LOURS_Culture_46

En mars, L’OURS a vu, lu entendu pour vous

L’OURS ne s’intéresse pas qu’à l’actualité à l’histoire et à la politique. Chaque mois, la BD, le cinéma, le théâtre, les sons ont leur chronique dans les colonnes de notre mensuel. Nous vous invitons à découvrir ici nos coups de cœur du mois de mars.

L’actu des bulles : Mobilisation, par Vincent Duclert
(La BD est Charlie, Glenat, 2015, 176 p, 10€)
Page 175 de La BD est Charlie, ZEP croque les dessinateurs du journal montant au ciel. Dieu, sympathique barbu lisant Charlie Hebdo, les accueille en leur disant : « Cabu ? Pour une fois, vous êtes en avance ». Parce qu’on ne manque pas d’inspi­ration en lisant cet album publié un mois après les événements des 7, 8 et 9 janvier, en plein festival de la BD d’Angoulême. Il est dédié au 17 morts des trois attentats.
L’album résulte de la mobilisation des dessinateurs, des éditeurs, des imprimeurs, des papetiers, des distributeurs, des libraires, du Syndicat national de l’édition, unis dans l’aventure pour permettre qu’un maximum de bénéfice soit reversé aux familles des victimes. Il ne s’agit là que d’une sélection de dessins publiés pleine page, la totalité étant disponible sur la page facebook du Festival d’Angoulême.
Mon dessin préféré ? Incon­tes­tablement celui de Matt Kindt, muet mais tellement éloquent. La fille du Grand Duduche dans une vieille librairie de New York, tant qu’il en reste une !
Vincent Duclert

Cinéma : Phoenix, Une histoire allemande, par Jean-Louis Coy
à propos de Phoenix, de Christian Petzold, Allemagne, 2014, 1 h 40, Nina Hoss, Ronald Zehrfeld)
Comment se reconstruire après l’horreur de la déportation, se rapproprier son passé, et se projeter dans l’avenir.

Nelly, une chanteuse de cabaret, revient des camps en 1945, son corps martyrisé l’a rendue méconnaissable. Un chirurgien tente de la réparer le mieux possible, il lui faut dès lors réapprendre l’existence et regagner son identité.
D’abord, affronter la réalité de son passé en retrouvant son mari ; mais celui-ci, nullement prêt à croire aux fantômes, ferme les yeux tout en manigançant une sale histoire d’héritage où Nelly jouera le rôle de l’épouse arrivée des camps. Substitution, mensonge, aveuglement, la métaphore d’une certaine Allemagne abasourdie, déchirée en deux, toujours victime de ses fantômes apparaît tout de suite.
Nous nous situons dans l’univers de Christian Petzold, celui de Yella (2007) et Barbara (2012) parmi d’autres de ses films où se conjuguent le surnaturel, l’intimité des sentiments, le mystère et la fragilité des relations ; surtout, nous assistons une fois de plus à la fusion du maître et de son œuvre inspiratrice, Hoss-Petzold comme jadis Garbo-Stiller ou Dietrich-Von Sternberg : fusion si profonde qu’elle devient naturelle. Phoenix, le nom du bar vers lequel Nelly (Nina Hoss) se dirige d’un pas d’automate, lieu où travaille son mari qui a changé de prénom ; Phoenix en référence au titre du roman de Hubert Monteilhet, Le retour des cendres, dont Petzold et Harun Farocki ont fait une adaptation éloignée ; d’autres références se devinant çà et là, juste parce que le cinéma répond au cinéma, ce miroir à double face qui traduit la duplicité des êtres autant que des événements : nous songeons bien sûr à Vertigo (1958) d’Alfred Hitchcock (film fétiche de Petzold), mais ici l’action se cantonne dans une sorte de Kammerspiel où la mémoire se dissimule, l’appartenance sociale des survivants au massacre se dilue et où les vrais fantômes sont ceux restés sur place, témoins muets ou non, traîtres ou non.

