Inspecteur général des affaires sociales, ancien président du conseil général de l’Essonne, Jérôme Guedj est élu député socialiste de l’Essonne en 2024 pour un 2e mandat. Membre de la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, il a porté la voix de son groupe lors des récents débats sur la loi de financement de la Sécurité sociale.
Quels enseignements tirez-vous des débats qui ont eu lieu pour le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) ? Qu’est-ce que cela dit de l’état du débat social ?
L’examen du PLFSS 2026 montre d’abord que le Parlement peut encore peser, même en l’absence de majorité stable, à condition d’assumer le débat, le compromis et le contrôle. J’assume et je revendique la négociation que nous, socialistes, avons menée. Elle a permis d’éviter les mesures injustes (doublement des franchises médicales, année blanche sur toutes les prestations sociales, pénalisation des tickets-restaurant et chèques-vacances…). Elle a également permis d’obtenir des moyens supplémentaires pour l’hôpital : nous avons arraché 1 milliard de plus que ce qui était initialement prévu). En outre, la négociation a permis de déboucher sur une taxation accrue des revenus financiers pour financer la Sécu. Et, bien sûr, nous avons gagné la seule victoire depuis 2023 sur la réforme de retraites, avec la suspension, le gel, le décalage (appelez ça comme vous voulez) qui dans le fond, puisqu’elle enjambe la présidentielle de 2027, entérine le fait que la réforme Borne sera un enjeu de cette présidentielle et qu’immanquablement une autre réforme en sortira.
Cette séquence a aussi mis en lumière un débat social souvent dégradé, trop comptable, où l’on parle d’économies avant de parler de santé, d’accès aux soins, de prévention, et des conditions de travail de celles et ceux qui soignent. Cela dit quelque chose du moment : la société sent que les besoins augmentent, mais la discussion publique reste trop souvent enfermée dans une logique de court terme. Notre responsabilité, à gauche, est de remettre un ordre de priorités lisible (protéger, prévenir, soigner, accompagner), sans nier les contraintes budgétaires, mais en refusant qu’elles deviennent un prétexte à l’injustice.
Pour l’avenir, comment penser, et mettre en œuvre, un équilibre satisfaisant entre les dépenses sociales et les impératifs économiques et démographiques ?
Un équilibre satisfaisant ne se construit pas contre la protection sociale, mais avec elle. D’abord en rappelant une évidence : la dépense sociale est un investissement. Elle préserve et élève le niveau de la société, participe de l’emploi, aménage le territoire. Mais il faut revenir aux fondamentaux, en partant de besoins. Je revendique une Sécurité sociale qui met les vulnérabilités au cœur des politiques publiques et donc de la République. C’est le débat démocratique (et pas la seule contrainte budgétaire) qui doit trancher si tel besoin doit être ou non socialisé. Le vieillissement, la chronicité, la santé mentale, la perte d’autonomie augmentent les besoins, donc la question est moins de « combien couper » qu’où investir pour éviter de payer plus cher demain.
Pour y parvenir, il faut une programmation pluriannuelle en santé, avec des objectifs assumés et évaluables, et une stratégie qui combine prévention, qualité des soins, et organisation du système. L’objectif national de dépenses d’assurance maladie (ONDAM) 2026 est fixé à 274,4 milliards d’euros, soit +3,1 % par rapport à 2025, ce qui rappelle qu’on ne peut pas durablement tenir le système par la seule compression de l’offre.
Enfin, l’équilibre passe par des recettes cohérentes avec nos objectifs de solidarité, et par une lutte sérieuse contre les dérives (gaspillages, rentes, profits sans contrepartie), sans culpabiliser les patients. La protection sociale n’est pas un poids, c’est un facteur de cohésion, de santé publique, et donc aussi d’efficacité économique.
Nous n’échapperons pas à un grand débat sur le financement de la protection sociale, partant des besoins (que couvre-t-on ?) et des inégalités qui subsistent (dans l’espérance de vie, l’accès aux soins, la prévoyance, la perte d’autonomie…). Et n’éludant pas les modalités de financement : faut-il mobiliser davantage le capital, notamment au moment de la transmission ? Quel impact l’IA et la robotisation ? Faut-il a minima des contreparties aux exonérations de cotisations sociales qui ont atteint des niveaux record (près de 15 % des recettes théoriques de la Sécu sont exonérées, pour près de 99 milliards) ? Quelle articulation entre assurance maladie obligatoire et assurance maladie complémentaire (assureurs privés et mutuelles) ? Quelle part d’effort entre actifs et inactifs et, parmi les retraités, et la pluralité de situation, quelle justice sociale ? Sur tous ces sujets, il y a une réponse socialiste, qui tient en deux principes : universalité des droits ; progressivité des contributions.
Comment expliquer la relative absence de la démocratie sociale dans le débat national aujourd’hui ? Les socialistes ne devraient-ils pas en faire une priorité ?
Si la démocratie sociale est moins visible dans le débat national, c’est parce que beaucoup de décisions sociales se prennent de façon plus verticale, avec une concertation parfois réduite à un passage obligé. Pourtant, la loi du 31 janvier 2007 pose bien un principe de concertation préalable avec les partenaires sociaux, à partir d’un document d’orientation. Cette marginalisation s’explique aussi par des évolutions structurelles du dialogue social. L’ordonnance du 22 septembre 2017 a fusionné plusieurs instances représentatives (DP, CE, CHSCT) au sein du CSE, ce qui a pu concentrer, mais aussi fragiliser, les capacités de contrôle et de débat au plus près du travail.
Sur l’assurance chômage, le cadrage par l’exécutif s’est renforcé, notamment via des documents de cadrage gouvernementaux qui fixent le cadre et le calendrier de la négociation. Sur la sécurité sociale, nous avons besoin de davantage de démocratie sanitaire, s’agissant de l’assurance maladie.
Oui, les socialistes doivent en faire une priorité, parce que c’est une méthode de gouvernement autant qu’un principe. Cela veut dire redonner du pouvoir réel à la négociation collective, garantir des concertations sincères (avec possibilité d’infléchir), et reconstruire des corps intermédiaires forts, capables d’ancrer les réformes dans le réel du travail et de la vie.
Propos recueillis par Maurice Braud
