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Un pair rouge, par ROBERT CHAPUIS

Le XIXe siècle français fut l’âge du roman. S’il fut romantique, il fut aussi romanesque et l’on y trouve facilement l’inspiration pour écrire de nos jours un roman. Jacques Jaubert nous en donne la preuve en exhumant des archives publiques et familiales un étrange personnage, à la fois original et bien ancré dans l’histoire.
À propos de Jacques Jaubert, Le danseur de la Chambre des pairs. Edmond d’Alton-Shée (1810-1874), L’OURS, 2019, 152p, 10€
En vente à L’OURS 12 € port compris
Le comte Edmond d’Alton-Shee né en 1810 et mort en 1874 a traversé le siècle en vivant intensément ses révolutions et ses différentes facettes. Il a fréquenté les milieux politiques comme ceux de l’art ou de la littérature. Il fut l’ami du duc de Morny comme de Gambetta, de Musset comme de Victor Hugo. Il fut tour à tour légitimiste, libéral, républicain, socialiste et siégea à la Chambre des Pairs au nom de l’hérédité, en y apportant la fougue de la jeunesse, d’une jeunesse dorée au demeurant.

Issu du mariage entre un d’Alton de noblesse franco-irlandaise avec une O’Shee d’origine irlandaise, Edmond reçut le titre de pair de France par héritage de son grand-père maternel. Celui-ci avait servi la France et mérité la reconnaissance de Napoléon qui le nomma au Sénat, puis celle de Louis XVIII qui le plaça à la Chambre des Pairs. Le titre ne pouvant échoir à une femme, il avait glissé au gendre.

Élève au lycée Henri IV, il se lie d’amitié avec Paul de Musset, frère d’Alfred, comme avec le duc de Chartres, fils du futur Louis-Philippe. Il est aussi l’ami de son futur beau-frère, Maxime Jaubert, qui le fera profiter de ses relations avec la famille royale. Ainsi protégé, Edmond vit une jeunesse heureuse et insouciante dans les plaisirs et les voyages, en Italie notamment. S’il a reçu à 9 ans le titre de Pair de France, il lui faut attendre les années 30 pour pouvoir siéger à la Chambre. C’est alors le règne de Louis-Philippe.

Pour éponger les dettes que lui vaut une vie dispendieuse, il a l’appui de l’avocat Berryer comme de la famille Jaubert, puisque sa sœur Caroline a épousé Maxime. En 1838 il fait son premier discours à la Chambre. Il se singularisera peu à peu par son talent oratoire. On le voit aussi bien avec le comte Walewski, fils bâtard de Napoléon et proche de Thiers, qu’avec Amédée Jaubert, frère de Maxime et proche de la gauche républicaine. Bon danseur, on le surnomme « le roi du cancan », car tout pair de France qu’il est, il continue d’aimer les plaisirs. En 1840, la Chambre des Pairs doit juger Louis-Napoléon Bonaparte, emprisonné après l’échec de la révolte dont il avait pris la tête. Il est le premier à voter et, soucieux du bien de la patrie, comme sentence, il choisit la mort. Il sera le seul ! Il en paiera le prix après le 2 décembre 1851…

Pour s’assurer des revenus, il s’engage dans les nouvelles sociétés qui développent les chemins de fer en France et à l’étranger (Espagne, puis Roumanie). Il diversifie ses fréquentations. Il se lie avec Paul Chenavard, peintre-philosophe lyonnais, qui a du succès dans les milieux artistiques (et féminins). Il est en rapport avec Victor Hugo, devenu à son tour Pair de France en 1846.

Résolument laïc, se déclarant publiquement « ni catholique ni chrétien », il se rapproche des républicains. Adepte des banquets qu’ils organisent à Paris et en province, il contribue efficacement à la tenue du banquet du 12èmearrondissement dont l’interdiction, le 22 février 1848, va susciter la révolte, puis la révolution. Il ne tire pourtant guère de bénéfices de son engagement. Il ne parviendra pas à être élu député et reste sur la touche. Se rapprochant de Raspail, il est arrêté, mais vite libéré par le jeu de ses relations. La Chambre des pairs ne peut plus se réunir et va bientôt disparaître. Il quitte Paris pour Lyon auprès de son ami Chenavard. Il s’est marié avec une Valentine Marquaire, de vingt ans plus jeune. Il a des enfants qui s’ajoutent à la jeune Berthe issue d’une relation antérieure plus discrète.

La deuxième partie de l’ouvrage nous conte les aventures de Chenavard, amant de Caroline Jaubert comme de Valentine d’Alton, ainsi que la décadence d’Edmond, qui perd progressivement la vue. Auteur de deux comédies qu’il ne parvient pas à faire jouer, il publie deux ouvrages en parallèle, l’un sous le titre de « Mémoires du vicomte d’Aulnis » qui raconte sa jeunesse et ses plaisirs, l’autre sous la forme de ses propres Mémoires, consacrés à sa vie politique.

Telle est bien la double réalité du personnage mi-danseur, mi-partisan qui correspond finalement assez bien au double aspect de ce siècle où tout finit et tout commence. On prendra plaisir à lire cet ouvrage, surtout en sa première partie, pour y retrouver l’image d’un temps disparu, mais dont on trouve encore des traces dans nos souvenirs familiaux comme dans notre vie commune.

Robert Chapuis

Article à paraître dans L’OURS 487, avril 2019.

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