1892 : de la xénophobie ouvrière, par MARION FONTAINE

On a pu s’inquiéter parfois que l’histoire des mondes et des mouvements ouvriers soit ravalée au rang des objets désuets. Rien n’est plus faux et tout atteste au contraire la dynamique de ce secteur historiographique. On n’en trouvera pas de meilleure preuve que le livre remarquable de Bastien Cabot, livre tiré de son mémoire de Master 2, qui avait obtenu le prix de la Fondation Jean Jaurès.Lens, 
À propos du livre de Bastien Cabot, « À bas les Belges ! ». L’expulsion des mineurs borains (Lens, août-septembre 1892), préface de Christophe Prochasson, Rennes, PUR, 168p, 17€
Article paru dans L’OURS 470 juillet-août 2017, page 6.

L’auteur revient sur un épisode bien oublié, à savoir les rixes qui ont opposé mineurs français et mineurs belges durant l’été 1892 dans le bassin charbonnier de Lens, et qui se concluent par l’expulsion violente d’un certain nombre de ces Belges ou Borains.

Aux sources des conflits
En mobilisant des sources très variées (locales et nationales, françaises et belges), Bastien Cabot revient d’abord sur le déroulement de ces émeutes, sur leur traduction judiciaire (un certain nombre de mineurs sont inculpés pour faits de violence), tout autant que sur le sens que les émeutiers sont susceptibles de donner à leur action. Il se penche ensuite sur la manière dont ce conflit a été « cadré » par les dirigeants politiques et syndicaux du mouvement ouvrier local (Émile Basly en tête), c’est-à-dire là encore sur la signification qu’ils ont cherchée à lui donner et aux conséquences qu’ils en ont tirées dans des arènes très diverses, à la Chambre des députés comme sur le plan des relations internationales propres au syndicalisme minier. Bastien Cabot termine par une réflexion, joliment intitulée « De retour à Ithaque », sur le sort des Borains expulsés, qui pour certains reviennent en France et cherchent à obtenir leur naturalisation.
Mais ce résumé ne suffit pas à rendre compte de toute la richesse des pistes ouvertes par cet ouvrage. Il démontre tout d’abord la fécondité d’une histoire intimement nourrie des sciences sociales, et qui cherche à dépasser l’opposition trop simple entre approche « par le haut » (par les institutions, les discours idéologiques) et approche « par le bas » (le mouvement social et les raisons des acteurs). On trouve au contraire ici une volonté constante d’articuler l’attention fine aux formes de mobilisation, aux gestes et aux mots, à leur enracinement territorial et le souci de restituer leur traduction, leur réception dans d’autres sphères (judiciaires, politiques, syndicales, etc.).
Bastien Cabot rouvre par ailleurs, avec beaucoup d’innovation, un certain nombre de dossiers fondamentaux pour l’histoire du mouvement ouvrier : le rapport entre la classe et la nation, la question de la xénophobie ouvrière, les relations ambiguës de l’interna­tionalisme et du protectionnisme. Il s’efforce, plus largement, de placer le « jeu d’échelles » au cœur de l’histoire ouvrière, à la fois comme principe d’analyse et comme élément qui éclaire le comportement des acteurs : la façon dont ces derniers jouent eux-mêmes des différentes échelles où ils se meuvent, l’emploi du vocabulaire de la nation ou de l’Internationale, pour faire résonner certaines actions ou poursuivre leurs propres stratégies. Il démontre ainsi avec clarté comment les ouvriers usent, au moins en partie, du référent national pour légitimer leur action et mettre des mots, qui soient audibles, sur un certain nombre de questions : la concurrence liée aux salaires, mais aussi à la qualification, dans le monde minier, l’ambition de conforter la place et l’influence du Syndicat des mineurs, ambition que menacent les Belges dès lors qu’ils ne font pas partie du Syndicat. Il éclaire encore les va-et-vient constants de leaders ouvriers tiraillés entre l’amalgame facile entre citoyenneté, militan­tisme et nationalité, et le souci, malgré tout, de jouer le jeu de l’internationalisme ouvrier.

Les ouvriers et leurs représentants
Le livre va ainsi bien au-delà du seul événement qu’il décrit. Il interroge aussi bien la question fondamentale du protectionnisme et de la nation que le rapport complexe des ouvriers et de leurs représentants. Réflexion brillante sur le passé, il est aussi une invite à réfléchir sur le présent. Non pas dans le sens du parallélisme trop facile : l’ex-bassin du Pas-de-Calais n’a plus grande chose à voir avec ce qu’il était à la fin du XIXe siècle et la xénophobie qui se manifestait alors ne peut servir de facteur explicatif aux scores élevés qu’atteint le Front national dans la région. Bastien Cabot montre bien en revanche que les acteurs sociaux, même les plus dominés, ne sont pas enfermés dans une seule appartenance, ni ne raisonnent à une seule échelle. Il n’y a pas, en d’autres termes, d’un côté des mineurs enfermés dans leurs cités et imprégnés de préjugés xénophobes, de l’autre des élites ouvrières réfléchissant en fonction de plus vastes horizons, mais, chez les uns, comme chez les autres, un jeu compliqué et ambivalent, qui cherche l’émancipation mais se heurte aux risques du repli, de la violence et de l’exclusion. C’est par le rappel de cette ambivalence, qui a accompagné l’histoire des gauches, que se manifestent aussi toute l’importance et la portée de ce livre.

Marion Fontaine