Avec le « mouvement Moi aussi » (#MeToo) de l’automne 2017 en France, le concept de sororité, ce rapport de femme à femme, s’observe dans tous les domaines. La presse n’y échappe pas. Aussi, lorsque deux autrices, Lucie Barette (2025) et Séverine Garnier (2026) s’intéressent respectivement à deux pionnières de la presse, Marguerite Durand (1864-1936) et Caroline Rémy dite Séverine (1855-1929), les idées fusent autour du partage de leur vécu et de leur soutien mutuel. Leur condition de femmes et de professionnelles permet d’établir des parallèles, des différences et aussi des enjeux. (a/s de Lucie Barette, Marguerite Durand : lutter par la presse, coll. « Les Audacieuses » Les Pérégrines éd., 2025, 235 p., 8 ill., 20 € ; Séverine Garnier, Séverine : une journaliste pour le peuple, coll. « Les Audacieuses » Les Pérégrines éd., 2026, 244p., 8 ill., 20€)
Marguerite et Séverine ont en commun une amitié, le théâtre, les Georges, le socialisme et un journal. L’amitié de ces deux femmes est de plus en plus tangible au fur et à mesure des années.
Des « sphères d’actions » communes
Séverine, issue d’une lignée de femme libre, et cadette de neuf ans dans le duo, s’amuse de cette différence d’âge. Elle considère son amie comme un « bijou » et l’appelle « petite fille à moi », « petite fleur », « petite fée », « momignarde ». Les deux amies s’écrivent et se rencontrent régulièrement. Elles partagent l’amour du théâtre. À cet égard, il faut souligner que Marguerite signe très jeune un contrat avec la Comédie française – comme mineure émancipée de l’autorité maternelle – pour jouer des rôles d’ingénues amoureuses ou de jeunes premières. Quant à Séverine, elle s’illustre par la qualité de ses articles, dont l’un sur l’incendie de l’Opéra-comique en 1887. Mais ce qui affecte plus intimement les deux pionnières de la presse, ce sont leurs relations avec les Georges. Alors que Marguerite épouse Georges Laguerre, le directeur de La Presse et défenseur de Louise Michel, Séverine est séduite par Georges de Labruyère, un militaire toujours prêt aux empoignades.
Georges Laguerre et Georges de Labruyère sont des amoureux transis, mais ils entraînent Marguerite et Séverine dans le marasme de l’aventure boulangiste qui menace la Troisième République. Elles parviennent avec difficulté à sortir de cette rencontre entre la droite monarchiste et la gauche radicale bien qu’elles soient proches toutes les deux du parti socialiste. Marguerite est une adhérente de la première heure de la ligue socialiste radicale à tendance anarchiste et Séverine reçoit dès 1880 l’adoubement de Jules Vallès, communard et fondateur du Cri du Peuple. C’est dans cette rédaction que Séverine saisit le sens du journalisme. Aussi, lorsque Marguerite lui propose de signer des tribunes dans La Fronde, un quotidien féministe réalisé exclusivement par des femmes, de la direction à la typographe en passant par les plieuses, Séverine est prête. Toutefois, elle n’est pas décidée à accepter un salaire médiocre et négocie. Une discussion s’engage entre Marguerite et Séverine qui estime sa valeur en 1897, pour un article quotidien pendant cinq ans, à 1500 francs par mois. Mais Marguerite n’a pas les moyens d’accéder à la demande de Séverine. Après de longues négociations les deux femmes s’accordent sur un montant de 1200 francs par mois pour des chroniques mensuelles et un éditorial quotidien. La rubrique de Séverine s’intitule « Notes d’une frondeuse ».
Le partenariat Séverine et Marguerite Durand
Les deux journalistes travaillent ensemble et gèrent toutes les étapes jusqu’à l’impression. La conception du journal a notamment demandé à Marguerite de déployer tous les efforts possibles afin que les typographes puissent travailler le soir malgré la loi sur l’interdiction du travail féminin la nuit. Séverine et Marguerite mettent au point une méthode de travail particulière : le « journalisme debout ». Ce sont des reportages qui combinent à la fois le « bureau » et le « terrain », et surtout qui font preuve de proximité dans les récits.
Quand se tient le procès en révision du capitaine Dreyfus, Marguerite et Séverine sont à Rennes et suivent les audiences. Alors que Marguerite se charge des éditoriaux, Séverine rédige ses « Notes d’une frondeuse ». Mais, au fond, elles se partagent les tâches, complétant les écrits de l’une ou corrigeant l’impression de l’autre. L’important est de rédiger le plus vite possible afin de poster ou de télégraphier les articles à Paris. Pour Séverine, l’affaire Dreyfus est l’occasion, comme pour beaucoup de socialistes, de changer d’opinion sur l’antijudaïsme économique qui assimile les juifs aux usuriers et aux banquiers. C’est l’opportunité, d’autre part, de s’inscrire dans une délégation de journalistes. Le contact et les échanges avec les journalistes masculins donne à Marguerite, par la suite, l’idée de créer un Club de femmes journalistes autorisées à accéder à la Maison des journalistes. Elle se propose d’en assurer la présidence avec Séverine, mais doit obtenir au préalable l’autorisation du président de la dite Maison. Après plusieurs années de négociations, les deux femmes de presse finissent par obtenir satisfaction et ouvrent le Club des femmes journalistes en 1927. À cette idée de lieu d’accueil pour journalistes au féminin Marguerite donnera une autre dimension après le décès de Séverine à son domicile, « Aux trois marches », à Pierrefonds.
Pierrefonds : lieu de résidence et Maison d’accueil
La maison de Séverine à Pierrefonds est nommée « Aux trois marches » en raison du nom de l’auberge qui avait accueilli les journalistes pendant le procès Dreyfus à Rennes. Séverine y reçoit, y discute avec ses consœurs, dont Marguerite. Mais, depuis que la santé de Séverine décline, Marguerite vit à Pierrefonds pour être au plus près de son amie. Marguerite entoure Séverine jusqu’à son dernier souffle le 27 avril 1929. Les deux fils de Séverine étant préalablement décédés, la maison de Pierrefonds revient alors à Marguerite qui a rassemblé toutes ses dernières économies pour racheter aux créanciers les « Trois marches ». Elle décide d’en faire, grâce à une subvention du conseil général de la Seine, une résidence d’été pour accueillir les femmes journalistes et les lauréates du prix Séverine, récompensées pour des écrits en faveur de la paix internationale.
Les liens de sororité entre Marguerite et Séverine n’ont jamais cessé d’exister et se révèlent d’autant plus que ces deux ouvrages dialoguent l’un avec l’autre.
Corinne M. Belliard
Article paru dans L’ours 549, septembre-octobre 2026.




