Fruit d’un colloque organisé les 21 et 22 février 2019, sous l’autorité de Audrey Kichilewski, Judith Lyon-Caen, J.-C. Szurek et Annette Wieviorka, ce recueil de contributions marquera sans nul doute un tournant dans l’historiographie tant en raison de leur qualité que par l’enjeu qu’elles soulèvent, à savoir l’avenir des études sur la Shoah initiées en Pologne par une génération d’historiens. A propos de Les Polonais et la Shoah. Une nouvelle école historique, CNRS éditions, 2019, 319p, 25€ Article publié dans L’OURS 495 (février 2020)

Structuré en trois parties : Prologue, « Au cœur de la Shoah », « Après – Histoire, mémoire, contre-mémoires », chacune des communications apporte une somme d’informations et de réflexions d’une portée qui dépasse la stricte appréhension de l’histoire polonaise. Et il n’est pas artificiel que ce recueil se conclut sur un rapprochement entre les « voisins » de Pologne et les « voisins » du Rwanda.

On croit savoir – beaucoup de livres ont été publiés sur l’extermination des Juifs européens, à commencer par la somme de Raul Hilberg – mais, en réalité, on n’a jamais fini d’apprendre parce que le travail des archives et les angles d’approches nouveaux qu’il suscite mettent au jour des « comportements » qui obligent à penser différemment cette histoire tragique. On se dit que Raymond Queneau avait raison d’écrire que « l’histoire est la science du malheur des hommes ». Science menacée par les tenants polonais d’une idéalisation de l’attitude des populations, sous le joug allemand, envers leurs compatriotes juifs1. Ewa Tartakowski parle d’« une vision ethno-nationale et héroïsante de la société polonaise non-juive ».

La mesure de l’horreur
Le nouveau, capital, qui apparaît avec le travail de ces historiens est qu’il faut désormais considérer la Shoah en trois phases : d’abord celle de l’enfermement dans les ghettos (le premier est celui de Piotrkow en octobre 1939), ensuite celle de l’extermination dans les chambres à gaz (Chelmno-am-Ner, Treblinka, Sobibor, Belzec et Auschwitz) à partir de 1942 et arrivée à conclusion en 19432, enfin – et c’est là la bouleversante révélation – celle qui s’étire jusque dans l’après-guerre avec la « chasse aux Juifs », c’est-à-dire la traque de ceux qui ont pu échapper aux déportations vers les camps, ont réussi à se cacher temporairement. Ces rescapés des rafles furent souvent livrés aux Allemands par des Polonais. Ils furent aussi mis immédiatement à mort par leurs concitoyens qui appartenaient parfois à des structures administratives : chef de village, sapeurs-pompiers, police (« la police bleue »), les membres du Baudienst (service de construction).

Ce constat terrifiant amène ces historiens à préciser la « tripartition » de Hilberg : bourreaux, victimes, témoins. Le témoin dans cette situation appelé bystander, c’est-à-dire « celui qui est là » ne peut plus être considéré comme un témoin passif parce que souvent il dénonce, pille, tue. Lors de cette troisième phase, il est devenu un « observateur participant ». Jan Grabowski écrit au sujet des « chasses » à Wegrow : « [au cimetière], les Allemands qui les y attendaient terminaient le “travail” commencé par les citoyens polonais. » Combien furent-ils ces hommes, femmes, enfants à être victime de leurs voisins ? Une réponse est donnée par Elzbieta Janicka : « Le nombre des victimes juives tuées ou menées à la mort par la majorité non-juive – que celle-ci appartienne ou pas à l’institution – est estimé à environ de 100 000 à 120 000 personnes. Ce nombre doit être doublé selon moi3 » Et, rappelant que Varsovie fut le théâtre d’un pogrom à la Pâques 1940, l’historienne ajoute : « Le rôle de la majorité non-juive devrait donc être daté et examiné depuis le début de l’occupation allemande. Il devrait également être décrit en tant que continuum du discours et des pratiques antisémites existant sous la IIe République, voire bien avant. » Si « tout le monde regardait », cela va au-delà, dans un retournement terrible : les Allemands se trouvent « réduits au rôle d’exécutants de la volonté antisémite polonaise ».

Un rappel cependant pour nuancer la violence de ce constat : Andrzej Leder rejoint l’opinion d’un autre historien et écrit : « Zaremba attire l’attention sur le fait que les Allemands ont non seulement créé un climat propice à ce type de crimes, ils ont également montré sa mise en pratique. » Et, « il était clair que les victimes n’avaient pas conscience du caractère inéluctable de l’extermination telle que la concevaient les exécuteurs » (Alina Skibinska). On songe au vers de Paul Celan : « La mort est un maître venu d’Allemagne » et aux travaux de Timothy Snyder sur les Terres de sang.

Durant l’occupation allemande, des Polonais ont pris le risque d’aider les victimes désignées. Alina Skibinska indique que 20 000 juifs furent cachés à Varsovie, ville détruite en grande partie par les bombardements de 1939, tandis que Barbara Engelking avance qu’ils furent entre 10 et 27 000 à y être cachés. Si l’on considère que, pour protéger une seule personne, il fallait environ sept individus, comme nous l’indique le cas de W. Szpilman (voir Le Pianiste de Polanski), nous avons une idée plus précise de l’ampleur de l’aide apportée. Mais seule une poignée de Juifs ont survécu. Pour certaines régions, il est question de 1 à 2 % de survivants. Il ne s’agit nullement d’une querelle de chiffres mais d’une nécessité : « Il faut établir les chiffres car ce sont eux qui fixent l’horizon de notre intelligibilité », souligne Jan Grabowski.

