Un passé qui reste à panser, par MICHEL DREYFUS

Le 6 décembre 2012 a été adoptée une loi faisant de chaque 19 mars la « Journée nationale du souvenir et du recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc ». Cette loi a aussitôt suscité sur l’échiquier politique de nombreuses réactions ; elles restent encore très vives aujourd’hui. L’étude détaillée de Rémi Dalisson sur la mémoire de la guerre d’Algérie dans la société française ainsi que sur celle de la colonisation, aide à comprendre cette situation. A propos du livre de Rémi Dalisson, Guerre d’Algérie : L’impossible commémoration, Armand Colin, 2018, 318p, 24,90€Article paru dans L’OURS n°476, mars 2018, page 1
La mémoire de la guerre d’Algérie est partagée par des groupes sociaux très différents. Pour les engagés, la guerre est une forme de revanche ainsi que de mission. Au nombre de 260 000 en 1962, les harkis vivent la guerre comme un rejet conjoint de l’Algérie et de la France : ils ressentent donc le conflit comme une humiliation dont ils se souviendront longtemps dans la solitude et le silence. Les appelés – 400 000 en 1962 – sont plongés contre leur gré dans une guerre dont ils espèrent revenir indemnes. Enfin les pieds-noirs – un peu plus d’un million de personnes en 1959, soit 10 % de la population algérienne – ne constituent pas, contrairement à ce que l’on a dit alors, un groupe social homogène : 5 % sont des grands propriétaires, mais les trois-quarts sont des salariés surtout dans l’administration, ainsi que des artisans, des petits commerçants et des ouvriers. Jusqu’au retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958, les gouvernements français, persuadés de la légitimité de leur action, s’enlisent dans une guerre qui ne dit pas son nom. Divisés, les intellectuels comprennent mal la véritable nature du conflit, alors que les médias, contrôlés par la censure, en présentent une version aseptisée. Enfin l’opinion publique évolue, mais avec lenteur, de l’indifférence à la lassitude. De façon générale, la guerre est perçue le plus souvent de façon négative : c’est pourquoi sa mémoire sera tout sauf consensuelle.

Du refoulement à la politique mémorielle
De 1962 à la fin du XXe siècle, l’oubli et le refoulement dominent dans la société française, tout en se diluant peu à peu. La mémoire des combattants est divisée entre plusieurs visions antagoniques, alors que celle des civils, la « nostalgérie », est partagée entre oublis et relectures et oublis ; elle se structure au sein de différentes associations à partir des années 1980. Puis une évolution s’amorce avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 et les débuts de la recherche historique (colloques, publications) ; on assiste à une timide entrée de l’étude de la décolonisation française dans les programmes scolaires. Ce contexte pousse le pouvoir politique à envisager une politique mémorielle spécifique à l’égard de la guerre d’Algérie (médailles, décorations, diplômes) ; toutefois, il continue de louvoyer entre les notions de « guerre » et de « maintien de l’ordre ». En 1999, est votée une loi remplaçant la formulation « opérations effectuées en Afrique du Nord » par celle de « guerre d’Algérie et combats en Tunisie et au Maroc » : il y a là le signe que les mentalités évoluent. Selon un sondage, 70 % des Français approuvent alors le remplacement du terme « événement » par « guerre ». Mais ces changements suscitent de façon inattendue une « explosion mémorielle », pour reprendre la formule de Benjamin Stora. Cette mémoire provoque en effet de nouvelles polémiques relatives à la torture et à la gestion de la mémoire algérienne, en particulier le massacre des Algériens à Paris en octobre 1961. De plus, l’étude de ces drames est souvent polluée par la demande de « repentance » exprimée par plusieurs hommes politiques. Les changements n’en sont pas moins importants depuis les années 1970-1980. Ils se situent dans un intense contexte commémoratif où le « devoir de mémoire » devient très présent puisque huit fêtes, désormais appelées « Journées nationales », en majorité relatives à des faits de guerre, sont instaurées de 2001 à 2012. La seule à ne pas concerner directement un conflit mais qui rejoint la mémoire de la guerre d’Algérie est celle du 21 mai 2001, la Journée des mémoires des traites négrières et de l’esclavage.

