindre la majorité mitterrandienne en 1975 afin d’écarter la menace de la « deuxième gauche » de la direction du PS. Collaborateur dans les cabinets ministériels après la victoire de 1981, l’ancien résistant décide, après le choix de la rigueur de 1983 et le recul de 1984 sur l’école publique, de s’éloigner du pouvoir. L’âge avançant, il abandonne aussi ses mandats locaux. L’année de sa mort, en 1990, l’ancien proche de Guy Mollet s’était rapproché de Jean Poperen afin d’alerter le Parti socialiste sur le fait qu’il ne représentait plus le monde des travailleurs. Pour l’intellectuel marxiste, l’hégémonie de la deuxième gauche était une menace…

Entre de Gaulle, Mollet et Mitterrand

Homme engagé épris de liberté y compris envers les figures qui ont marqué son parcours (de Gaulle, Mollet, Mitterrand), Jacques Piette demeure, dans l’histoire socialiste, comme un « clandestin » bien célèbre. Acteur influent du PS, maire bâtisseur d’Hénin-Beaumont, haut-fonctionnaire au carnet d’adresses hétéroclite (la fameuse connexion « Personne »), il paraît difficile de pouvoir souscrire à la relecture par le fils de la vie du père par le prisme de l’homme de l’ombre du socialisme français…
Au-delà des interrogations que fait naître l’ouvrage de Jean-Jacques Piette, on ne peut que recommander sa lecture. Alors que la galaxie socialiste traverse une zone de turbulences, il ne peut être que salvateur de se (re)plonger dans l’existence d’un homme aux convictions solidement ancrées. N’oublions pas à un moment où la municipalité FN d’Hénin-Beaumont, profitant de la confusion ambiante, tente de récupérer la figure de Jacques Piette, ce qu’être engagé à gauche veut dire…

Arnaud Dupin

Arnaud Dupin, doctorant à l’université de Pau (UPPA-Item), est professeur d’histoire et de géographie au collège les Gâtines, Savigny-sur-Orge.

(1) Jean-Jacques Piette a publié en 2008 des «mémoires » sous le titre Socialiste, manager, partisan. Le pouvoir, pourquoi et comment ? (Bruno Leprince). Dans la critique de cet ouvrage parue dans L’OURS n°382 (novembre 2008) Laurent Jalabert relevait que l’auteur « dresse un portrait peu élogieux de sa relation avec son père, absent, et avec qui les désaccords sont souvent nombreux dans sa jeunesse ».