dimanche 22 mai 2022
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Le mal-être des doctorants, un mal français, par JAHLYS DENIS

Un chiffre suffit pour comprendre l’ampleur du phénomène mis en lumière par Adèle B. Combes, docteure en neurobiologie dans le privé : 89%. C’est la part de jeunes chercheur.e.s dont la santé mentale s’est dégradée durant leur doctorat. Avec son projet de recherche « Vie de thèse » mené aupès de 2000 thésard.e.s entre 2013 et 2019, la chercheuse rompt le silence sur un mal profond. (a/s de Adèle B. Combes, Comment l’université broie les jeunes chercheurs. Précarité, harcèlement, loi du silence, Autrement, 2022, 336p, 19,90€)

L’omerta que subit le mal-être étudiant a pourtant déjà été renversée mais, le plus souvent, cela se paye au prix d’un drame. L’immolation d’Anas en 2020 devant le Crous de Lyon en est un bon exemple. Dans un autre registre, la crise du Covid n’a fait que mettre en exergue une fracture numérique, géographique et sociale dénoncée depuis longtemps par de nombreuses associations sans que le gouvernement ne soit à même de proposer une solution efficace. Ainsi, comme une litanie, le parcours des chercheurs interrogés fut marqué par un burn-out ou une dépression. Mais la singularité de chaque cas n’efface en rien le caractère systémique des violences subies. Cela étant renforcé par un presque monopole du domaine des sciences dans leur dénonciation et ce, peu important la situation des facultés visées. 

Domination
Tout commence par une relation de domination maître-élève qui se répercute dans chaque instance et étape de la thèse. Cette hiérarchie offre en quelque sorte une toute puissance qui laisse un espace suffisant pour du harcèlement. L’enjeu étant une insertion professionnelle à la suite de la soutenance, le chantage donne lieu à des faits d’agressions sexuelles, un temps de travail indécent proche de l’exploitation voire le vol de son propre travail.

Le doctorant étant considéré comme de la main-d’œuvre à moindre coût, le milieu de la recherche offre un panorama révélateur des violences subies au sein de notre société. La transcription de trois témoignages poignants le montre bien : les premières victimes sont les femmes, les personnes issues de milieux populaires et celles souffrant d’un handicap. Un constat s’impose : le sort des étudiant.e.s est déjà scellé dès l’entrée à la fac. Cette dernière échoue à instituer un cadre d’étude sain en mettant en exergue des dynamiques de domination. Mais comment de tels agissements ont-ils pu passer outre la vigilance de l’université d’abord, et, dans les cas les plus graves, de la justice ? 

En réalité, des mécanismes complexes s’expriment avec une auto-soumission à un travail acharné. L’ancienne génération de chercheurs étant un fervent soutien du « si on ne souffre pas en thèse ce n’est pas une bonne thèse », le statut de travailleur isolé et des dizaines d’heures de travail ne sont pas déclarés. Mais, en réalité, c’est surtout la pression mise par les directeurs, érigée en rite de passage, qui entraîne autant de souffrances. L’universalité de cette pratique lui donne une dimension presque culturelle qui fait des doctorants faisant le choix d’abandonner les victimes d’une sélection naturelle implacable. Pourtant, des comités de suivis existent : mais lorsque la totalité des membres sont choisis par le directeur, et donc sont des proches, comment espérer entendre gain de cause quand le ou la jeune doctorant.e ne pratique pas une autocensure ? 

Le problème vient également du fait que lorsque le silence tente d’être rompu, la seule réponse donnée est l’impunité, faisant passer un message d’immunité pour les bourreaux, et une absence de prise en compte de leur mal-être pour les victimes. Ce qui est frappant dans les témoignages partagés, c’est que tout est – plus ou moins bien – géré en interne. Et c’est là que la responsabilité de l’université dans la destruction des étudiants prend tout son sens. Que ce soit au niveau des instances dirigeantes ou de l’administration, personne ne réagit. Les premiers par la connivence qui les unis aux fautifs, les seconds par un burn-out latent. Le bilan est sans appel : absence d’orientation vers un suivi psychologique et, dans les cas les plus graves, pas de soutien pour le dépôt d’une plainte. La gestion interne empêche également que soient rendues publiques ces affaires, ce qui maintient les universitaires dans le silence. Cela évite essentiellement que la renommée de la fac soit entachée par de tels scandales et par conséquent que l’attribution de financement cesse. 

Une logique économique
On ne peut le nier, tout cela est sous-tendu par un paradigme connu et reconnu : la recherche, elle aussi, est soumise à une logique économique. Donc, devant l’excellence et le respect, la réputation prime. 

Un des stigmates de cette évolution tient dans le fonctionnement par projet. La dure loi du « publie ou périt » pousse davantage à travailler à la construction d’un réseau que sur la pédagogie à employer avec des doctorants. Cette logique de rentabilité est pourtant déjà décriée par les chercheurs, ceux-ci passant plus de temps à courir après de l’argent qu’à travailler. 

Rationaliser la recherche française pour éviter la fuite des cerveaux et la rendre compétitive est louable, mais compte tenu de l’état de fait dressé par Adèle B. Combes, les réformes mises en place sont insuffisantes. En effet, la grève des écrans noirs survenue en novembre 2020 a davantage montré un consensus dans le rejet que dans l’acceptation de la loi de programmation de la recherche (LPPR). Les chercheurs voyaient déjà dans la place croissante du privé une atteinte à leur liberté avec la soumission des projets à une recherche de rentabilité financière. Mais, au-delà, comment justifier le démantèlement d’un maillage territorial harmonisé ? Comment justifier la précarisation des professeurs par des contrats de courte durée quand ils se trouvent déjà dans une situation particulièrement instable ? 

Les universités et les politiques publiques apparaissent incapables de saisir les enjeux actuels et les réponses à y apporter. Or, loin d’un pessimisme défaitiste, Adèle B. Combes propose un certain nombre de solutions pratiques, pouvant être mises en œuvre par un volontarisme de tous les acteurs du milieu universitaire. Ainsi, elle donne l’espoir que la recherche redevienne une vocation mue par la passion et non plus un sacerdoce pouvant mener aux pires extrémités. 

Jahlys Denis
Etudiante en M1 Droit public général à la Sorbonne

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