Louis Michel l’inclassable, par ERIC LAFON

Louise_Michel_LOURS453En janvier 1905, il y a 110 ans, Louise Michel disparaissait à l’age de 74 ans. Ses obsèques furent à Paris un temps fort de l’histoire du mouvement ouvrier. En 2005, nombreux lui rendirent hommage, la révolutionnaire anarchiste, devenue icône, s’était alors retrouvée revendiquée et absorbée dans un héritage républicain quelque peu consensuel1. Moins de cérémonie cette année, mais des rééditions bienvenues qui restituent cette insurgée dans son époque, dans sa compassion et son acceptation de la violence.Son engagement politique et son romantisme, son individualité forte, ses amitiés opposées, sont autant de traits de caractères qui la rendent inclassable.

À propos des rééditions des ouvrages de Louise Michel :
À travers la mort, Mémoires inédits 1886-1890, édition établie et présentée par Claude Rétat, La découverte, 2015, 353p, 22€ ;
La Commune, nouvelle édition établie et présentée, par Éric Fournier et Claude Rétat, La découverte, 2015, 476 p, 14,50€ ;
La Chasse aux loups, édition critique par Claude Rétat, Classiques Garnier, 2015, 358 p, 29€

Article paru dans L’OURS n°453, décembre 2015, page 1

Louise_Michel_mémoiresEn cette année 2015, les tenants du consensus et de la phrase molle pourront éventuellement réviser leur propos à la lecture de trois rééditions critiques d’ouvrages de la Communarde féministe, de l’infatigable conférencière anarchiste, de l’adversaire d’une République trop bourgeoise, de celle qui justifia les attentats anarchistes de 1891 tout en s’interrogeant sur leur capacité à mobiliser les prolétaires pour la révolution sociale. En effet, après les denses contributions d’autres spécialistes de Louise Michel2, Claude Rétat, directrice de recherche au CNRS, apporte cette année une riche et très intéressante contribution à la connaissance de l’univers michélien avec les rééditions critiques des Mémoires 1886-1890, de La Commune (paru chez Stock en 1898), et du dernier roman de Louise Michel, La Chasse aux loups, paru en 1891.

Mémoires rassemblés
À propos de ses Mémoires, il faut dire que nous ne disposions jusqu’à maintenant que de la première partie. Le premier tome ne fut jamais suivi d’un second, la « suite » n’étant parue que sous la forme de feuilleton dans L’Egalité, un quotidien socialiste dirigé par Jules Roques. Les manuscrits, semble-t-il, avaient disparu. Des mémoires rédigés donc par leur auteure qui, bien plus qu’une simple valeur de témoignage autobiographique, constituent un exercice d’histoire vivante, rédigés pour nourrir la lutte qui se poursuit, la révolution demeurant un horizon indépassable quand bien même la République depuis les années 1885-1889 s’est durablement installée comme régime politique en France.

Il est donc tout à fait enrichissant de poursuivre cette lecture par la réédition de La Commune à l’aune de la présentation d’Éric Fournier, maître de conférence à Paris I, qui accompagne cette réédition au côté de Claude Rétat. Louise Michel entend contester d’abord la mémoire de la Commune écrite par les Versaillais et tous les opposants à l’expérience révolutionnaire, tout en assumant et les décisions et les actes pris par les Communards, y compris l’exécution des otages, en rappelant cependant que les armées de Thiers, futur président de la République, ont répandu le sang et commis les pires exactions. Ici la mémoire, l’Histoire et son écriture sont des armes que la révolutionnaire anarchiste n’aura de cesse d’utiliser. Elle convoque pour cela les morts afin que leurs fantômes, leurs spectres guident les vivants vers l’action, vers la nécessaire insurrection sociale pour l’émancipation de l’humanité. Tel est le discours, la conviction d’une Louise Michel qui assume son romantisme, ses envolées lyriques que d’aucuns aujourd’hui pourraient trouver surannées mais qui, à l’époque, pouvaient encore mobiliser les foules.

L’écriture est un combat

Femme de combat, d’écriture engagée, Louise Michel ne retient de la Révolution française que les aspects les plus radicaux de 1793, ne défend de la IIIe République que les quelques droits démocratiques et sociaux qu’elle a timidement accordés parce qu’elle n’est au service que de la bourgeoisie, du capital et de l’armée. De cette lecture de l’histoire et de cette analyse de son temps, elle conclut à la nécessité de l’action et du verbe anarchiste comme seuls garantis contre les écueils du pouvoir maudit, des accommodements oppor­tunistes qui détour­nent de la lutte indispensable contre la misère sociale et donc de l’urgence de changer l’ordre des choses. Louise Michel fut et restera une combattante, refusant les compromissions, et son écriture demeurera rouge de sang, noire de colère, brûlante d’actualité, éloignée de toute repentance ou de nostalgie apathique.
Aussi, en écrivant La Chasse aux loups, elle imagine «un accomplissement de la revanche et de la Commune ultime» en procédant par le retournement du «chassé» devenant «chasseur». Parce que « Paris fut servi au couteau », Louise Michel décrit au fil de pages admirables le retour vengeur du spectre de mai.

Éric Lafon
(1) À ce propos, la réalisatrice Solveig Anspach tournait en 2008 un téléfilm, Louise Michel avec Sylvie Testud dans le rôle de la communarde déportée en Nouvelle-Calédonie. Solveig Anspach nous a quittés le 7 août dernier emportée par la maladie. Nous saluons son travail, son engagement, sa mémoire.

(2) Le Livre du bagne, sous la direction de Véronique Fau-Vincenti, PUL, 2001 et Je vous écris de ma nuit, Xavière Gauthier, Paris, éd. de Paris, 2005.