Alors que le diagnostic d’une crise du politique devient aussi proliférant qu’aveuglant, trois ouvrages récents nourrissent la réflexion sur la démocratie de manière à la fois différente et convergente. Les partis politiques en constituent un des fils conducteurs.

À propos des livres de Nicolas Poirier, Introduction à Claude Lefort, Repères, La Découverte, 2020, 127 p, 10 € ; Samuel Hayat, Démocratie, Anamosa, 2020, 96 p, 9 € et Yves Mény, Imparfaites démocraties, Presses de Sciences Po, 2019, 296 p, 19 €

Article paru dans L’OURS, le mensuel, n°501, septembre-octobre 2020

Prenons d’abord du recul avec le philosophe Claude Lefort (1924-2010). Nicolas Poirier propose une synthèse lumineuse de sa pensée, souvent injustement associée à celle des « nouveaux philosophes » antitotalitaires (BHL, Glucksmann, ) des années 1970. Son œuvre mérite d’être redécouverte tant elle aide à penser les contradictions contemporaines de la démocratie. 

Laisser vivre la démocratie
Membre du groupe Socialisme ou Barbarie, élève de Merleau-Ponty, lecteur critique de Marx, relecteur de Machiavel qui l’aide à « redécouvrir » la politique, hostile aux théories trop englobantes, Claude Lefort s’est saisi de nombreux objets dans une réflexion à la dynamique toujours ouverte. Elle est unifiée par l’idée que la société est irréductiblement divisée (elle ne peut être homogène) et par la méfiance à l’égard du fantasme métaphysique de la totalité. Parce que la société est divisée, elle est en devenir et, écrit Nicolas Poirier, « l’ordre est inséparable du désordre introduit par le conflit politique ». Claude Lefort critique avec vigueur l’imaginaire et la mythologie révolutionnaires qui présupposent un point historique de bascule inaugurant une nouvelle ère. De manière parallèle, il analyse les dérives du parti d’avant-garde, défendu par Sartre notamment, qui, fort d’un savoir absolu, a pour mission d’accomplir le dessein historique de la classe ouvrière, et de transformer les masses inertes en prolétariat-sujet. Sa tendance organisationnelle inévitable est la bureaucratisation voire le totalitarisme (hors des systèmes démocratiques). 

Pour Lefort, il faut prendre en compte l’expérience la plus quotidienne que les ouvriers peuvent faire de leur exploitation. Une organisation ne doit pas imposer du dehors et en surplomb une ligne politique édictée hors de tout contrôle démocratique mais politiser, « expliciter », amplifier ce qui se trame dans les luttes quotidiennes des dominés. Fidèle à un esprit libertaire qui est un fil rouge de son œuvre, Claude Lefort est partisan d’une « démocratie sauvage » c’est-à-dire soucieuse de contester le pouvoir en revendiquant des droits plutôt que de chercher à s’en emparer et à l’exercer. Ce qui compte selon lui, « c’est que le pouvoir soit constamment exposé à des revendications d’un type nouveau, des revendications qui font entrer en scène des groupes nouveaux et cela, pas seulement dans le champ de sa production » (on voit ici l’actualité de sa réflexion…). La démocratie est en ce sens immaitrisable. « Lieu vide », elle est fondamentalement indéterminée au sens où plus aucune vérité absolue et extérieure ne l’organise (comme dans d’autres régimes). « La démocratie s’institue et se maintient dans la dissolution des repères de la certitude ». Sa fragilité, comme intrinsèque, n’est donc pas nouvelle. 

