Comment Abel devint socialiste, par Arnaud Dupin

Blanca_Abel_450Dans un foisonnant récit autobiographique, Antoine Blanca, alias Abel, évoque son parcours entre 1942 et 1963, et ses engagements, notamment à la SFIO. Écrit comme une épopée, ce livre permet de s’interroger sur les raisons qui poussent un jeune homme de 19 ans à adhérer à un parti en déclin.

Activement recherché pendant la guerre d’Espagne, Pedro Antonio, le père d’Abel, figure intellectuelle socialiste, est obligé de fuir en Algérie en 1939. Il se retrouve alors prisonnier dans plusieurs camps de concentration. Grandissant du côté d’Alicante en l’absence d’un père héroïsé, le jeune Abel ne le retrouve qu’à six ans, en 1942. Ayant écarté l’idée de revenir vivre en Espagne, Pedro Antonio fait, malgré tout, le pari de la République française. Elle reste une référence pour ce socialiste en exil. Il envoie son fils à l’école publique de Boghari, ville située à 150 kilomètres au sud d’Alger et lieu de résidence de la famille d’Abel.

Une jeunesse algérienne
C’est durant ces années-là que le jeune Abel, au contact de Pedro Antonio et de ses camarades républicains exilés, fait l’apprentissage de la culture et des valeurs de la gauche socialiste. Il est pourtant fasciné, comme les enfants peuvent l’être et au grand dam de son père, par Staline…
Durant ces années boghariennes, le narrateur, âgé d’une dizaine d’années, nous décrit une société algérienne où une cohabitation cordiale semble exister entre les Européens, les Juifs et les Musulmans. Au fil des pages, pourtant, les frontières existant entre communautés s’exacerbent dans les années 50. L’auteur, par de multiples assertions, rappelle, pour sa part, des événements illustrant la domination aveugle de la terre algérienne par la minorité européenne (répression des émeutes de Sétif en 1945, échec du double collège électoral en 1947…).

Étudiant à Toulouse, entre SFIOet PSOE
Après l’obtention du baccalauréat en 1955 au lycée de Médéa, Abel va entrer dans les études supérieures à l’université de Toulouse. Engagé dans des études hispaniques, il agrémente sa vie universitaire par du militantisme. Revenu de ses passions communistes, il s’engage pleinement dans le socialisme démocratique. Se présentant comme fils de républicain espagnol et originaire d’Algérie, son profil intéresse les responsables locaux de la SFIO. Attaquée, entre autres, par les Étudiants Socialistes sur sa politique algérienne, l’organisation est en mal de jeunes militants aimant le débat mais respectueux du parti. C’est d’ailleurs durant cette période d’activisme politique, qu’Abel rencontre, de manière assez lointaine, Pierre Mauroy, alors secrétaire national des JS. Il admire, chez ce jeune cadre socialiste, la volonté de renouvellement du parti tout en restant fidèle à sa direction… Abel s’engage également au PSOE en exil, dirigé alors par Rodolfo Llopis, un camarade de lutte de son père. A l’été 1956, il se voit confier une mission auprès des militants du pays de Valence, condamnés à la clandestinité.
Cette vie trépidante s’interrompt à l’été 1957 malgré la validation de ses deux années universitaires par Abel. Le père, très sceptique quant aux engagements de son fils, préférerait le voir revenir en Algérie. Souhaitant, en pleine guerre d’indépendance, revenir auprès de sa famille et porteur d’idées « libérales », le fils fait mine d’obtempérer.

Étudiant à Alger, il occupe un poste de maître d’internat à Médéa. Face à une extrême droite universitaire conquérante, Abel se rapproche des « libéraux ». Il s’agit de lutter, dans ces moments de grande tension, pour une Algérie française fraternelle. Presque une utopie…

Proche de Pierre Mauroy, par le biais de la Fédération Léo Lagrange et des JS, Abel devient le représentant des jeunes socialistes à Alger. Il en profite pour critiquer, au diapason de la jeunesse de gauche, la politique algérienne controversée de deux camarades du parti  : Max Lejeune et Robert Lacoste.
Menacé dans son existence par les partisans de l’Algérie française en voie de radicalisation, Abel quitte, quel­ques jours après l’obtention de ses certificats de licence, en 1961, la terre de son enfance, dont il se sent étranger. Installé à Paris, il est désigné secrétaire général adjoint des JS et fréquente assidûment la cité Malesherbes. Il peut ainsi se consacrer, dès que son métier d’enseignant lui en laisse le temps, à la rénovation du parti…

Enseignant en Algérie
Les manifestations du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962 durement réprimées par le pouvoir gaulliste vont rendre sceptique le narrateur quant aux réelles intentions du général pour l’Algérie. Abel nous offre l’image d’un président soucieux de finir coûte que coûte cette guerre… Après le cessez-le-feu du 18 mars 1962 et malgré le climat extrêmement tendu en Algérie, Pedro Antonio, espérant en une Algérie indépendante et fraternelle, décide de rester à Boghari. Soucieux du devenir de sa famille dans ce pays nouvellement indépendant et voulant croire aux rêves de son père, Abel traverse à nouveau la Méditerranée. Partagé entre l’université d’Alger et le lycée Bugeaud où il enseigne, Abel se sent un étranger dans ce pays qu’il connaît pourtant si bien. Face à la mainmise croissante de Houari Boumediene et de l’armée sur la République algérienne, il décide de quitter définitivement l’Algérie en 1963. Une page s’est irrémédiablement tournée.
Le beau récit d’Antoine Blanca nous permet de mieux appréhender l’engagement, pourtant assez peu courant, de jeunes militants à la SFIO dans les années 50. Issus de familles de culture socialiste, ils espèrent renouveler, sous la houlette de Pierre Mauroy, le principal parti de la gauche démocratique, en participant à des combats mobilisateurs : la lutte contre le Franquisme, le soutien à une politique « libérale » en Algérie et la mise en place d’un véritable socialisme démocratique. Une fois cet ouvrage refermé, l’historien du socialisme, qui se prend à admirer un tel parcours, attend avec impatience les futures aventures d’Abel…
Arnaud Dupin

Comment Abel devint socialiste, par ARNAUD DUPIN (a/s d’Antoine Blanca, Les trois voyages d’Abel. Fils de Républicain espagnol, Bruno Leprince, 2014, 505p, 20€) Article paru dans L’OURS 450, juillet-août 2015)