Autogestion, l’idée et l’expérience, par ROBERT CHAPUIS

Dans les manifestations du début des années 70, on a souvent entendu rivaliser les militants de la Ligue communiste qui criaient « Une seule solution, la révolution » et ceux du PSU qui répliquaient « Une seule solution, c’est l’autogestion ». Il est certain qu’à notre époque de gilets jaunes et de bonnets rouges, de tels slogans n’auraient guère de succès ! L’autogestion est entrée dans l’histoire et on peut en faire le récit.
À propos du livre de Frank Georgi,L’Autogestion en chantier, Nancy, Arbre bleu éditions, 2018, 521p, 32€Article paru dans L’OURS n°484, janvier 2019, p. 7

L’autogestion est-elle le produit de l’expérience yougoslave après la rupture de Tito avec Moscou en 1948 ? S’inscrit-elle dans la tradition française du socialisme utopique ? Frank Georgi a voulu répondre à la première question en utilisant les nombreuses archives et les multiples documents qui traitent de l’autogestion en Yougoslavie. Le sous-titre de son ouvrage en montre les limites : « Les gauches françaises et le “modèle” yougoslave (1948-1981) ». En ne se posant pas la seconde question, il entraîne le lecteur dans une certaine ambiguïté : la fin de la Yougoslavie n’a-t-elle pas entraîné la fin de l’idée d’autogestion ? Ou plutôt la fin de l’autogestion réelle en Yougoslavie vers 1975 n’a-t-elle pas condamné le mot d’autogestion ?

Autour d’un mot
Georgi ouvre son étude par une longue analyse lexicale. Le mot d’autogestion est-il la traduction de l’anglo-américain « self government » ? Vient-il des anarchistes dans leur confrontation avec les marxistes ? Quelle différence avec le conseillisme ? Comment apparaît-il dans la presse ? L’évolution des occurrences dans Le Monde sert de révélateur ; de 3 pour l’année 1960, on passe à 258 en 1972 et à 42 en 1989. Et si l’on regarde les articles sur le sujet dans la période, il se réfère à peu près autant à l’Algérie qu’à la Yougoslavie. Qu’en déduire ? L’idée se confond-t-elle avec le mot ? La référence a-t-elle le même sens, la même portée en Algérie et en Yougoslavie ?

Pour savoir si le mouvement autogestionnaire en France est ou non un « titisme français », Georgi commence par rappeler les raisons du choix fait par Tito et les communistes yougoslaves en faveur de l’autogestion ouvrière en 1950 (le texte de la loi est in extenso en annexe du livre). Il détaille ensuite les efforts de la propagande yougoslave et leur réception en France ; soutien des opposants communistes, division des trotskystes, les uns favorables (Pablo, alias Michel Raptis), les autres très critiques (Lambert), compréhension des catholiques de gauche comme Jean-Marie Domenach, directeur de la revue Esprit, ou encore Léo Hamon, des réserves de la part de ceux qui soulignent les risques bureaucratiques (Socialisme ou Barbarie). Des voyages d’étude sont organisés, des intellectuels mobilisés (Jean Cassou, Claude Bourdet…). En 1964, le livre d’Albert Meister Socialisme et autogestion ; l’expérience yougoslaveest un succès. Le mythe se répand.