Résurgence
La lumière émane de Nelly, traduite par la nervalienne Nina Hoss, non point seulement lors de la dernière séquence du film où la chanteuse retrouve sa voix, reprend son corps et laisse derrière elle des spectres figés. La caméra de Petzold la caresse, lui offre la beauté, l’énergie, la tendresse, la ténacité, que sa Galatée transforme en une immense clarté destinée peut-être à réconcilier un pays avec lui-même. Est-ce si facile tandis que l’amour semble perdu malgré les retouches et arrangements qu’il subit ?
Au-delà, le sujet de Phoenix est bien la résurgence « d’entre les morts » (titre du roman de Boileau-Narcejac, adapté par Hitch­cock dans Vertigo) et le triomphe de la vie. Alors que nous importent les apparentes invraisemblances du scénario dont certains parlent, ne serait-il pas plutôt question de cette duplicité déjà évoquée ? Faire croire à un fantôme qu’on ne le voit pas ?
Jean-Louis Coy

L’actu des sons : Guitare, par Frédéric Cépède

A propos de Julian Lage, World’s Fair, Modern Lore Record, 2015)
Il y a quelques mois, je vous avais recommandé l’écoute de Free Flying, conversations musicales stimulantes et séduisantes entre le pianiste compositeur Fred Hersh (1955), toujours si mal connu chez nous, et le jeune guitariste Julian Lage (1987). Le plus jeune n’a pas beaucoup vieilli et il revient en ce début d’année avec un premier enregistrement en solo remarquable de musicalité.
World’s Fair est un CD à l’ancienne : un homme, sa guitare sèche fétiche (une vieille Martin), une prise directe, sans overdubs, quarante minutes de musique, comme au temps des 33 tours. Douze « chansons » sans paroles, denses, les plus longues durant à peine plus de quatre minutes, des compositions originales ou des reprises (le standard Where or When de Rodgers & Hart tiré d’une comédie musicale Babs in Arms). Folk ou pièce classique, jazz et country (Red Prairie Dawn), une musique aussi familière que savante, jouée avec grâce et subtilité. Une musique pour la guitare, composée et interprétée pour faire résonner l’instrument, en tirer toute son essence, faire vibrer les cordes, la table, ressentir les doigts gratter les cordes, le son emplir la caisse et se projeter dans l’air. Le manifeste d’un guitariste. L’univers sonore créé invite tour à tour à la nostalgie, à la joie, sous les doigts d’un virtuose à l’esprit ludique. Douze morceaux, et autant d’univers, de voyages (Peru, Japan, Missouri…), des souvenirs d’enfance. Pas de démonstration, une évidence que chaque écoute renforce : Music is the best.
Frédéric Cépède

L’OURS au théâtre : Gorki contre les petits bourgeois, par André Robert
(a/s de Les Estivants, de Maxime Gorki, mise en scène de Gérard Desarthe, Comédie Française, Paris, jusqu’au 25 mai 2015)

Cela ressemble à du Tchekhov (1860-1904) : familles rassemblées l’été dans une datcha, au bord de la mer, dans un environnement de bouleaux emblématiques des paysages de Russie ; rivalités entre sœurs dont l’une se satisfait d’un mariage médiocre avec un médecin, l’autre souffre de la vulgarité d’un mari ingénieur-entrepreneur, brutal et misogyne ; jeune frère idéaliste rivé à un travail ingrat au service d’un beau-frère avocat peu scrupuleux, et qui s’éprend de Maria Lwovna, femme libre et brillante de cette petite société ; écrivain de haut renom, invité, promenant sa lassitude et son cynisme en refusant de « philosophailler » comme la plupart des membres de cette intelligentsia (le mot russe revient très souvent dans la conversation) ; homme d’âge moyen amoureux éconduit totalement ridicule ; vieil homme riche, prêt à quitter cette classe à laquelle il appartient pourtant, gardiens de la propriété commentant avec humour et amertume les faits et gestes de ces « estivants » qu’ils méprisent… On se réunit tous les étés, répétant le même scénario des détestations réciproques, on s’ennuie, certains travaillent encore, d’autres paressent comme ils le font tout au long de leur vie, on organise des pique-niques où les désirs refoulés trouvent à se frayer un chemin, on aime à faire du théâtre, jouer du piano, déclamer de mauvais vers en se délectant de sa supériorité culturelle, on a le goût des petites fêtes entre soi en se souhaitant la longue répétition de pareils étés. Bref, dans ces Estivants, il y a, en apparence, tout à la fois des Trois sœurs, de la Cerisaie, de Platonov et de la Mouette (mais, là, le suicide est totalement raté).

