AccueilNon classéGuy Mollet l’Arrageois et le « mal aimé » par BERNARD POIGNANT

Guy Mollet l’Arrageois et le « mal aimé » par BERNARD POIGNANT

On n’a pas oublié son premier livre publié en 1992 aux Éditions Plon, Guy Mollet le mal aimé… On connait ce « mal aimé » que le Parti socialiste a renié à compter du congrès d’Épinay en 1971 et de l’arrivée de François Mitterrand à la tête du PS. Ce dernier fut pourtant son ministre de la Justice pendant son gouvernement, le plus long de la IVe République. Mal aimé parce qu’acteur central de la stratégie de Troisième Force, rejetant, à sa gauche, un Parti communiste soumis aux injonctions de Moscou et, à sa droite, les gaullistes suspects de césarisme. Cela ne l’empêchera pas d’apporter son soutien au général de Gaulle en mai 1958 : il le fait en homme d’État pour « éviter une guerre civile sans armée républicaine ». Il faut reconnaître à cette décision son sens de l’intérêt national. Mal aimé pour avoir demandé les pouvoirs spéciaux à l’Assemblée nationale permettant l’envoi du contingent en Algérie – pouvoirs spéciaux qui ont obtenu 455 voix, dont les 146 du groupe communiste. Ce vote a ouvert la voie à des exactions de certaines unités de l’armée française que Guy Mollet n’a ni souhaitées ni commandées, mais qu’il a couvert au nom de la raison d’État dans une guerre qui refusait de dire son nom. Mal aimé pour avoir participé à l’expédition de Suez contre l’Égypte à l’automne 1956 aux côtés de la Grande-Bretagne et d’Israël. Elle s’est terminée piteusement.

Il est toujours dommage pour un parti de chercher à effacer des pans de son histoire, car Guy Mollet c’est aussi l’engagement européen par les traités de Rome, la troisième semaine de congés payés, le minimum vieillesse pour les anciens en grande détresse, l’indépendance du Maroc et de la Tunisie, la loi-cadre de l’Outre-mer qui prépare un chemin vers les indépendances. Pas si mal !

Ce livre de Denis Lefebvre ne cherche pas à réhabiliter toute l’œuvre de Guy Mollet, même si on sent qu’il trouve injuste qu’elle soit oubliée. Il s’attache ici à Guy Mollet l’Arrageois, et s’appuie sur des documents inédits, des correspondances oubliées et les carnets de la section socialiste d’Arras tenus à partir de 1938. Lui-même a été membre de cette section qu’il a rejointe en 1973, à l’âge de 20 ans. Dès sa première réunion, il rencontre Guy Mollet et le salue en le vouvoyant, impressionné par cette personnalité nationale. Réponse : « Dans le parti, on se tutoie, camarade ». L’ambiance est donnée.

Tout est résumé dans cette phrase, car le livre fait vivre un militant attaché à son parti comme à une famille. Un parti qu’il a rejoint en 1923, alors en Normandie. Nommé comme « pion » à Arras en 1925, il adhère à la section socialiste locale, initié plus tard à la loge locale du Grand Orient « Conscience » et, surtout entre en syndicalisme au sein de la Fédération générale de l’enseignement, ancêtre de feu la Fédération de l’Éducation nationale. Il se révèle un militant actif, et particulièrement virulent, ce qui ne plait pas à ses supérieurs. Denis Lefebvre a retrouvé le jugement porté par son inspecteur d’académie en janvier 1931 : « Bon répétiteur dans son service, s’occupe trop de politique. Secrétaire général du syndicat, ce qui peut nuire à l’établissement. Il part au régiment au mois d’août. L’ai depuis cinq ans, serais désireux de le voir nommé ailleurs à son retour. » On n’imagine pas un Guy Mollet rebelle à ce point !

Dans ce livre, Denis Lefebvre retient certaines déclarations du militant Guy Mollet faites dans l’intimité de sa section. Elles résonnent aujourd’hui aux oreilles de notre actualité et certains dirigeants socialistes et même d’autres feraient bien d’en prendre connaissance.

