Edouard Vaillant (1915-2015)

Vaillant-Cart-postsiteEn attendant la nouvelle biographie de Gilles Candar, relisez ici l’article d’Henri Cerclier, Edouard Vaillant, haute figure du socialisme français, consacré à la (dernière) biographie de Jolyon Howorth parue en 1983.

à propos du livre de Jolyon Howorth, Edouard Vaillant, La création de l’Unité socialiste en France, la politique de l’action totale (Etudes et documentations internationales, Paris, Syros, 1983)
Article paru dans le Cahier et revue L’OURS, n°143, août-septembre 1983, p. 50-53.

VaillantHoworthSiteEn 1956, Maurice Dommanget publiait aux éditions de la Table Ronde, un excellent ouvrage sur Edouard Vaillant, un grand socialiste. Ce livre de cinq cents pages, dont un tiers consacré à des extraits choisis des écrits et paroles de Vaillant, offre – comme toutes les publications de Dommanget – à la fois une analyse fouillée de l’action et de l’œuvre d’un des pères fondateurs du socialisme français avec une richesse incomparable de documentation précise. Pourtant, il ne semble pas que tous ces mérites lui aient valu toute l’audience et tout le rayonnement escomptables, même en milieu socialiste. Il est vrai que les retours ou les approfondissements de l’histoire deviennent pour beaucoup du ressort des spécialistes ou du spectacle ancien propre seulement à quelques éphémères et rapides visions. On se prive ainsi de bien des enseignements, et par là de bien des capacités de comprendre et d’agir.

Raison supplémentaire de remercier ceux qui ne renoncent pas à explorer le passé et à nous nourrir de ses leçons.

À cet égard, est à saluer la thèse inédite de Jolyon Howorth, professeur à l’Université d’Aston. Il vient en 1983 d’en tirer un livre captivant sur Edouard Vaillant, La création de l’Unité socialiste en France, la politique de l’action totale. Publié avec le concours du ministère de la Recherche et de l’Industrie, préfacé par Madeleine Rebérioux, doté d’une bibliographie et d’index estimables, il restitue la présence de Vaillant dans sa stature éminente et dans l’ajustement d’une pensée aux données éclairées des problèmes cruciaux de notre temps.

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Stature éminente
. « Aux yeux de la classe ouvrière française et des militants de la Deuxième Internationale, Vaillant se situait très nettement, avec Guesde et Jaurès, candidat tout trouvé pour le troisième siège d’un éventuel triumvirat socialiste » (J. Howorth).

Stature éminente par sa personnalité. « Homme de haute instruction et de vaste culture, possédant tout et fait trois langues vivantes, à la fois Ingénieur des Arts et Manufactures, Docteur es Sciences, Docteur en Médecine, et qui eut pu être, par surcroît, Docteur en philosophie d’université allemande. On doit même ajouter, avec Bracke, qu’il était “savant encore plus de ce qu’il apprenait chaque jour par un travail infini de lecture, d’observation et de réflexion ”» (M. Dommanget).

Homme de caractère, de labeur, d’inflexible conscience, d’inébranlable fidélité. Il est de fer, disait Jaurès.

Homme d’action, « Les idées viennent de l’action et retournent à l’action ». « Il ne suffit pas de contempler le progrès, il faut le précipiter». « Il n’y a pour moi que des étapes. L’essentiel est qu’on ne s’y arrête jamais », disait-il ou écrivait-il.

Stature éminente par sa place dans le mouvement ouvrier révolutionnaire, républicain et socialiste. Au premier plan dans l’insurrection communaliste patriotique de 1871, dans la lutte contre le boulangisme et le combat dreyfusard, dans le développement des conquêtes municipales, dans l’affirmation, l’initiation, la mise en oeuvre de l’organisation syndicale, dans l’élaboration, l’instauration, l’animation de l’unité ouvrière et socialiste, dans l’introduction du Marxisme en France et l’illustration de l’Internationalisme, dans la volonté de promouvoir une civilisation neuve.
Il peut éclairer – et c’est la démonstration de Jolyon Howorth – aujourd’hui encore, analyses et perspectives, « en clarifiant les problèmes présents et les réalités prochaines, en échappant à ce mysticisme mystificateur des formules purement doctrinaires qui, pour certains, suffisent et doivent parer à tout, comme la prière et la grâce pour le croyant », en appelant à l’action pratique quotidienne, aux objectifs multipliés que le débat n’épuisera jamais.