Dès lors et jusqu’en 2012, le souvenir de la guerre d‘Algérie envahit l’espace public. On le voit à travers la multiplication des « rue du 19 mars », ou « rue du 19 mars, fin de la guerre d’Algérie », ou encore « rue du 19 mars, cessez-le feu en Algérie ». Des voies sont dédiées à certaines victimes du conflit, comme les harkis, et des Mémoriaux sont édifiés ; quelques rues commémorant la répression du 17 octobre 1961 sont aussi inaugurées, surtout en Ile-de-France. Enfin, la guerre d’Algérie est davantage étudiée dans les programmes scolaires à partir des années 1990, non sans limites cependant. Toutes ces initiatives continuent de susciter de nombreuses polémiques mémorielles. D’abord sur le lieu, comme en témoignent les débats et la réalisation du Mémorial national, quai Branly. Et plus encore sur la date commémorative. En effet, laquelle faut-il choisir ? Le 18 mars (accords d’Évian), le 19 mars (fin du conflit), le 8 avril (approbation massive par les Français des accords d’Evian, le 1er juillet (approbation massive de l’auto­détermination de l’Algérie par les Algériens), le 3 juillet (transfert de la souveraineté de la France à l’Algérie), voire le 16 octobre (transfert du Soldat inconnu d’Algérie à Notre-Dame de Lorette) ?

Des mémoires en conflit
Un nombre croissant de Français (53 % en moyenne de 1984 à 1987, 75 % dans la décennie 1900-2000) se déclare favorable à la date du 19 mars. Conscient de cette réalité, le gouvernement de François Hollande fait voter en 2012 la loi de reconnaissance. Mais cette loi dont la mise au point a été difficile ne met pas fin aux clivages antérieurs. Sa mise en œuvre est codifiée à travers un rituel strict qui est aussitôt appliqué dans le pays, mais qui est l’objet de contestations de toutes sortes : boycott, refus de pavoiser les bâtiments ou de mettre le drapeau en berne, manifestations dans les rues, actes de violence, refus de respecter la minute de silence, etc. Ces incidents, au nombre de plus du double que ceux dénombrés dans les autres commémorations nationales, se situent surtout dans le sud de la France (Alpes-Maritimes, Pyrénées-Orientales, Var, Vaucluse) où vivent les deux-tiers des rapatriés, harkis et anciens combattants. Ils montrent la persistance d’une mémoire partisane reposant sur le ressassement et non l’analyse historique.

À l’opposé de l’échiquier politique, la question coloniale et donc algérienne est revendiquée par ceux qui se proclament les « victimes » de la colonisation, tels que le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) fondé en 2005, les associations pour le 17 octobre 1961 ou la manifestation du métro Charonne. Dans le contexte ouvert en 2007 par Nicolas Sarkozy avec son ministère de l’Identité nationale, et qui se poursuit aujourd’hui de façon bien plus tragique avec les attaques terroristes contre les anciennes puissances coloniales, la guerre des mémoires s’emballe et fait de la colonisation un enjeu mémoriel et non plus historique. La guerre d’Algérie symbolise alors toute l’histoire coloniale. Cette démarche mémorielle exclut toute approche historique et caricature l’histoire de la colonisation en la sortant de son contexte ; elle est à la source de nombreuses polémiques actuelles.

Le livre de Rémi Dalisson a le grand mérite de montrer combien est erronée l’opinion selon laquelle la France serait incapable de reconnaître son passé colonial : beaucoup de choses ont changé sur ce plan plus d’un demi-siècle après la fin de guerre d’Algérie. Mais cette reconnaissance a été longue, difficile et complexe : tiraillée entre des mémoires opposées, elle est encore bien loin d’être vécue de façon apaisée.
Michel Dreyfus