jeudi 26 février 2026
AccueilActualitéLire la critique sur le livre de Fabien Conord publiée dans Le...

Lire la critique sur le livre de Fabien Conord publiée dans Le Mouvement social

Fabien Conord, Le socialisme dans l’Allier. Parti et société (1905-1969)

Fabien Conord s’essaie ici à une « histoire localisée » (p. 9) du socialisme dans l’Allier, entre 1905 et 1969. La chronologie est classique ; elle cadre avec l’existence du socialisme unifié, autour de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière), de sa création à son délitement avant la création du Parti socialiste. La recherche s’inscrit elle aussi dans une réflexion classique, et assumée en introduction, dans l’historiographie du socialisme, à savoir celle de l’articulation entre parti et société. Le choix du département de l’Allier est particulièrement stimulant : il s’agit d’une terre de gauche (dans toutes ses nuances, du radicalisme modéré au communisme agitateur en passant bien sûr par la galaxie socialiste), où la commune de Commentry a élu en 1882 le « premier maire socialiste du monde », Christophe Thivrier, à l’origine d’une dynastie socialiste locale promise à un grand avenir. L’imaginaire collectif associe également ce territoire à des grands noms de l’histoire du socialisme, à l’instar du pacifiste Pierre Brizon ou du résistant assassiné en 1941 Marx Dormoy. L’ouvrage ne se contente cependant pas de répéter l’histoire d’une geste héroïque. Il cherche surtout et avant tout à comprendre la construction historique des liens entre le socialisme et le territoire sur lequel il se déploie.

Entre la métallurgie à Montluçon, l’activité minière à Commentry et la dominante rurale du département, l’Allier est un territoire privilégié pour observer la pénétration du socialisme dans des espaces populaires et des mondes du travail diversifiés. L’historien fait le choix d’une étude chronologique, épousant les trois phases d’émanation et de structuration du mouvement ouvrier (1905-1928), de domination politique de la SFIO dans le département (1928-1946) puis de progressif déclin d’un parti dominant (1946-1969), concurrencé notamment par son frère ennemi communiste ainsi que par des dissidences internes. Un triptyque est déployé pour chaque séquence : la politique interne du parti, la sociologie de ses membres (de la direction à la base en passant par ses élus) et enfin les liens que le parti entretient avec son milieu, en particulier les mondes du travail et les organisations. Un rythme ternaire qui rend l’étude complète et implacable, mais qui implique inévitablement quelques redondances. C’est sur l’exhaustivité et la richesse d’une étude fouillée qu’il convient néanmoins d’insister ici. Celle-ci contribue bien à une meilleure connaissance du socialisme français vu d’en bas, le tout appuyé sur des sources nombreuses et riches dont l’auteur montre une maîtrise fine. Du côté des archives « publiques », les archives étatiques sont mobilisées (surveillance policière notamment, débats des assemblées locales). L’ensemble est complété par les archives partisanes, riches pour la période 1944-1969, mais demeurées introuvables pour la SFIO d’avant-guerre. Afin de donner corps et chair à son étude, l’auteur mobilise également des archives privées de responsables politiques locaux, à l’instar de Marx Dormoy, maire de Montluçon et sénateur SFIO de l’Allier, Georges Rougeron, longtemps secrétaire fédéral de la SFIO, ou encore les correspondances de Pierre Brizon et Charles Dumas.