Six parties dans cet ouvrage soigneux, spacieux, très travaillé à neuf de Jolyon Howorth : De la Commune au Palais-Bourbon, Blanquisme et Marxisme, République et Révolution, Classe ouvrière et Syndicalisme, l’Unité Socialiste, la dimension internationale.

Vaillant-Cart-postsiteEn développant successivement ces thèmes, l’auteur ne s’attache pas principalement, comme le souligne dans la préface Madeleine Rebérioux, à opérer une synthèse de ce qu’on peut savoir sur Vaillant ; il s’applique à dégager les lignes de force d’une philosophie politique en acte, originale et cohérente, en confrontation avec la pensée des grands théoriciens du Socialisme, en affrontement avec les hommes et les événements majeurs de l’époque.

Ainsi Vaillant « ne cherche jamais à se recouvrir de la pèlerine blanquiste » et sur les quatre caractéristiques blanquistes dont on le veut marquer, il apporte sa distance et sa rationalité. L’athéisme de Blanqui est de source idéaliste, celui de Vaillant fonde une interprétation matérialiste de l’histoire ; l’utilisation des spontanéités populaires exaltée par Blanqui doit se coupler avec la constitution d’organisations responsables pour capter à la fois le bénéfice des initiatives et l’efficacité des disciplines ; la référence à la tradition révolutionnaire si totale chez l’un et l’autre – privilégie chez Vaillant l’action politique et républicaine sans l’appel insistant de Blanqui au recours de la violence insurrectionnelle, enfin l’intense patriotisme de l’un et l’autre n’efface pas chez Vaillant un internationalisme ambitieux et chaleureux – qui, lucide, pourra être déçu, mais non définitivement renoncé.

De même si Vaillant accepte le message marxiste, en est l’introducteur et le vulgarisateur, il met plus spécialement l’accent sur le jeu des contradictions internes à la Société et sur chaque catégorie de phénomènes ayant leur propre loi d’évolution. Il a conscience de la complexité grandissante du système capitaliste et de la transformation constante de son économie. Il a confiance dans le devenir historique « résultat non seulement des mutations accélérées des forces de production mais aussi de la généralisation de la culture intellectuelle et de la civilisation ».
Le thème République et Révolution abonde en évidences devenues clichés. Édouard Vaillant ne s’en satisfait guère – parce que – ainsi que le marque heureusement J. Howorth, « toute la tactique et la pratique vaillantistes se résument dans la mise en valeur permanente du but final : le Socialisme ». Dès lors sur le plan théorique nécessité « de faire ressortir la différence entre l’interprétation socialiste et l’interprétation bourgeoise de la liberté républicaine ». Pour la bourgeoisie, la liberté individuelle s’exerce au niveau purement individuel en dehors et indépendamment des forces sociales et politiques, voire en opposition avec elles : liberté de l’individu par opposition à la société. Pour les Socialistes, par contre, la liberté individuelle n’a de sens que dans un contexte social et politique ou peut-être plus exactement n’y prend tout son sens, ce que constamment dans la pratique Vaillant ne cessera de faire valoir, « Liberté de l’individu par l’intermédiaire de la Société ». Cette attitude, idéologique, conduit, en apportant son soutien à toute réforme, à annoncer la version socialiste qui devra ultérieurement s’en dégager et dont elle forme déjà l’embryon. Vaillant « ne manquait jamais d’affirmer que le seul vrai progrès était celui qui bénéficiait du soutien des masses populaires ou qui découlait nettement de leur pression ». « Et Vaillant savait qu’à moins de persuader chacun à prendre intérêt, de façon active et permanente, à la direction des affaires, la démocratie ne serait toujours relativement qu’un vain mot» (J. Howorth). D’où, ses positions en faveur d’une évolution vers la démocratie directe, son affirmation du « parallélisme du progrès économique et du progrès de sa conscience populaire avec le progrès des forces productives » (E. Vaillant). D’où les réformes considérées non comme consolidant la société actuelle mais comme une avancée « sur la voie qui doit mener, par l’effort socialiste direct, à l’émancipation de la classe ouvrière et à la révolution » (E. Vaillant). Une révolution qui se fait tous les jours, « une réalité actuelle et continue » qui exclut aussi bien la conception de la table rase que l’oubli de la spécificité de la démarche, de l’objectif, du but socialiste de transformation des structures. À cet égard la problématique de l’Etat avant, pendant et après la révolution déjà difficile à poser, fera l’objet d’approches et de controverses dont les interrogations et les hypothèses n’ont guère eu jusqu’ici de solutions glorieuses. Ce qui vient orienter la circonspection vaillantiste en ce domaine.