Politique et affaiblissement de la démocratie
De « vide », il est beaucoup question dans l’ouvrage d’Yves Mény, mais dans un sens différent. L’auteur d’Imparfaites démocraties admet que la démocratie est bien « un bricolage au long cours » (on est ici proche de Lefort) mais elle traverse aussi une crise plus circonstanciée. Mény cite le politiste Peter Mair qui écrit en 2006 dans la New Left Review : « les démocraties gouvernent le vide ». La politique traditionnelle perdure avec ses institutions (partis, élections, parlements) mais elle n’est plus qu’un théâtre d’ombres. La politique démocratique s’est évidée, elle a perdu sa substance à la faveur de divers processus : déclin des parlements et des partis, révolution Internet qui hystérise le débat public et « l’ensauvage », multiplication des autorités indépendantes qui captent un pouvoir croissant, règne des experts et d’une épistocratie qui se substitue à la politique des choix, globalisation et gouvernance européenne qui affaiblit la nation, cadre traditionnelle de la souveraineté démocratique. Mais l’affaissement démocratique que scrute Yves Mény tient surtout à la crise de la représentation, au sens du déclin des médiations politiques. La démocratie représentative, rappelle-t-il, est construite et « organisée sous forme de délégations en cascade : du peuple à leurs représentants, du peuple aux partis, des partis et du parlement à l’exécutif, du politique à l’administration ». Ces systèmes de médiations (corps intermédiaires, partis, organisations, syndicats…) sont aujourd’hui fortement affaiblis, anémiés et surtout délégitimés. L’acte de vote devient « moins l’expression d’un choix qu’une guillotine symbolique » et on passe « de la protestation médiatisée à la rage individuelle ». L’opinion se forme sans filtre. L’explosion du « populisme », qui est selon l’auteur plus qu’un style politique, est le symptôme et la conséquence de cet affaissement et du déclin des médiations. Exaspérations et frustrations qui ne sont plus structurées et canalisées par les organisations intermédiaires le nourrissent. Ces affects « pulsionnels » s’expriment de manière nouvelle, plus individuelle mais aussi collective et éruptive sur Internet. Les mouvements populistes les exacerbent et les manipulent. L’auteur voit dans le mouvement des Gilets jaunes, marqué par le refus du chef et des organisations, le « concentré à l’état pur du populisme ». Il constate, non sans une certaine nostalgie, que le paradigme « démocratie = représentation » est de plus en plus contesté mais que rien de « convaincant » ne s’y est substitué. On ne le suit pas sur ce point. Autour de la démocratie participative, délibérative et du tirage au sort s’expéri­mentent un nouvel agir démocratique, encore balbutiant mais stimulant. La démocratie est condamnée à se réinventer et à expérimenter. Sa « crise » actuelle est aussi en ce sens une opportunité. On décèle chez Yves Mény une incapacité à penser la démocratie hors de ses formes traditionnelles. 

Démocratie et méfiance du peuple
La réflexion de Samuel Hayat échappe à ces schémas par trop figés et à ce fétichisme de la représentation. Chercheur au CNRS, spécialiste de 1848, il contribue depuis quelques années à un renouvellement de la pensée politique. Il revient dans ce court essai sur le mot de « Démocratie » et ses ambiguïtés. La démocratie c’est à la fois le règne des citoyens et le pouvoir de la plèbe, le pouvoir du peuple mais aussi la défense des intérêts des plus démunis pour faire advenir l’égalité sociale. La démocratie représentative s’est construite, rappelle l’auteur, sur la méfiance à l’égard du peuple dont le vote est censé filtrer les volontés. Le vote est un mécanisme aristocratique qui contribue à la fabrique d’une élite. Mais, « si l’élection ne rend pas les citoyens souverains, elle dénaturalise néanmoins les formes instituées de l’autorité (la richesse, le savoir, la naissance) pour en faire une simple affaire d’opinion ». La démocratie représentative fait reposer le pouvoir sur l’opinion toujours changeante de la majorité. 

Samuel Hayat s’attache à penser ensemble la définition politique et sociale de la démocratie, ce qui l’amène à mettre au cœur de sa réflexion la notion de parti politique. Les partis sont une forme politique ambiguë : ils ont contribué à la fin du XIXe siècle à l’entrée des masses dans la politique et donc ils ont été un outil de démocratisation, mais ils ont aussi assuré la captation du pouvoir par les élites, selon de nouvelles modalités. Le parti est à la fois l’outil de la défense des dominés et celui des élites pour assurer leur pouvoir oligarchique. Le jeu partisan divise la communauté en intérêts organisés différents, le parti constituant historiquement un outil central de ce qu’on peut appeler « un pluralisme radical ». Les partis permettent « la visibilisation des groupes sociaux unis par une expérience, une identité, un intérêt irréductiblement particulier » (ils ne jouent plus vraiment ce rôle…). Les partis apportent ainsi une contribution décisive à la démocratie si elle signifie « politisation des distinctions existant dans la société ». Il faut donc accepter que le « peuple prenne parti » mais l’enjeu d’une démocratie réelle consiste « à détacher le fait partisan de l’organisation oligarchique de la compétition des élites pour le pouvoir ». C’est l’idée centrale de l’ouvrage. 

Sur ce point, Yves Mény et Samuel Hayat se rejoignent. Les partis sont indispensables à la démocratie. Repoussoir (la détestation des partis est devenue générale), la notion de parti est très souvent un angle mort, à tort, dans les réflexions normatives sur la démocratie. Comment concilier la politique des partis et une démocratie plus « sauvage » qui les déborde pour en conjurer la pente oligarchique ? 

Rémi Lefebvre