Fin connaisseur du socialisme européen, hexagonal et local, Fabien Conord a le souci constant de souligner ce qui fait la singularité du territoire sans toutefois négliger les convergences avec des tendances nationales. La première partie montre ainsi très bien comment l’Allier du début du XXe siècle est, à bien des égards, le miroir de la situation du socialisme français, longtemps resté éparpillé en divers courants. La fondation de la SFIO en 1905 laisse à l’écart de la nouvelle organisation des figures de droite mais aussi une partie de la gauche allemaniste d’obédience blanquiste. Fidèle aux nouvelles méthodes de l’histoire sociale et politique, Fabien Conord ne se contente pas de lire ces configurations organisationnelles à l’aune des seules divisions idéologiques ; les conflits personnels – parfois même plus que les clivages d’idées – expliquent également que cette marche vers l’unité fut incomplète et « pénible », pour reprendre une expression ancienne de Jacques Droz ici pertinemment remobilisée. Plus qu’ailleurs cependant, la guerre fait rapidement émerger des clivages qui reconfigurent durablement les lignes de forces du territoire. La ligne pacifiste de Pierre Brizon, bien que minoritaire, vient heurter la ligne favorable à l’Union sacrée incarnée par Paul Constans, devenu vice-président du conseil général en 1914. Une position politique relayée par le jeune Marx Dormoy qui n’hésite pas à affirmer, dans une série d’articles exaltant la défense nationale, qu’il n’a pas à « rougi[r] d’avoir contribué à la défense de la patrie ». Un affrontement qui mènera, on le sait, à la célèbre scission de Tours. Dans l’Allier, comme ailleurs, celle-ci prive l’organisation politique de la majorité de ses adhérents, même si la fédération de la « vieille maison » conserve de solides appuis à Commentry et Montluçon notamment. L’analyse des rapports complexes avec les communistes dans cette période de reconfiguration politique est particulièrement stimulante et souligne le « positionnement d’équilibriste » dans lequel se trouve pris le parti, une constante que l’histoire très récente est loin de venir démentir. Dans un territoire où le radicalisme est plus que modéré, des alliances conjoncturelles avec la SFIC (Section française de l’Internationale communiste, autrement dit le Parti communiste) peuvent s’avérer pertinentes, à rebours des positions affichées nationalement par le parti, mais embarrassantes quand elles le font dévier de sa position de « nouveau centre de gravité de la gauche départementale » (p. 40), qu’il saura garder jusqu’au basculement de 1946. Cette date fait en effet figure de point de non-retour à partir duquel les communistes dépassent les socialistes aux élections législatives. Ceux-ci se replient alors sur quelques bastions municipaux sur lesquels se concentre la compétition politique, en particulier les communes de Montluçon et Commentry, une tendance au repli municipal, qui, tendance historique de fond, a particulièrement marqué le socialisme français, au-delà de la seule SFIO. La singularité du socialisme de l’Allier réside alors plutôt dans sa capacité à s’intégrer en milieu rural. Fin connaisseur de l’histoire sociale du métayage, l’historien consacre des développements particulièrement stimulants sur les liens entre socialisme et syndicalisme rural et son évolution au fil du temps. Dans ses premières années d’implantation, la SFIO sait tirer parti de l’existence du premier syndicat des métayers, dont la naissance précède d’un an celle du parti. Pierre Brizon se fait même l’avocat des métayers à la Chambre, ce qui contribue à visibiliser cette catégorie sociale et à sensibiliser les socialistes à leur sort. Cette hybridation entre socialisme et paysannerie – néanmoins progressivement menacée par la montée en puissance communiste – est appuyée par l’importance de la paysannerie moyenne, particulièrement bien représentée parmi les cadres du parti.

La sociologie des cadres et élus du parti laisse en effet davantage de place à cette catégorie de même qu’aux élites politiques communes aux autres partis politiques, à rebours de la prétention du parti à représenter la classe ouvrière. Si sur ce point l’étude est bien menée, la mise en regard avec la sociologie du PCF, dont la prétention politique est bien similaire, aurait pu être une piste également fructueuse. La force de l’analyse socio-historique de Fabien Conord réside néanmoins dans son souci de distinguer entre les différentes catégories d’élus. Les parlementaires sont – et ce sur toute la période – les élus à la sociologie la plus proche de celle des notables des autres partis. Si elle est plus mêlée du côté des conseillers généraux, tout en étant moins populaire qu’à l’échelle nationale, c’est incontestablement du côté des conseillers d’arrondissements que les militants « de base » du parti se trouvent représentés le plus fidèlement, ce qui confirme une fois de plus l’importance historique de l’implantation du socialisme en milieu urbain comme rural.

Le socialisme de l’Allier sait enfin tirer parti de la présence de groupes et cercles intellectuels dont les piliers idéologiques permettent le rapprochement ; Fabien Conord n’hésite ainsi pas à qualifier la relation entre socialisme et Libre pensée de « fusionnelle » (p. 84-85) à la Belle Époque. Celle-ci exprime sa solidarité à l’égard du mouvement ouvrier, notamment à l’occasion d’événements marquants, comme la révolution russe de 1905 ou encore la catastrophe ministère de Courrières l’année suivante. La relation est néanmoins moins étroite avec la franc-maçonnerie qui, si elle a pu servir d’espace d’acculturation des socialistes à la République, fut aussi, dans l’Allier comme à l’échelle nationale, un bastion du radicalisme. L’anticléricalisme virulent du socialisme de l’Allier l’empêcha néanmoins d’intégrer les chrétiens dans ses rangs, et ce même à l’époque de la main tendue prônée par l’un des leaders nationaux de la SFIO et ancien résistant, Daniel Mayer. Si cet anticléricalisme républicain permit d’attirer au parti un certain nombre d’enseignants, l’affirmation d’autonomie du syndicalisme enseignant empêcha une identification professionnelle automatique. Les socialistes ont mieux réussi à toucher les associations d’éducation populaire, et ce dès l’époque du Front populaire et de la politique culturelle volontariste du ministre Léo Lagrange ; une caractéristique fédérale qui va dans le sens des analyses de Gilles Morin.

Pour conclure, l’étude de Fabien Conord confirme l’attrait croissant des historiens du socialisme pour une approche par l’histoire sociale du politique, et pour l’histoire par en bas. Dans cette perspective, l’approche localisée s’avère particulièrement pertinente pour étudier avec finesse la sociologie militante. L’étude des variables migratoire et genrée aurait permis d’approcher, encore davantage, la diversité ou l’homogénéité de ces trajectoires individuelles en socialisme fort bien mises en avant par l’auteur.


Adeline Blaszkiewicz-Maison

RELATED ARTICLES

Most Popular

Recent Comments