En revanche, la vocation du syndicalisme ne souffre d’aucune perplexité. Elle est capitale aujourd’hui dans l’action émancipatrice, demain, dans l’organisation de la société socialiste. Elle est sans égale pour l’éducation militante, le mûrissement de la conscience de classe, la mobilisation des masses, l’efficacité des luttes. Elle va dans le même sens historique que le parti politique, en correspondance avec son engagement ; elle s’intègre dans l’action totale de transformation mais à condition de garder ses spécificités et son autonomie absolue, ni subordonnée ni hégémonique. D’où justifications par Vaillant, de la grève comme arme des luttes et de la participation aux gestions municipales, coopératives, d’entreprise, comme préparation et expérience à la Société de demain fonction des capacités politique et gestionnaire de la classe ouvrière.

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Cette conviction et cette volonté d’action totale d’Edouard Vaillant, exemptes de dogmatisme mais infléchissables, ont trouvé, tout naturellement leur incarnation dans une tenace bataille pour la construction de l’Unité socialiste sur le plan national, et pour mettre en œuvre un internationalisme susceptible principalement d’exercer une influence déterminante sur la sauvegarde de la paix.

Jolyon Howorth consacre légitimement plus du tiers du volume à ce qui constitue indéniablement le rôle éminent joué inlassablement avec une incomparable énergie par Vaillant dans ces deux directions. Après bien des péripéties plus ou moins dramatiques ou confuses retracées par l’auteur avec exactitude, l’unité socialiste se fera. Elle aboutira en 1904 à Amsterdam entre les divers partis socialistes. Le premier congrès de la Section française de l’Internationale ouvrière se tiendra à Paris du 23 au 25 avril de cette mémorable année qui vit la première tentative de révolution russe. Par contre le 1er août 1914 consacre l’effondrement de cette Deuxième Internationale à laquelle, après avoir été de la première Vaillant avait apporté, avec le souci de préserver les personnalités nationales, toute sa foi révolutionnaire. L’unité socialiste réalisée portera Vaillant au sommet de son autorité et de son rayonnement, l’effondrement de l’Internationalisme verra, de son propre aveu, « l’écroulement de tout son être ».
L’ouvrage de Jolyon Howorth intègre le récit du combat lucide et vigoureux d’un homme, militant et chef de Parti, dans la description d’un mouvement façonnant une époque et en préparant une nouvelle. A cette fin, il a bénéficié des travaux, investigations et méthodes qui, depuis peu de décennies, ont tenté de renouveler connaissances et jugements, dans leurs matières et leurs manières. Sa part n’en est pas pour autant négligeable, ni les attraits du livre médiocres. Sa lecture est prenante, la discussion n’est pas fermée.
D’abord « ce suspens devant l’incertain, en quoi consiste la grande sensation des grandes vies » dont parlait Paul Valéry, trouve ici son illustration. Pas seulement dans le récit d’une vie si remplie de luttes et d’avatars, d’espérances ouvertes aux brutales déceptions. Mais également dans son incorporation à ce que furent ses analyses et ses démarches. « Sa théorie de l’action totale est une théorie de l’action politique qui prend en compte le monde des demi-vérités et des réalités changeantes, de ce champ de compromis de dissimulation et de tromperie que constitue le domaine de la politique » (J. Howorth).

Ensuite un vif éclairage est porté sur le bouillonnement des idées et des débats, des combats devant « le râle d’agonie des modes traditionnels de pensée », la péremption des systèmes, les discrédits de tous les maîtres, experts et augures. Cette effervescence générale apparaît dominée par la conjonction des efforts de Vaillant et de Jaurès : plus que les convergences des options politiques et idéologiques s’affirment de mieux en mieux et de l’un à l’autre, la concordance de marche et la générosité de tempérament.

Enfin tout au long du livre, court, sous-jacent et parfois en exhaussement, le souci de retrouver la problématique des réalités présentes. Le présent est projeté dans le passé pour y inscrire la justification des orientations actuelles dans leurs tactique et stratégie. Comme si l’on attendait peu du passé une instruction et davantage une information. Vaillant devient alors, selon J. Howorth, un artisan du socialisme moderne sans qu’il en partage « la simplicité innocente de son optimisme révolutionnaire ». N’est-ce pas révélateur d’une certaine présomption dédaigneuse assez caractéristique des jeunes hommes ? Cependant pour reprendre une image d’un romancier d’hier, qu’on n’en veuille point aux anciens de demeurer d’abord sensibles à ce qui fut une flamme, « non pas parce qu’elle est plus belle, mais simplement parce qu’elle brûle ».
Henri Cerclier

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