Éditorialiste politique, ancien directeur général de Radio France et de France Télévisions, Patrice Duhamel fait preuve, dans ce petit livre qui arbore en couverture la fameuse photographie, d’un art consommé du teasing. Car ce n’est pas tant l’histoire du passage à Vichy de François Mitterrand que retrace ici l’auteur mais celle de « la photo » qui, selon le sous-titre vendeur, « aurait pu bouleverser la Ve République ». (a/s de Patrice Duhamel, La photo. Pétain-Mitterrand : l’histoire secrète du document qui aurait pu bouleverser la Ve République, éditions de l’Observatoire, 2025, 187p, 21€)
« La photo », c’est donc celle de la rencontre de ce jeune homme de 26 ans, évadé d’un camp de prisonnier en Allemagne, l’un des responsables du centre d’entraide départemental de l’Allier aux prisonniers, avec le maréchal Pétain, le 15 octobre 1942 à l’Hôtel du Parc à Vichy. Or, elle ne fut découverte par le grand public qu’avec le livre de Pierre Péan, Une jeunesse française, en 1994. Interroger les raisons pour lesquelles aucun homme politique, ni de gauche, ni de droite, n’osa l’utiliser comme preuve à charge contre Mitterrand à plusieurs moments-clés de son ascension était tout à fait pertinent. Ce qui l’est moins, c’est de pas avoir souligné à quel point il s’agissait, dès les années cinquante, d’un secret de Polichinelle.
Un secret de Polichinelle
Déjà, en 1994 lorsque la jeunesse de François Mitterrand fut révélée par Pierre Péan, les historiens s’agacèrent que les médias feignent de découvrir qu’il avait joué un rôle à Vichy en 1942 et qu’il avait reçu la francisque, sans doute au printemps 1943. Rappelons, en effet, que le député UDSR de la Nièvre, élu en 1946, suscita l’hostilité des communistes et des socialistes locaux et que L’Humanité Dimanche le qualifia de « l’un des premiers vichystes » dès le 14 novembre 1948, alors que des délégués socialistes propageaient la même rumeur au congrès SFIO de Pantin la même année. À partir du milieu des années cinquante, cette rumeur devint telle que crier « Francisque Mitterrand » au Palais Bourbon à droite était devenu un rituel, tandis que Mitterrand et ses soutiens, dont Mendès France, dénonçaient une « calomnie ».
Après avoir raconté « le jour maudit » où François Mitterrand serra la main de Pétain le 15 octobre 1942, Patrice Duhamel entreprend donc de revisiter les quatre moments où « la photo » aurait pu être utilisée au plus niveau de l’État contre Mitterrand – et ne l’a pas été.
D’abord, « L’arsouille et le connétable ». À la veille des présidentielles de 1965 qui opposent le général de Gaulle au candidat unique de la gauche, le ministre de l’Intérieur, Roger Frey, récupère « la photo » auprès d’un sous-préfet de Toulon qui l’a lui-même obtenue d’un collectionneur qui aurait été présent lors de l’entrevue d’octobre 1942. Craignant de voir le Général mis en ballotage par l’auteur du Coup d’État permanent (1964), Roger Frey propose d’en faire usage, mais se voit opposer une fin de recevoir de la part du Général, comme l’a raconté Alain Peyrefitte en 1997 (C’était de Gaulle, t. 2). De Gaulle aurait refusé d’une part « la politique des boules puantes », d’autre part de « porter atteinte à la fonction pour le cas où il [Mitterrand] viendrait à l’occuper ».
Puis, « Le grand dilemme » est celui qui taraude Georges Pompidou en décembre 1972, à la veille des législatives de mars 1973, que la droite craint de perdre face au PS issu d’Épinay que Mitterrand entend bien mener au pouvoir. Or, là encore, le président de la République aurait préféré brûler « la photo » sous les yeux de son poulain, Jacques Chirac, plutôt que d’user d’un moyen qu’il juge indigne de lui. Ceux qui sont dans le secret, Jacques Chirac donc, et Édouard Balladur, auraient reçu l’ordre de Georges Pompidou de conserver le silence le plus absolu.
