De Rougemont, idéaliste européen, par Jean-Frédéric Desaix

Desaix_Stenger_De_RougemontLa poursuite de l’intégration européenne ne motive pas les institutions et les citoyens. Les voies sont rares pour soutenir un approfondissement politique de l’UE. Où sont passés les intellectuels comme Denis de Rougemont ? A propos du livre de Nicolas Stenger, Denis de Rougemont. Les intellectuels et l’Europe au XXe siècle, Rennes, PUR, 2015, 410p, 22€), article paru dans L’OURS 449 (juin 2015)

Ce constat est frappant au regard du siècle passé. Le XXe siècle a été celui d’une mobilisation sans précédent pour donner à l’Europe une forme politique et institutionnelle. La lecture du parcours de Denis de Rougemont donne à comprendre les positions des différents courants philosophiques et littéraires de l’époque sur la question européenne. Outre sa personnalité et sa production littéraire, tout l’intérêt de son itinéraire réside dans sa volonté de rassembler le plus largement possible la nomenklatura intellectuelle d’après-guerre dans la promotion d’une fédération européenne. Mais passer de la réflexion à l’action n’est pas aisé. Par les mots comme par les actes, l’aventure européenne se révèle périlleuse.

L’engagement européen
La vie de Denis de Rougemont est faite de rencontres et de ruptures qui, toutes, affinent son engagement européen. Il n’est pas résistant, ni déporté. C’est un non-conformiste des années trente, bercé par la littérature révolutionnaire, à la fois anticommunisme et anticapitalisme. Emmanuel Mounier, Robert Aron ou Alexandre Marc vont guider le jeune écrivain romantique suisse vers le mouvement personnaliste qui inaugure une voie entre libéralisme et marxisme. De Rougemont s’y engouffre et fera de l’Europe à la fois sa muse et son égérie.
L’engagement politique des intellectuels en faveur de l’Europe est un défi en soi. Les multiples rencontres européennes organisées par Denis de Rougemont traduisent aussi les affrontements sur la nature et les moyens de l’engagement. Aragon, Sartre, Jaspers, Luckas, les surréalistes, ceux de la NRF, les anciens de l’Ordre nouveaux, dont certains furent séduits par les opportunités de l’État français… il mesure à quel point son évidence n’est pas forcément partagée.
Existe-t-il un esprit européen ? Est-il façonné par son histoire ou par une ambition ? Difficile de réduire le débat intellectuel suscité par la construction européenne après 1945 en quelques termes simples. La quête d’une âme européenne qui soit une sorte de morale supérieure, respectueuse des diversités, ne s’impose pas naturellement ni aux conservateurs et encore moins aux révolutionnaires. L’ouvrage met en évidence l’absence d’une culture commune, si ce n’est la diversité des cultures européennes : religieuse, nihiliste, autoritaire, libertaire. Ce n’est pas tant la nécessité de l’Europe que la nature de l’union qui produit les divergences. Certaines sont inconciliables et se retrouvent au grand jour, par exemple, lors du débat sur la CED en 1954. La voix de celles et ceux qui ont vécu l’enfer concentrationnaire porte particulièrement dans le grand débat sur l’avenir de l’Europe. Elle porte aussi à la confusion entre ceux qui redoutent trop l’Allemagne pour envisager une nouvelle collaboration et ceux qui, à l’inverse, veulent dépasser le conflit historique avec les frères d’outre-Rhin. Denis de Rougemont est au milieu de ce débat, déchiré mais, en même temps, déterminé à agir pour une Europe fédérale, quitte à sortir de la tradition intellectuelle.
Au sein du Mouvement européen, il défend sa vision fédéraliste auprès des hommes politiques des principaux pays européens. Beaucoup soutiennent une vision stratégique du fédéralisme européen et de son organisation en un troisième bloc entre les États-Unis et l’URSS. Les initiatives de Denis de Rougemont ne laissent indifférent aucune force politique, américaine, russe ou européenne. Les tentatives d’influence sont nombreuses et le nationalisme, maladie de l’Europe, est encore très actif. Il en convient : l’action n’est possible que dans l’indépendance. En adepte du personnalisme, il veut convaincre que l’Europe passe par les individus plutôt que par l’État-nation, modèle incontournable mais aussi indépassable. C’est l’européisme intellectuel qui prend forme avec ses espoirs et ses désillusions. Cette action qu’il veut politique sera finalement culturelle. Le Centre européen de la culture, créé en 1950 avec des appuis variés, hétéroclites, parfois suspects, sera le terreau de la pensée fédérale européenne et d’initiatives importantes pour soutenir la construction européenne : CERN, Institut d’études européennes, rencontres européennes de la culture.

La culture avant tout
Gagné par des conceptions plus libérales, Denis de Rougemont poursuit son œuvre et sa réflexion sur l’identité européenne, démontrant que l’unité culturelle de l’Europe peut légitimer l’Union. Travail difficile, auquel les objections sont nombreuses. L’auteur de La part du Diable a conscience de la complexité de l’Europe. Chantre du « dialogue des cultures », il enchaîne les projets et propositions de colloques, de chartes, d’espaces de discussion entre l’Europe et les pays émergents de la décolonisation. Tous n’aboutissent pas. Ses liens trop étroits avec les Américains isolent parfois Denis de Rougemont des intellectuels européens des années soixante. Sa « République européenne » relève de l’idéal et d’une vision romantique de la politique. Les traités successifs ne comblent pas le promoteur infatigable du fédéralisme. Mais, peu importe la méthode de l’intégration européenne, la question n’est pas de savoir comment faire l’union européenne, mais pourquoi, dans quel but ? Le dépassement de l’État-nation continuera de le mobiliser, notamment à travers la promotion de l’Europe des régions et de l’écologie, nouveau levier d’une perspective fédéraliste.
Le parcours de Denis de Rougemont reflète la discontinuité de la construction européenne dans les soubresauts, les failles et les débats intellectuels du XXe siècle. Il rappelle aussi la nécessité de relancer un processus laissé à l’abandon.
Jean-Frédéric Desaix