Les survivants, le silence et l’occultation de la shoah
Avec le retour des Juifs déportés ou enfuis en URSS en 1939-1940 et les rares survivants, la Pologne comptaient à l’été 1946 environ 240 000 juifs. Les effets de la guerre d’extermination nazie n’étaient pas pour autant terminés. Il y eut le silence : « Chacun savait ce qui s’était alors passé dans les environs, chacun se rappelait où untel avait vécu avant que les Juifs n’aient été tués – et où après. Les gens se rappelaient les scènes de rafles, d’humiliations et de meurtres, d’échanges nocturnes de pain contre de l’or, et d’aucuns de viols et d’abus. Et, conformément à la tradition séculaire prescrivant aux faibles de se taire, les gens originaires de la campagne profonde et de petits bourgs gardaient le silence plutôt qu’ils ne parlaient », écrit Andrzej Leder. Il y eut les pogroms des années 1945-1946 dont celui de Kielce à propos duquel Joanna Tokarska-Bakir qui l’a étudié, indique : « Les procureurs ont constaté avec fermeté qu’“il n’existe pas d’informations à l’appui de l’affirmation selon laquelle les événements de Kielce se seraient déroulés à l’instigation des services secrets soviétiques” », affirmation qui a encore cours de nos jours et qui demande à être définitivement réfutée. Et, dans les années qui suivirent, Jean-Charles Szurek observe que, sous le communisme, l’occultation de la Shoah fut la ligne adoptée par le régime. Audrey Kichelewski parle de « “déjudaïsation” de la mémoire ». Phénomène qu’avait dénoncé, dès 1970, l’historien de l’insurrection du Ghetto de Varsovie, Michel Borwicz, dans une brochure intitulée :Auschwitz selon Varsovie ou les chambres à gaz « déjudaïsées »4. On s’étonne de ne pas le voir cité en l’occurrence. Pour comprendre cette occultation, il faut se pencher sur la relation trouble que les communistes polonais ont établie dès la sortie de la guerre, sous l’autorité des Services soviétiques, avec l’extrême droite polonaise. Fondateur de la Phalange avant-guerre, groupe antisémite avéré et violent, Boleslaw Piasecki fut placé par le général Ivan Serov à la tête d’une organisation, Pax, dotée de puissants moyens (presse, édition, etc. – et dont on attend une histoire) pour animer un courant catholique destiné à soutenir au régime. C’est un manque réparable de ce colloque. À travers Pax s’est perpétuée une hostilité envers les Juifs voire un antisémitisme que cerne parfaitement Sidi N’Daye, dans sa communication rapprochant la Shoah et le massacre des Tutsis au Rwanda : « Au Moyen Âge comme à l’époque moderne, le rejet et le mépris du Juif de Pologne se sont en grande partie fondés sur un imaginaire historique de haine hérité d’une lecture dominante des textes religieux par des hommes d’Église. »

En 1968, cet antisémitisme rejaillit à ciel ouvert : « Étaient en premier lieu visées les organisations juives occidentales, stigmatisées pour leur “indifférence criminelle” devant le sort de leurs coreligionnaires de Pologne durant la guerre. Celles-ci furent dénoncées comme étant “plus soucieuses de leurs milliards investis sur les marchés que du sort de millions de Juifs brûlés dans les crématoires” – comme le formula Kazimierz Rusinek en avril 1968, lors du 25e anniversaire de l’insurrection du ghetto de Varsovie », rappelle Audrey Kichelewski. Cette campagne aboutit à l’exil de plusieurs milliers de citoyens Juifs.

Face au négationnismie actuel

Aujourd’hui, les effets à long terme de cette configuration historique se font sentir. Jan Gross, dans son texte qui fait penser aux essais d’égo-histoire des années 1980, affirma avec raison qu’« ignorer la présence juive en Pologne, c’est ignorer l’histoire polonaise ». Cette simple vérité se heurte au nationalisme négationniste nauséabond qui se répand jusqu’à Paris. On saisit parfaitement face à ce phénomène que la mode française de vouloir répondre à une « demande sociale », en réalité indiscernable, est, ô combien !, illusoire, comme « il est illusoire de croire que les gains de la connaissance suffisent, seuls, à conjurer les hantises du passé », comme le fait remarquer Patrick Boucheron.

Le rôle de l’historien qui convoque, pour le meilleur, sociologie, anthropologie, histoire des mentalités, etc., apparaît majeur, même s’il vient heurter « la violence intime de l’événement, avec, en plus, l’impossible consolation », comme le mentionne Jean-Yves Potel.

On se souvient de l’offensive médiatique des négationnistes français à la fin des années 1970. Il y fut répondu par un colloque de l’École des hautes études en sciences sociales, sous la double responsabilité de François Furet et Raymond Aron, dont les actes furent publiés en 19855, réponse essentielle aux divagations concernant la Shoah. Il est à souhaiter que les actes de cet autre colloque de l’EHESS : Les Polonais et la Shoah, joue un rôle tout aussi important dans le contexte actuel.

Jean-Louis Panné

(1) Le colloque lui-même dut subir des intimidations de la part d’individus venus spécialement de Pologne pour le perturber. Avec quelle aide, se demande-t-on ? Cette intrusion politique renvoie à la manière dont le pouvoir en place du PiS (la droite conservatrice qui en l’occurrence ne conserve rien des acquis de l’après 89) entend réécrire l’histoire à partir d’axiomes strictement nationalistes.
(2) J’ai garde de ne pas oublier l’extermination des juifs hongrois au printemps 1944
(3) Jan Grabowski donne le chiffre presque équivalent de 200 000 victimes.
(4) Paris, Association indépendante des anciens déportés et internés juifs de France, 1970, 28 p.
(5) L’Allemagne nazie et le génocide des Juifs, Le Seuil/Gallimard, 1985.