Georges Duby ou le médiéviste en majesté, par FLORENT LE BOT

Duby_portrait_archivesDans ses Ego-histoires, Georges Duby (1919-1996) retrace en modestie quelques étapes de sa vie qui lui paraissent digne d’intérêt. En parallèle les historiens, anthropologues, archivistes, etc., réunis par Patrick Boucheron et Jacques Dalarun, explorent les archives du grand historien médiéviste déposées à l’IMEC. L’ensemble donne furieusement envie de relire Duby.
À propos des ouvrages :
Georges Duby, Mes ego-histoires, préf. Pierre Nora postf. Patrick Boucheron NRF, Gallimard, 2015, 154p, 12,50€
Patrick Boucheron et Jacques Dalarun (dir.), Georges Duby. Portrait de l’historien en ses archives, Fondation des Treilles, NRF Gallimard, 2015, 472p,  24,50€

Article paru dans L’OURS n°456, mars 2016, page 8

L’ego-histoire initialement commandée par l’éditeur-historien Pierre Nora nous est présentée sous deux formes : celle déjà publiée en 1987 et celle, première version du texte, retrouvée dans les archives de l’IMEC. Entre la première et la seconde version, le « Nous » de majesté le cède au « Je »  de modestie.

L’historien médiéviste en artisan
Duby nous y fait part des rencontres qui ont marqué sa carrière et son œuvre (sa vie également, même si sa vie privée demeure volontairement en hors-champ) : les historiens bien sûr (Jean Deniau, Charles-Edmond Perrin, ses maîtres ; Lucien Febvre et Fernand Braudel, des références), les géographes – si importants pour son appréhension de l’espace rural – (André Allix, Roger Dion), mais aussi les anthropologues et les sociologues (Pierre Bourdieu, son ami), ainsi que les artistes (André Masson).
C’est en toute simplicité que Duby rapporte quelques anecdotes qui ont marqué ce fils d’artisan teinturier installé à Paris, tandis que lui-même restait éperdument attaché à la campagne de ses aïeux dans la France de l’Est, dont celle du Mâconnais qui inspire en 1952 sa thèse de doctorat ès lettres, « La Société aux XIe et XIIe siècles dans la région mâconnaise ». Duby y utilise la masse considérable des documents de l’abbaye de Cluny pour expliquer dans une approche totale un espace particulier, reprenant l’exemple des monographies régionales produites alors par l’école vidalienne de géographie française et qui va durablement influencer les thèses en histoire.
On ne peut ici revenir sur l’ensemble de l’œuvre de Georges Duby, à la fois styliste et grand médiéviste. Lire Le Dimanche de Bouvines (1973) dans lequel l’historien fait d’un événement – la bataille de Bouvines du 27 juillet 1214 – le prétexte d’une véritable sociologie de la guerre au seuil du XIIIe siècle dans le nord-ouest de l’Europe ; lire Le chevalier, la femme et le prêtre (1981) dans lequel Duby montre le rôle de l’Église médiévale comme institution majeure de régulation sociale ; lire, enfin Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde (1984), dans lequel il analyse avec une grande précision les codes de la chevalerie et le fonctionnement des liens féodaux ayant cours au XIIe siècle, c’est assurément traverser de grandes et belles pages d’histoire et de belles et grandes pages de littérature (Duby est d’ailleurs élu à l’Académie française en 1987).

Dans l’atelier de l’historien
Je n’oublie pas son maître-ouvrage, Les Trois Ordres ou l’Imaginaire du féodalisme (1978), qui lorsque j’étais étudiant m’a tant marqué par l’ampleur et la force du propos. Georges Duby, reprenant la trifonctionnalité de Georges Dumézil, y montre que la représentation idéale de la société médiévale en trois groupes – ceux qui prient, ceux qui combattent, ceux qui travaillent – n’aurait pas été aisément acceptée ; son succès dans le Nord de la France aux XIe et XIIe siècles aurait été le fruit d’un vaste mouvement d’ensemble de l’économie, de l’organisation politique et de la culture de la société. Patrick Boucheron et Felipe Brandi rappellent dans Portrait de l’historien en ses archives, que ces analyses ont pu depuis être remises en question, faisant plutôt remonter aux IXe-Xe siècles cet imaginaire de la tripartition, dans un contexte carolingien et monastique, impliquant que les écrits plus tardifs (XIe siècle) sur lesquels s’est appuyé Duby, avaient une valeur descriptive de la réalité sociale que l’historien refusait de reconnaître avant sa résurgence au XIIe siècle. Malgré tout, c’est la première fois qu’un historien, héritier il est vrai du Marc Bloch des Rois Thaumaturges, partant de l’économie et des mentalités, interroge systématiquement la manière dont la société féodale s’est elle-même représentée. La force de l’ouvrage reste intacte, même si la thèse en est affaiblie. Le livre collectif Georges Duby, Portrait de l’historien en ses archives est un véritable cadeau pour les amoureux de la discipline historique et pas uniquement médiévale. La matérialité des archives de Duby y surgit à travers le travail de Yann Potin, de Florian Mazel, de Philippes Artières, de Jacques Dalarun. Mathieu Arnoult livre une très belle et très utile mise en perspective de Duby en historien de l’économie. Les rapports avec les anthropologues, les juristes, les sociologues sont analysés. Ce que lit Duby et ceux qui lisent Duby sont détaillés par Felipe Brandi. Les proximités de Duby avec l’art (l’iconographie et le cinéma notamment) ne sont pas oubliées. Et puis il y a ces étés 1981, 1982 et 1983, dans le cadre retiré et austère de l’abbaye cistercienne de Sénanque (Vaucluse), racontés par Claudie Amado-Duhamel, au cours desquels l’historien professeur au Collège de France (1970-1991) réunit ses plus proches amis, élèves et collaborateurs pour des semaines intenses de travail sous forme de séminaire. Ceux-là aussi ont marqué et marque la science médiévale de leur empreinte : Philippe Braunstein, Philippe Contamine, Christiane Klapisch, Charles de La Roncière, d’autres encore. Il faut relire Georges Duby, pour comprendre ce qu’écrire l’histoire veut dire.
Florent Le Bot