L’invention du « devoir de mémoire », par Noëlline CASTAGNEZ

Ledoux_Devoir_de_Memoire_LOURS457Cet ouvrage s’inscrit pleinement dans l’histoire du temps présent en historicisant une notion devenue passe-partout : « le devoir de mémoire ». Entrée en 2003 dans le Petit Larousse illustré, elle est polysémique et fut par là même décriée, en particulier par les historiens. L’auteur se livre donc à un exercice d’histoire conceptuelle à travers l’imaginaire social qui a produit cette « formule » en retraçant son invention à la fois lexicale, sociale et politique.
A propos du livre de Sébastien Ledoux, Le devoir de mémoire .Une formule et son histoire, préface de Pascal Ory, CNRS éditions, 2016, 367p, 25€
Article paru dans L’OURS 457, avril 2016, page 8.

Le « devoir de mémoire » – ou injonction morale à ne pas oublier – s’est d’abord cristallisé, au milieu des années 1970, sur l’extermination des Juifs d’Europe avec le Mémorial de la déportation des Juifs de France de Serge Klasfeld, entre autres. Puis il a culminé avec la loi Gayssot de 1990 interdisant le négationnisme et la « repentance » de Jacques Chirac, le 16 juillet 1995. L’auteur a donc analysé un corpus foisonnant de discours qui se veulent performatifs, émanant tant des politiques, que des associations d’anciens combattants et déportés, et des historiens. Mais l’originalité de ce livre, tiré d’une thèse soutenue en Sorbonne sous la direction de Denis Peschanski en 2014, est surtout d’avoir passé au crible un monumental corpus d’archives audiovisuelles.
Le résultat de cette enquête est tel que cette thèse a obtenu le prix de la recherche de l’INA en 2015. Après la lexicométrie, l’analyse de discours dispose aujourd’hui de nouveaux outils tels que la numérisation d’immenses corpus qui permettent d’explo­rer des mégadonnées appelées big data et les logiciels de logométrie, comme « Hyperbase » de l’université de Nice-Sophia-Antipolis (Damon Mayaffre, Discours présidentiels sous la Ve République, 2012). Sébastien Ledoux a su faire bon usage de ces technologies qui, par leurs résultats statistiques, contribuent à l’administration de la preuve.

De l’expression à l’injonction
Dans une première partie sur « l’archéologie du devoir de mémoire », l’auteur revient sur l’étymologie du néologisme longtemps attribuée à Primo Levi, à tort. En fait, il apparaît furtivement dans les années 1970, puis de manière plus conséquente la décennie suivante, mais de façon irrégulière. La trouvaille littéraire reviendrait à Jean Roudaut et François Périer en 1972, le premier dans le Magazine littéraire à propos d’un roman autobiographique d’Alexandre Vialatte, le second lors d’un cours de psychanalyse, sans aucun lien avec la Shoah. En analysant les archives de l’INA, l’auteur montre que son émergence se fait alors même que le vocabulaire autour de la mémoire évolue. En 1980, le philosophe Philippe Némo utilise l’expression dans Commentaire à propos des crimes du communisme, et l’historien Pierre Nora en 1983 dans sa revue Débat, pour désigner un nouveau rapport au passé. Dans la foulée, en 1984, ce dernier lance les Lieux de mémoire. Au même moment, le devoir de mémoire commence à renvoyer au génocide des Juifs, au point que ce dernier devienne sa référence principale au tournant des années 1990. Il prend alors une connotation éthique, en réclamant que ce crime contre l’humanité ne demeure pas impuni, mais participe également à la construction d’une identité juive post-génocidaire. Enfin, avec la loi Gayssot et la politique menée par Louis Mexandeau, secrétaire d’État aux anciens combattants, il accède au statut d’arme politique contre le négationnisme. Car, en raison de sa dimension performative, le devoir de mémoire accompagne l’invention d’une « politique de la mémoire » au cours de ces années 1980, l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand favorisant cette institutionnalisation.

Une formule médiatique
La seconde partie retrace « la naissance d’une formule en 1992-1993 » dans la presse écrite, à la télévision et à la radio. Ainsi, en juin 1993, l’Éducation nationale la propose même en sujet de philosophie au baccalauréat. Dans sa « grammaire du devoir de mémoire de 1995 à 2005 », l’auteur montre que ses locuteurs mobilisent la formule pour rendre acceptables à la communauté nationale des actions relatives au passé qui engagent l’État dans un nouveau régime mémoriel. Le « cadre référentiel » est alors la mémoire de la Shoah, lequel désigne tant des pratiques commémoratives, une éducation citoyenne, un pacte testimonial depuis le procès Barbie en 1987 et une politique de réparations avec la Mission Mattéoli de 1997. Mais à la fin des années 1990, la formule devient aussi un outil pour mobiliser d’autres mémoires, de la Résistance, de l’esclavage, de la colonisation… De sorte qu’elle est utilisée pour les lois de reconnaissance de la Guerre d’Algérie (1999) et du génocide arménien (2001), entre autres. Intitulée « Entre défiance et dissémination : le devoir de mémoire des années 2000 à nos jours », la quatrième partie montre l’émergence des critiques émanant des milieux scientifiques qui dénoncent « les abus de la mémoire » avec Tzetan Todorov, Henry Rousso et Éric Conan en particulier. Antoine Prost plaide alors pour le « devoir d’histoire », puis le philosophe Paul Ricoeur pour un « travail de mémoire » qui associerait le pardon au travail de deuil. Parallèlement à cette mise à distance de la formule par le haut, elle se dissémine par en bas, à l’échelle locale, dans la presse et les réseaux sociaux, en s’intégrant au processus de globalisation.
Par l’histoire du mot et de ses usages, ce livre, muni d’un appareil critique dense, de tableaux statistiques compréhensibles et d’un index, apporte une précieuse mise au point sur une formule aujourd’hui galvaudée. Il est en outre un bel exemple de ce que peut apporter l’étude raisonnée et raisonnable des flux (le web) et du stockage (big data) par un historien. Il constitue désormais une référence incontournable pour qui s’intéresse au devoir de mémoire.

Noëlline Castagnez