Dans « Trois fois non », Giscard d’Estaing, qui aurait appris l’existence de « la photo » par de Gaulle, puis Pompidou, la découvre à l’été 1973 grâce à Michel Poniatowski et Michel d’Ornano. Après avoir renoncé à l’utiliser lors du duel présidentiel de 1974, le nouveau président passe un « pacte de non-agression » en secret avec Mitterrand lors des législatives de 1978 dans le but commun de contenir les communistes. Et, lorsque les sondages annoncent sa défaite, la ligne de conduite de Giscard d’Estaing ne change pas : pas plus qu’il n’a utilisé la fille cachée de Mitterrand, il ne se démarquera de ses prédécesseurs en publiant « la photo ».
Enfin, dans « Ce ne serait pas convenable », Patrice Duhamel évoque comment Jacques Chirac aurait refusé, lui aussi, de l’utiliser d’abord à la veille des législatives de 1986, puis sous la cohabitation, lorsque Mitterrand refuse de signer les ordonnances de privatisation qu’il lui soumet et, enfin, lors de leur duel aux présidentielles de 1988.
À ce stade, le lecteur comprend que les successeurs du général de Gaulle, Giscard d’Estaing compris, ont tous hérité de son refus de « la politique des boules puantes » et, comme le conclut Patrice Duhamel, qu’ils ont fait preuve d’un sens élevé de l’État. De sorte que « la photo », en admettant qu’elle ait été « une arme de destruction massive » comme l’écrit l’auteur, avait finalement bien peu de chance d’être utilisée à des fins politiques.
Les manques de la démonstration
Mais il manque des éléments à la démonstration de Patrice Duhamel. Depuis l’affaire de l’Observatoire en 1959, les Mitterrandistes ont fait progressivement de leur champion un nouveau Roger Salengro, ministre de l’Intérieur du Front populaire victime de la calomnie de l’extrême droite. Depuis le congrès d’Épinay en 1971, les nouvelles générations de socialistes sont en outre formées à une culture antiraciste et antifasciste qui rejette absolument Vichy : comment pourraient-elles croire que celui qui leur promet puis leur offre l’alternance en 1981 ait pu être vichyste ? D’ailleurs, n’est-ce pas l’extrême droite qui, à chaque présidentielle, ressort cette rumeur à l’envie, caricatures exhibant la francisque à l’appui ? Les socialistes et au-delà « les gens de gauche » voient là bien la preuve qu’il ne peut s’agir que d’une calomnie. En outre, ce qui sidère le plus les socialistes avec le livre de Pierre Péan en 1994, ce n’est pas tant le passage à Vichy de Mitterrand que sa longue amitié avec René Bousquet, le principal responsable de la rafle du Vel’ d’Hiv.
Le lecteur aurait ainsi mieux compris le dernier chapitre, « L’onde de choc », que constitue la sortie de ce livre de Pierre Péan, journaliste d’investigation qui, avec l’accord de Mitterrand, fait toute la lumière sur sa jeunesse et son parcours de vichysto-résistant. Alors que Mitterrand avait compris, dès 1945, qu’il lui fallait construire un récit audible par ses compatriotes, récit qu’il n’a cessé de peaufiner au fil de chacun de ses ouvrages ou de ses hommages sur les lieux de mémoire de la Résistance, le Président, malade et très affaibli, est dépassé par l’onde de choc provoquée par le livre, en particulier à gauche. De sorte qu’il sollicite le fameux entretien avec Jean-Pierre Elkabbach du 12 septembre 1994 d’où il sort – semble-t-il – en paix avec sa conscience.
L’ouvrage de Patrice Duhamel se lit donc comme un roman mais attribue un pouvoir de nuisance excessif à « la photo » face à ce qui a longtemps été un secret de Polichinelle. Par là-même, il minore l’apport de Pierre Péan. En révélant la complexité et les contradictions de l’itinéraire de Mitterrand en 1994, bien au-delà de « la photo », ce livre a contribué à l’énonciation du concept de « vichysto-résistant » par les historiens et une mémoire collective moins manichéenne de l’Occupation.
Noëlline Castagnez
Article paru dans L’ours 546, mars-avril 2026
