Dirigé par les historiens Lydie Bodiou et Frédéric Chauvaud, ainsi que par Héloïse Morel, responsable du Lieu multiple de Poitiers, cet ouvrage collectif articule les approches historiques, juridiques, psychiques et psychiatriques, artistiques et sociologiques pour réaliser un tour d’horizon des principales avancées et des nouvelles pistes de réflexion en matière de violences conjugales. (a/s de La Violence conjugale, L. Bodiou, F. Chauvaud, H. Moral (dir.), Rennes, PUR coll. « Épures », 2025, 144 p., 12€)
Après avoir rappelé le constat d’échec de la Justice face aux féminicides – la plupart des victimes alertent en vain les autorités policières ou judiciaires avant le passage à l’acte – les juristes Laurence Leturmy et Michèle Luga insistent sur la nécessité de mieux redistribuer l’espace judiciaire entre l’accusé et la victime, l’asymétrie de leur relation se prolongeant en effet lors de l’audience pénale. La victime survivante, bien que partie civile, n’y bénéficie pas des mêmes prérogatives que l’accusé : elle ne peut récuser les jurés et son droit d’appel est limité à ses seuls intérêts civils. De nombreuses lois se sont pourtant succédé, avant même le Grenelle des violences conjugales de 2019, pour améliorer leur prise en charge, et « tenir compte des incidences de ces violences sur les enfants » (loi du 9 juillet 2010). Il en résulte une meilleure formation des enquêteurs au recueil de la parole des victimes, une adaptation des procédures pour tenir à distance l’auteur des violences (extension de la prohibition de la médiation civile, interdiction de la médication pénale) et une multiplication des mécanismes de protection pré-sentenciels (ordonnance de protection, bracelet antirapprochement, téléphone « grave danger »), ainsi que la mise en place de pôles spécialisés pour connaitre de ce contentieux spécifique. Les réflexions se poursuivent d’ailleurs pour aménager encore la phase juridictionnelle et permettre à une même formation de connaitre à la fois du civil et du pénal dans l’intérêt bien compris de l’ensemble des protagonistes.
De faits divers à cause nationale
La remise en cause de l’institution judiciaire coïncide, depuis le mouvement #MeToo, avec un renouvellement du traitement médiatique des violences conjugales : elles sont passées de la rubrique des faits divers, supposés banals et privés, à celle des faits de société, désormais cause nationale ou sujet d’intérêt public prioritaire. L’étude des différents cadrages médiatiques menée par Claire Ruffio, doctorante en science politique, ainsi que la contribution des historiens Lydie Bodiou et Frédéric Chauvaud, mettent en lumière le caractère systémique de ces violences. À cet égard, l’analyse proposée par la webéditrice Anne Bléger des violences faites aux femmes à travers les représentations cinématographiques se révèle particulièrement stimulante. En définitive, l’ensemble de ces réflexions incite à dépasser les trajectoires individuelles ou les relations interpersonnelles entre l’auteur et la victime pour inclure dans la problématique les sociétés patriarcales, structurées autour du culte de la virilité.
Dans ce contexte comment sensibiliser et susciter l’empathie ? Donner à voir et à entendre la parole des victimes ? C’est davantage par la suggestion que par la représentation frontale que l’œuvre photographique de Camille Gorbi y parvient avec efficacité. Extraits de son exposition « Preuves d’amour », les principaux clichés, reproduits dans l’ouvrage, participent à une réelle conscientisation du sujet. Des objets du quotidien – casseroles, coussins, cordes, couteaux ou sacs en plastique – isolés et mis en lumière sur un fond pastel, occupent l’intégralité du cadre, laissant imaginer la manière dont ils ont pu être détournés de leur finalité première pour frapper et tuer. Les nom, prénom, âge des victimes et le lieu de l’agression qui leur sont associés orientent sobrement, mais implacablement, le regard.
La spécificité du traumatisme subi par celles qui survivent à cette violence quotidienne, ainsi que celui des enfants exposés, est désormais mieux appréhendé par la psychiatrie. Depuis 2018, des centres régionaux de psycho-traumatologie réunissent des professionnels spécialisés qui proposent différentes thérapies pour prendre en charge l’impact psychologique des sévices endurés. Mélanie Voyer, psychiatre et médecin légiste, détaille notamment la place des thérapies cognitivo-comportementales, de l’Eyes Movement desensitization and reprocessing (EMDR) et des groupes de paroles, mobilisés au service des victimes directes et de leurs enfants.
Soutenir les victimes
Contrastant avec ces évolutions favorables, propices à une prise en charge plus globale des victimes, deux points de vigilance, évoqués par plusieurs contributeurs, invitent néanmoins à ne pas baisser la garde. Le premier tient au risque d’invisibilisation des victimes : la presse consacre volontiers ses colonnes aux auteurs d’agressions sexuelles, surtout lorsqu’ils sont célèbres (Clinton, DSK, Cantat, Polanski, Weinstein, Pistorius, Doillon, Depardieu, Epstein, etc.), reléguant parfois les victimes au second plan. Les avocats des parties civiles, les associations, les réseaux sociaux et, surtout, les victimes elles-mêmes, lorsqu’elles acceptent d’exposer en audience publique des viols commis dans l’intimité de la chambre à coucher, accomplissent toutefois un travail remarquable de dénonciation des stéréotypes encore à l’œuvre. Avec le procès de Mazan, les violences sexuelles sont apparues telles qu’elles sont, comme des violences de genre, « un crime de propriétaire » selon la formulation de Frédéric Chauvaud.
Violence et masculinité
Inversement, on peut craindre que la libération de la parole des femmes participe à invisibiliser les auteurs de violences. Or ces derniers doivent également bénéficier d’un parcours thérapeutique si l’on veut prévenir la réitération des comportements brutaux. Élise Pelladeau, maître de conférences en psychologie, met ici en exergue les constats et les perspectives cliniques des psychothérapies mises au service des auteurs de violences conjugales incarcérés. Dans un objectif de prévention, il convient enfin d’interroger le lien entre violence et masculinité. Clôturant ce recueil, le sociologue Ludovic Gaussot cite les principales recherches menées à ce sujet, lesquelles invitent à repenser les masculinités, et surtout la définition dominante de la masculinité. C’est ainsi « le lien entre masculinité hégémonique et exercice (potentiel) de la violence qui doit être interrogé, ou aboli, tout comme le lien entre féminité et gracilité, fragilité, beauté ». De « la violence de genre à la violence du genre » (L. Gaussot), la réflexion demeure en cours.
Carole Girault
Article paru dans L’ours 547, mai-juin 2026, page 8.
