Il y a 75 ans, le 26 juillet 1941, Marx Dormoy était assassiné.

DormoyMarxSiteSecrétaire d’État à la présidence du Conseil dans le gouvernement Léon Blum, Marx Dormoy a succédé en octobre 1936 au ministre de l’Intérieur Roger Salengro qui s’est suicidé après une campagne de calomnies de l’extrême droite. Il poursuit le combat contre les ligues et les « doriotistes » et se trouve en première ligne contre les Cagoulards du CSAR qui s’en souviendront. 

Né en 1888, fils de Jean Dormoy, grande figure du militantisme guesdiste dans l’Allier, Marx poursuit le sillon ouvert par son père et entre à la commission administrative de la SFIO à 20 ans. Mobilisé en 1914, il sert comme simple soldat. Employé, il devient rapidement lui aussi un élu important de l’Allier, maire de Montluçon et député à la fin des années 20. Sous-secrétaire d’État à la présidence du conseil en 1936, il est l’un des plus proches collaborateurs de Léon Blum. Il participe à la négociation des accords Matignon et arbitre un certain nombre de conflits sociaux. Après le suicide de Roger Salengro, il lui succède le 25 novembre 1936 au ministère de l’Intérieur, poste qu’il conserve jusqu’en avril 1938 dans le second cabinet Blum. Marx Dormoy joue un rôle crucial dans la lutte contre l’extrême droite doriotiste et contre les Cagoulards… qui ne l’oublieront pas. Après les accords de Munich, il se retrouve au côté de Blum et des « bellicistes » de la SFIO. Le 10 juillet 1940, il est au coté de Blum, d’Auriol et des 80 qui votent contre les pleins pouvoirs. Comme d’autres ministres du Front populaire, il est enfermé par Vichy, à Pellevoisin, puis Vals-les-Bains. Depuis des mois dans la lignes de mire des doriotistes et des cagoulards, ses assassins ont réussi à placer une bombe à retardement sous son lit dans la chambre où il est en résidence surveillée à Montélimar.
Nous publions trois documents : un extrait d’une lettre de Dormoy à André Blumel envoyée un mois avant sa mort sur les risques qu’il connaissait, une lettre de Vincent Auriol à Léo Blum au lendemain de la mot de l’assassinat de leur ami, et  l’article que lui a consacré Léon Blum à son retour de déportation.

Extrait d’une lettre de Marx Dormoy à André Blumel, 23 juin 1941 (archives André Blumel, 14 APO 4, dossier Dormoy)

« Oserai-je te dire que nos épreuves ne comptent guère. Après tout – je parle pour moi – un parlementaire doit, à l’occasion, être capable de souffrir pour ses idées. C’est dans sa fonction que l’aller, le cas échéant, en prison. Rien ne l’obligeait à faire de la politique. Il n’a pas été élu seulement pour prononcer, de temps à autre, un discours sur les malheurs de l’agriculture… et se constituer une retraite. Il doit être capable d’affronter les périls qui sont les risques du métier. Après tout, le couvreur tombe bien du toit et le maçon de l’échafaudage ! »

Le 27 juillet 1941,Vincent Auriol écrit à Léon Blum

Mon cher Léon,

En apprenant l’horrible assassinat de notre ami Marx, nous avons longuement pleuré. Et nous pleurions avec vous car notre pensée est allée vers cette malheureuse Jeanne et vers vous. Je suis impuissant à vous écrire quoi que ce soit, à penser même, mais je vous écris pour être plus près de vous. Je ne peux pas croire qu’on s’arrête une demi-seconde à l’hypothèse stupide et odieuse du « suicide » que posaient avec un point d’interrogation les journaux de ce matin. Bien qu’on soit tombé très bas, il est possible qu’on descende encore.
L’assassinat, froidement, minutieusement prémédité de Marx est le fruit de cette haine atroce dont vous me parliez au lendemain de la mort de ce pauvre Camel. La suppression récente de son mandat de conseiller général avec la mention destinée à la justifier a contribué à l’activer. La presse infâme, libre de diffamer sous le couvert de la censure, et la délation calomnieuse, qui ravage ce pays, désignent aussi les victimes.
Le suicide ! Quelle sinistre et affreuse plaisanterie ! J’ai reçu de Marx il y a cinq jours une lettre charmante, pleine d’allégresse, de confiance, d’amour de la vie. Il nous taquinait affectueusement, Michèle et moi, en nous disant notamment qu’il avait un tel appétit qu’il « mangeait par la pensée les pèches que nous devions lui envoyer » et qu’il a eues il y a deux jours. Peut-être n’a-t-il pas reçu ma réponse ! Quelle affreuse chose ! et comme vous devez être affligé.
Je suis, nous sommes, mes enfants, Michèle et moi, tout près de vous, notre cœur est près du vôtre et nous vous embrassons très tendrement.
Vincent Auriol

PS : Michèle vient de partir pour Montélimar où elle arrivera ce soir pour être près de Jeanne.
J’ai télégraphié hier soit à l’amiral Darlan : « Accablé de douleur et révolté d’indignation par assassinat mon vieil ami Marx Dormoy vous demande autorisation assister à ses obsèques. »

Si je reçois autorisation, ce dont je doute, je partirai ce soir.

(Archives Vincent Auriol, Archives nationales, lettre publiée dans Recherche socialiste n°10 (2000) ?

Marx Dormoy, par Léon BLUM

Article paru dans Le Populaire le 26 juillet 1945

La suite des anniversaires continue. Aujourd’hui, pour la première fois depuis que la France est libre, nous commémorons la mort de Marx Dormoy, assassiné il y a quatre ans.