Ainsi, de la stratégie de Troisième Force qu’il argumente le 25 septembre 1948… il s’agit de la fameuse formule : « Si le Parti entrait dans l’opposition, il n’y aurait plus de possibilité de constituer un gouvernement, plus de majorité possible, ce serait la dissolution qui s’en suivrait… on aurait peut-être une attitude plus facile à être dans l’opposition, mais le vrai courage est d’aller jusqu’au bout. »

On peut aussi méditer sur sa déclaration du 7 octobre 1950 avant un vote au Palais Bourbon sur l’initiative du président du Conseil du moment, René Pleven, d’engager l’élaboration d’un traité instaurant une Communauté européenne de la défense. Guy Mollet y est favorable, et développe son point de vue devant ses camarades. Certes, les données sont très différentes aujourd’hui, mais on retrouve quelques constantes au moment où la défense européenne revient au premier plan de l’actualité… « Le réarmement de l’Allemagne serait un prétexte de guerre que nous ne devons pas fournir à la Russie. Pour un socialiste, il convient de rechercher l’arrangement et d’éviter la guerre… mais il faut que l’Europe soit forte et organisée pour pouvoir discuter avec la Russie. Il n’est pas nécessaire pour cela qu’il y ait une armée allemande. Mais nous ne devons pas dire non à tout. Ce que nous devons exiger de l’Allemagne c’est sa participation à la défense matérielle de l’Europe. »

De même, quelques jours après la guerre du Kippour d’octobre 1973, il intervient longuement. C’est un ami d’Israël, mais un ami lucide et exigeant. Il pense que ce pays doit faire évoluer son comportement, et ne pas s’aveugler devant une réalité nouvelle : « Sans avoir changé sur sa sauvegarde, je pense aujourd’hui que les Israéliens doivent corriger leur politique extérieure. Ils avaient fini par croire qu’ils étaient très supérieurs aux Arabes. Mais les Arabes ont montré pendant ce conflit qu’ils ne sont pas lâches comme on l’avait cru longtemps. Si une paix négociée n’intervient pas, les Israéliens succomberont sous le nombre de leurs adversaires. Leur première faute a été de mésestimer leurs adversaires, la deuxième faute a été de ne pas tenir compte du fait national algérien. En 1956, au moment du drame algérien, le fait national algérien n’existait pas, disait Ferhat Abbas. Qui oserait le prétendre aujourd’hui ? La nation palestinienne est née : il faut régler ce fait. » C’était en 1973…

À peine deux ans plus tard, vient la fin, non de son engagement politique, mais de son activité politique à travers l’exercice de ses mandats. En avril 1975, il écrit à Léon Fatous, secrétaire de la section, pour lui annoncer qu’il ne sera plus candidat aux élections municipales de 1977 ni aux législatives de 1978. Il le fait avec élégance, lucidité et fidélité à sa parole : « Il faut savoir s’en aller. Depuis des années, j’ai demandé aux camarades de renoncer à être candidats quand ils avaient atteint ou dépassé 70 ans au moment du renouvellement. Aujourd’hui, c’est mon tour, et c’est normal : j’aurai cette année 70 ans. Il faut donc que des plus jeunes assurent la relève. Je souhaite, mes mandats actuels terminés, et tout en restant attaché à la section d’Arras, me consacrer, au sein de l’OURS, à l’étude et à la recherche au service du socialisme. »

On connait la suite. Une page se tourne au début d’octobre 1975, avec son décès brutal. Denis Lefebvre apporte à la fin de son livre des éclairages sur ce décès, l’organisation des obsèques et la façon dont la succession du « patron » a été réglée.

Un souvenir personnel, enfin. Quelques mois avant son décès, Guy Mollet a épousé en secondes noces Suzanne Le Corre, sa proche collaboratrice depuis de longues années : une Bretonne de Quimper qui a résidé plus tard à 200 mètres de mon domicile. Elle est décédée en mars 2019. Il me revient un dernier échange avec elle. Invitée à saluer par un verre de champagne la victoire de François Hollande en mai 2012, elle se félicite de ce succès, et me demande de lui transmettre un message, sous forme de reproche : « Il parle trop souvent de François Mitterrand, Guy ne l’aimait pas beaucoup. » Il y a des vérités qui sortent de la bouche des épouses.

Bernard Poignant
Article paru dans L’ours 546, mars-avril 2026

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