Un nouveau livre sur le « tournant de la rigueur » ! La raison d’être même du projet peut au premier abord interroger, tant l’épisode de mars 1983 a déjà fait l’objet d’une véritable avalanche d’écrits. (a/s de Frédéric Bozo, Le tournant de 1983, une histoire politique. La gauche, la rigueur, l’Europe, Odile Jacob, 2025, 428p., 29,90€)
Acteurs et témoins n’ont pas rechigné à prendre (très) précocement la plume, tandis que le premier colloque historien d’importance traitant de la question s’est tenu dès 1999. Comme l’auteur le souligne lui-même en introduction, la mise en récit du « tournant » a même commencé dans la presse dès les événements eux-mêmes. Ce flot constant a paradoxalement contribué à brouiller les événements, voire à créer de véritables mythes politiques. À gauche du PS on fustige fréquemment le « tournant » de 1983 comme celui du choix du néolibéralisme. Inversement, à droite traîne l’idée d’un brusque retour sur terre après deux années de folle gabegie. Ces mythes ont une solidité scientifique inversement proportionnelle à leur popularité, le qualificatif même de « tournant » ayant déjà été fortement relativisé par tous les historiens ayant travaillé de près ou de loin sur la séquence.
Dissiper les zones d’ombre
Que pourrait-on alors bien rajouter ? La réponse de Frédéric Bozo à cette interrogation consiste en une proposition : celle de faire une « histoire exhaustive » voire « définitive » (p. 13) du « tournant » afin de dissiper les zones d’ombre qui entourent cet épisode. Il en pointe trois : le contenu de « l’autre politique » qui aurait tenté un moment François Mitterrand ; l’état d’esprit exact de ce dernier ; ce qui s’est vraiment joué lors de la crise de 1983. Pour éclairer ces enjeux, l’auteur recourt à une très abondante documentation de première main, qui se focalise sur les cercles étroits du pouvoir. Il puise ainsi principalement dans les archives de la présidence Mitterrand – en fait celles de ses conseillers, certains documents, chose fort appréciable, étant même reproduits au fil de l’ouvrage. Ce socle déjà très fourni est complété principalement par les archives liées au Premier ministre Pierre Mauroy, par les comptes rendus des Conseils des ministres et par les archives du ministère de l’Économie, alors dirigé par Jacques Delors. Apport bienvenu également, celui des archives du ministère des Affaires étrangères de RFA, qui vient donner un utile contrepoint à une histoire très franco-allemande dans ses implications comme dans ses dynamiques. Enfin, l’auteur a mené plusieurs dizaines d’entretiens avec des témoins directs de cette histoire. Cela lui permet d’approcher au plus près son objet et de redresser les biais nombreux présents dans les témoignages d’acteurs – la mise en garde justifiée quant à la fiabilité du très mal nommé Verbatim d’Attali est d’ailleurs fort appréciable. Enfin on cesse de recourir à ce mauvais livre.
L’auteur développe son récit au long de sept chapitres chronologiques, auxquels s’ajoutent un prologue (consacré à la naissance du SME en 1979) et un épilogue (qui traite de l’année suivant les événements de mars 1983). Il reste de manière constante au plus près de ses sources, navigant dans les notes au président Mitterrand et dans les « bleus » ministériels. Disons-le, l’ambition d’exhaustivité de l’auteur a pour conséquence que la lecture n’est pas toujours d’aspect aisé, tant les enjeux sont techniques et tant ils sont abordés presque au jour le jour. Si l’on ajoute des lourdeurs récurrentes d’écriture, il est nécessaire de faire ici une mise en garde : cet ouvrage se destine avant tout aux spécialistes, qui pourront faire leur miel de l’infinité de détails qu’il contient. En revanche, les lecteurs novices ou simplement amateurs éclairés risquent parfois de se perdre dans les méandres de cette histoire.
À contretemps
Le fond de la démonstration commence en pointant l’aspect déjà décisif de la décision de ne pas dévaluer en mai 1981, associée à une relance – certes modeste – effectuée à contretemps de la conjoncture mondiale. Incapable de répondre au surplus de la demande, l’économie française voit son solde extérieur souffrir dangereusement. La situation est compliquée par l’aspect franco-allemand. Le social-démocrate Helmut Schmidt, malgré sa supposée proximité idéologique avec le gouvernement français (il est en réalité très critique envers les orientations des socialistes français), ne s’avère pas un partenaire facile pour François Mitterrand. Il faut dès lors procéder à une première dévaluation à l’automne 1981. Lors du premier semestre 1982, les difficultés économiques suscitent une inquiétude croissante à Matignon. Pierre Mauroy parvient à convaincre le président d’un premier plan de rigueur, adopté en 1982. L’auteur insiste à juste titre sur le décalage entre la communication du gouvernement (qui prétend une stricte continuité d’action) et la réalité d’une inflexion majeure dans la hiérarchie des politiques suivies : désormais c’est la lutte contre l’inflation et le retour aux grands équilibres qui prévalent.
Mitterrand à la manœuvre
L’essentiel du livre est ensuite consacré aux processus qui mènent à la fameuse semaine décisive du mois de mars 1983. L’auteur montre très bien comment Mitterrand stimule tous azimuts la réflexion de son entourage, faisant émerger la perspective d’une « autre politique » qui conserve toujours cependant un aspect pour le moins flou et changeant, en fonction des interlocuteurs. Frédéric Bozo contribue ainsi à considérablement dégonfler la mythologie qui s’est construite depuis 1983 autour des « visiteurs du soir » du président. Il souligne aussi que pour ce dernier, la perspective de sortie du SME est envisagée avant tout comme un outil de négociation avec l’Allemagne. Il s’agit en fait pour Mitterrand de relancer le projet européen, y compris en faisant comprendre à Helmut Kohl – avec qui les choses se passent beaucoup mieux qu’avec Schmidt – qu’il est prêt à renverser la table. Le détail des semaines décisives de mars est proprement tourbillonnant : l’auteur suit toujours au plus près les positions des uns et des autres, alors même que les revirements et les contrepieds s’enchainent. On y apprend notamment que Mauroy, malgré ce qu’il raconte dans ses mémoires, n’a pas eu une position si ferme que cela en faveur du SME : même lui a vacillé, certes peu longtemps.
En définitive, il y a tout lieu de suivre Frédéric Bozo lorsqu’il réfute l’idée d’un « tournant néolibéral » : une telle perspective n’était pas le moins du monde à l’esprit des gouvernants de 1983. C’est un jugement politique postérieur, qui ne repose pas sur des bases sérieuses pour cette période. Il faut désormais espérer que ce travail aride mais très riche puisse trouver toute la place qu’il mérite dans le débat public.
Matthieu Tracol
article paru dans L’ours 545, janv-fev 2026