Personne, j’en suis sûr, n’a oublié les circonstances affreuses du crime. Après avoir enfermé Marx Dormoy de longs mois durant â Pellevoisin, puis à Vals, les hommes de Vichy l’avaient envoyé à Montélimar en « résidence surveillée ». Lui était surveillé sans doute, mais les assassins ne l’étaient pas, Après une première tentative manquée, ils parvinrent à s’insinuer dans sa chambre d’hôtel, à intro­duire un engin à retardement, sous son matelas, à la place de la tête. Quelques heures plus tard, la bombe explosait. Il ne restait plus de Marx Dormoy que des débris sanglants dont on dut cacher la vue à sa malheureuse sœur, la compagne aimée de toute sa vie.

Vichy l’avait livré aux assassins et Vichy n’eut pas honte, deux jours plus tard, d’escamoter ignominieusement ses obsèques. À l’heure qu’il est son cercueil ne repose pas encore là où est sa place, au cime­tière de Montluçon, près de son père Jean Dormoy, sous la garde de ses camarades.

Qu’avait-il fait pour attirer sur lui tant de haine ? Nul n’avait le cœur plus sensible et plus généreux. Sa vie était un modèle de droi­ture et de simplicité ; il l’avait mise tout entière comme soldat, comme militant, comme homme public au service de son pays et de son parti. Son père Jean Dormoy, l’un des disciples de Jules Guesde, avait été le premier maire socialiste de Montluçon. Il en devint, à son tour, le maire et le député après la retraite de Paul Constans. Dans le gouvernement de Front populaire il occupa d’abord l’un des deux sous-secrétariats à la présidence du Conseil, l’autre étant confié à François de Tessan que, lui aussi, les hommes de Vichy devaient livrer plus tard à la mort.

Quand nous perdîmes le malheureux Roger Salengro, atteint si profondément au cœur par la calomnie que même la justification la plus éclatante ne lui avait pas rendu la force de vivre, Marx Dormoy prit sa place au ministère de l’Intérieur, et c’est là qu’il commit ce crime inexpiable : il eut l’audace de révoquer Doriot, qui, comme maire de Saint-Denis, avait commis de flagrants abus de gestion. Il eut l’audace plus grande encore de prendre au sérieux l’affaire de la Cagoule et de pousser à fond l’enquête policière. C’est par l’effet tenace de sa volonté que les fils du complot furent débrouillés, que les dépôts d’armes furent en partie découverts, qu’un certain nombre des chefs furent identifiés.

Cela criait vengeance en vérité. Doriot et la Cagoule se sont vengés, en effet, dès que la capitulation et la trahison leur eurent offert l’occasion favorable.

Je vois encore Doriot à Vichy, dans la rue, au sortir de l’atroce séance de l’Assemblée nationale, tendant le poing vers Marx Dormoy et lui jetant au visage sa menace. Ceux des assassins sur lesquels la police dut mettre la main, malgré elle, appartenaient aux bandes doriotistes. L’instruction ouverte et suivie, en dépit de toutes les résis­tances, par un magistrat courageux, a permis de remonter, d’une part, jusqu’à Deloncle, chef de la Cagoule, d’autre part, jusqu’à un personnage important de Vichy. Les assassins savaient d’ailleurs que leur travail était au gré de la puissance occupante et escomptaient sa protection. L’un d’eux l’avoue ingénument dans une lettre saisie qui figure au dossier. Il ne se trompait pas, d’ailleurs. L’un des premiers actes des autorités allemandes après l’invasion de la zone sud fut de les tirer, à main armée, de la prison de Largentière, où ils étaient détenus. Marx Dormoy fut la victime de la Cagoule, la victime de Doriot, la victime de Vichy, la victime du nazisme.

Il est mort pour la République et pour la France. Mais quel mal­heur qu’il n’ait pu continuer à vivre pour elle ! Aucun des camarades que nous avons perdus n’aurait tenu une plus grande place dans la France et dans la République de demain. Nous ne sommes pas seuls, nous socialistes, à penser ainsi.

Je me rappelle ce que me disait de lui Georges Mandel qui avait été son compagnon de prison avant de devenir le mien et qui n’était pas un juge complaisant des hommes. A la vérité, la perte est irré­parable. Il avait toutes les grandes qualités de l’homme d’État, la promptitude et la clairvoyance du jugement, la décision, la résolution, la suite et par-dessus tout le courage et la fidélité. Nul n’avait des convictions plus profondément enracinées, nul n’avait un sens plus fin de la réalité pratique. Oui, quelle perte pour le pays, quelle perte pour notre parti auquel il tenait par toutes ses fibres vivantes et je me permets d’ajouter : quelle perte pour ceux qui l’aimaient, quelle perte pour moi !

Je le revois, la nuit sanglante de Clichy, quand avec André Blumel il se jetait entre les manifestants et les balles de la police. Je le revois à Bordeaux, où nous étions arrivés ensemble, menant contre la capi­tulation une lutte suprême et désespérée. Je le revois quand j’étais assis à ses côtés dans la salle du casino de Vichy, et quand j’en sortais à son bras. Je le revois derrière la grille de Chazeron où, dès le lende­main de mon arrestation, accompagné d’André Blumel et de Raoul Evrard, il essayait de forcer la consigne. Et je me revois, moi, quand dans ma chambre de Bourrassol mon avocat et ami Spanien vint m’apprendre l’affreuse nouvelle avec les précautions qu’on prend pour annoncer la perte d’un frère.

Léon Blum, Marx Dormoy et André Blumel, en 1938, au congrès de Royan.
Léon Blum, Marx Dormoy et André Blumel, en 1938, au congrès de Royan.