Georgi s’attache ensuite à l’attitude de la gauche française dans ses diverses composantes. Ainsi la SFIO pour laquelle Guy Mollet conduit une délégation reçue par Tito en 1951, tandis que de nombreux dirigeants (G. Brutelle, A. Gazier, D. Mayer, A. Philip, J. Moch…) se rendent à Belgrade et rencontrent les conseils ouvriers dans les entreprises. En contrepoint le Parti communiste, lui, dénonce un nouveau fascisme, puis progressivement atténue ses critiques jusqu’à une certaine normalisation des rapports avec la Ligue des communistes yougoslaves en 1964. Un autre chapitre est consacré aux syndicats ; une CGT dont les positions sont calquées sur celles du PCF et une CFDT qui a fait de l’autogestion un enjeu de sa déconfessionalisation et de son engagement démocratique. Albert Détraz, d’abord dans la minorité Reconstruction, puis à la direction du syndicat fait un rapport éloquent de ses rencontres en Yougoslavie : « l’autogestion est un effort de démocratisation de la société… C’est la globalisation de la démocratie ouvrière depuis l’entreprise jusqu’au plus haut niveau de décision… ». Désormais en effet à Belgrade, sous l’influence de Kardelj et de Djilas, l’autogestion tendait à s’étendre bien au-delà de l’entreprise. Elle devenait une politique globale, de concert avec une économie sociale de marché. Placé à la tête du syndicat , Edmond Maire théorise la démarche, relayée sur le plan politique par le PSU dont Michel Rocard prend la direction en 1967.

L’apogée et le déclin
Mai 68 va faire du socialisme autogestionnaire un véritable courant politique. Il caractérise le CERES lancé avec l’aide de Guy Mollet en 1966, mais il est surtout la marque de ce qu’on appellera « la deuxième gauche ». En publiant en 1970 L’âge de l’autogestion, Pierre Rosanvallon se réfère à l’expérience yougoslave, mais la dépasse largement dans la nature du projet politique. Michel Rocard le rejoint dans la préface qu’il donne en 1973 (l’année de Lip !) au livre de M. Drulovic L’autogestion à l’épreuve. L’arrivée de militants PSU au Parti socialiste après les Assises du socialisme fin 1974 renforce la référence à l’autogestion, mais François Mitterrand y voit surtout un intérêt tactique pour se distinguer du PCF à l’heure du programme commun. Philosophes, sociologues et autres chercheurs (Yvon Bourdet, Serge Mallet, Pierre Naville…) sont en relation avec leurs homologues yougoslaves, mais leur réflexion sur la société va bien au delà. La revue Autogestioncréée en 1966 par Yvon Bourdet en témoigne, même si le mot devient pluriel en 1980 sous la direction d’Olivier Corpet.

Car l’exemple yougoslave devient moins probant. Il est entré en crise au milieu des années 70. Les difficultés économiques et l’évolution internationale amènent Tito à refréner les ardeurs autogestionnaires. Kardelj est exclu et les séminaires internationaux de l’été sont réorganisés. À Paris l’ambassade yougoslave et son centre culturel avec Alexandre Prlja continuent cependant à développer échanges et rencontres avec les courants intellectuels, politiques et syndicaux du socialisme autogestionnaire. Mais la maison-mère pose problème. Dans sa conclusion, Frank Georgi note que le développement de l’autogestion en Yougoslavie en fait pour la gauche « une référence précieuse et encombrante » à la fois. Précieuse, car elle constitue sinon un modèle, du moins un exemple concret, mais gênante parce qu’elle reste sous un régime de parti unique et qu’elle en sera victime. De fait en crise dans les années 80, l’autogestion disparaîtra bientôt avec la Yougoslavie elle-même. Or c’est au même moment, remarque Georgi, que le mot tend à disparaître en France. Lorsqu’il accède au pouvoir en 1988, Michel Rocard ne l’utilise plus. Troublante coïncidence !

C’est précisément la limite du livre. Emporté par son sujet, l’auteur néglige tout un pan de l’histoire : celui de l’idée autogestionnaire en France au-delà du mot. Il ne suffit pas de citer Proudhon, il faut voir comment et pourquoi cette utopie a traversé une France jacobine et servi de base à des alternatives politiques et sociales qui ont marqué et marquent encore la société française. Nul doute que l’exemple yougoslave, ce chantier laissé en déshérence, a constitué un élément très important dans l’histoire et une référence utile. Frank Georgi, au prix d’un travail remarquable, en a fait une analyse approfondie qu’on lit avec un grand intérêt. Mais dans le domaine des idées l’histoire n’est certainement pas achevée et il reste encore à écrire.
Robert Chapuis

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