AccueilActualitéLes Européens à la croisée des chemins, par ALAIN BERGOUNIOUX

Les Européens à la croisée des chemins, par ALAIN BERGOUNIOUX

Les lecteurs du Figaro reconnaîtront les articles pertinents de la spécialiste des questions de diplomatie et de géopolitique, ancienne correspondante à Moscou. Mais leur regroupement dans un livre permet de tirer – entres autres analyses, notamment sur le conflit israélo-palestinien – trois enseignements majeurs.

Les ambitions de Poutine

Les Européens n’ont pas compris – et, en partie, n’ont pas voulu comprendre – quelles sont les ambitions de Vladimir Poutine et de son régime. Elles ne sont pas seulement de prendre des morceaux de territoires en Ukraine, mais de rétablir la puissance de la Russie, fortement amoindrie par l’effondrement de l’URSS. Cela passe, certes, par des extensions territoriales dans les régions russophones proches, mais également par l’établissement de gouvernements prorusses dans l’ancienne Europe de l’Est et en Asie Centrale, par la constitution d’alliances anti-occidentales dans le monde avec, au premier chef, la Chine. Le cas géorgien, depuis 2008, a bien montré tout cela : l’occupation de parts de territoires (l’Ossétie et l’Abkasie), la menée, ensuite, d’une « guerre hybride » continue, la constitution, enfin, d’un gouvernement proche. C’est dire que l’idée de la prise en compte, principalement, des intérêts économiques n’est pas la clef du conflit. Vladimir Poutine n’est pas « irrationnel », il a au contraire des ambitions impériales bien dessinées et annoncées depuis 2007. Les Européens, en tout cas une partie d’entre eux, l’ont maintenant réalisé. Ce qui n’est pas le fait de Donald Trump et de son administration qui raisonnent en termes de « deal », mais que l’on peut soupçonner de voir, aussi, le monde en termes de « zones d’influence » – ce qui, au-delà des hypothèses psychologiques, explique les atermoiements avec Vladimir Poutine.

La « stratégie d’évitement »

Ce premier point, tout à fait essentiel, rend compte de la « stratégie d’évitement », qui a été suivie depuis février 2023, par les États-Unis de Joe Biden, d’abord, puis par les gouvernements européens, avec, évidemment, d’importantes différences selon la proximité avec la Russie et les expériences nationales avec ce pays. Après avoir constaté que les Ukrainiens voulaient résister, et résistaient, des armements ont été livrés, mais avec des hésitations et des quantités mesurées. C’est ainsi appliquer le jugement connu du général Douglas Mac Arthur : « Les batailles perdues se résument en peu de mots : trop tard. » Il y a bien sûr des raisons à cela. Le chantage nucléaire de Vladimir Poutine ne peut pas être tenu comme quantité négligeable. Les Européens n’avaient pas les stocks suffisants, et ne sont pas entrés dans une économie de guerre, à la différence de la Russie. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump a augmenté les incertitudes.

Si l’Ukraine perdait la guerre

C’est, à partir de là, que prend tout son sens le troisième enseignement qui sort de ces réflexions. Isabelle Lasserre mène une interrogation sur ce que seraient les conséquences d’une défaite de l’Ukraine. Le régime de Vladimir Poutine se trouverait conforté, et la Russie accroîtrait son influence en pesant davantage sur le destin de l’Europe et en constituant toujours un danger, dans la mesure même où la guerre lui est devenue « une nouvelle normalité ». Dans tous les cas, les formes de la « guerre hybride », cette « guerre pour les opinions » ne cesseront pas. D’une manière générale, c’est l’ordre géopolitique mondial qui en sera affecté. Pensons seulement aux leçons qu’en tireront les régimes autoritaires (ce qu’ils ont déjà fait pour plusieurs d’entre eux) : seule la possession de l’arme nucléaire est une protection. Son abandon par l’Ukraine en 1994, pour des garanties illusoires, lui a coûté cher… Les États-Unis pourront certes considérer que « cette guerre n’était pas la leur », mais ils apporteront ainsi leur contribution à la « désoccidentalisation » du monde…

Nous ne sommes sans doute pas dans une situation semblable à l’été 1914 ou à celle de Munich en 1938. Les Européens n’ont pas abandonné l’Ukraine ; ils ont même renforcé leur implication au fil des mois. Mais ils n’ont toujours pas de vision réellement commune. Et les sociétés européennes connaissent des divisions notables qui constituent autant de handicaps. Tout le problème peut être résumé dans cette citation du général Eisenhower faite par l’auteure : « Nous connaissons le chemin. Nous n’avons besoin que de la volonté. » Ce livre offre bien des éléments pour éclairer le « chemin ». Pour le reste…
Alain Bergounioux
Article paru dans L’ours 545, janv-Fev 2026

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