Férocité
Or, bien que les deux hommes aient été très liés, ce n’est pas du Tchekhov, mais du Maxime Gorki (1868-1936) et cela change tout. On ne s’en aperçoit presque pas dans les deux premiers actes, hormis le fait que nous savons que nous avons affaire ici à une petite bourgeoisie, d’extraction populaire mais enrichie et encore ascendante dans cette Russie de 1904 (d’avant la révolution de l’année suivante puis de celle de 17 qui ne lui sera évidemment pas favorable) et non pas, comme chez l’auteur d’Oncle Vania, à une aristocratie ayant la conscience historique aiguë de son irrémédiable défaite. Dans cette comparaison de classes, la première cherche à mimer les habitus de la seconde. Là où Tchekhov pose un regard non dénué d’humour mais souvent attendri sur ses personnages, Gorki, proche des idées des bolcheviks, se montre d’une férocité extrême avec la majorité de cette société d’estivants petits-bourgeois, épargnant particulièrement les femmes dont il célèbre la volonté d’émancipation incarnée dans le personnage de Maria, doctoresse élevant seule sa fille et tournée vers l’action sociale. Les troisième (scène du pique-nique) et quatrième (scène de la fête nocturne des adieux) actes jouent le rôle de révélateurs : sous le masque de la bienséance, des bonnes manières et de la culture ou prétendue telle, c’est l’appât de l’argent et de la domination masculine qui règne en maître. Avec une ironie mordante qui entraîne souvent nos rires et une violence mise dans la bouche de certains hommes (l’ingénieur ivrogne, l’avocat véreux), Gorki dénonce le mariage bourgeois, exalte les femmes éprises de libération, et respecte l’idéalisme de ceux qui veulent donner un sens à leur vie autre que celui du seul enrichissement, idéaux révolutionnaires (que la révolution démentira très vite à travers sa classe dirigeante dont Gorki sera à la fois partie prenante et critique).

Servie par une troupe du Français très homogène dans l’excellence, la mise en scène de Gérard Desarthe se montre d’une grande fluidité (les circulations dans le bois de bouleaux sont un régal) et d’une impeccable précision. Au diapason les costumes de Delphine Brouard, les lumières de Michel Beuchat, les sons de Jean-Luc Ristord, la dramaturgie de Jean Badin, et la scénographie de Lucio Fanti (beau ciel futuriste des deuxième et quatrième actes, bouleaux qui sont plus que des bouleaux, portant des portraits discrets d’écrivains et de communards …). À voir absolument.
André Robert

BD en bref : La cicatrice, par Sylvain Boulouque (a/s de Nikola Witko, Rustin, AAARG éditions, 2014, 56 p, 16€)
Étoile montante de la bande dessinée contemporaine, publiant toujours aux marges de l’underground, comme son Freeze punk, le blog de Nikola Witko (http://witkoff.over-blog.com/) donne quelques illustrations de ses capacités imaginatives. Parallèlement, il a illustré plusieurs romans et réalisé plusieurs séries de planches assez remarquables. Il revient aujourd’hui avec un album fort distrayant.
Rustin, un personnage mi-homme mi-animal, a une cicatrice à l’abdomen. À chaque fois que quelqu’un lui demande d’où elle provient, sa réponse change, formant au total une série de nouvelles dessinées brèves qui s’amusent à faire varier les récits et les chutes. L’une d’entre elles semble particulièrement inquié­tante : celle d’un bouton qui grossit parce que Rustin vit à côté d’une centrale nucléaire. Une autre est un clin d’œil au regretté Maurice Sendak, un trop plein alimentaire étant à l’origine de la cicatrice. Des propositions où chacun peut puiser sa propre réponse.
Sylvain Boulouque