Léon Blum, un homme aux multiples facettes, par Raymond Krakovitch

Couv_Leon_Blum_notre_contemPlusieurs biographies avaient déjà analysé la vie et l’œuvre de Léon Blum. Mais les actes de ce colloque, tenu à Paris du 19 au 21 novembre 2010, permettent, grâce à la variété des communications présentées, d’approfondir les réflexions sur un homme caractérisé par sa hauteur de vues et la diversité de ses centres d’intérêt. Il comprend dix-huit contributions qui ont exploré tous les champs d’action du leader socialiste (1872-1950).

A propos du livre dirigé par Alain Bergounioux, Léon Blum, notre contemporain, L’OURS 2016 230 p 16 €
Article paru dans l’OURS n°457, avril 2016

Bien sûr, l’activité politique est dominante au final. Mais elle n’a véritablement commencé qu’en 1917, quand le maître des requêtes au Conseil d’État avait 45 ans. Il était certes intervenu avec vigueur pour défendre Dreyfus puis avait soutenu Jaurès dans les premières années du siècle correspondant à la création de la SFIO, avant de diriger le cabinet du ministre des Travaux publics Marcel Sembat au début de la grande guerre. Mais la carrière politique ne l’attirait pas.

Juriste et critique
Juriste de formation, entré au Conseil d’État à 23 ans, il rendit en une vingtaine d’années près de 1 800 conclusions devant la section du contentieux, dont la plupart ont malheureusement disparu. Soucieux parallèlement des libertés publiques et des besoins inhérents au service public, la hauteur de vues dans son activité professionnelle est synthétisée par un texte intitulé « Lettres sur la réforme gouvernementale », publié en 1918, qui le servira naturellement dans son action politique.

Léon Blum s’était antérieurement fait connaître en qualité de critique littéraire, écrivant dès l’âge de 20 ans dans La Revue Blanche. Le travail place du Palais-Royal laissait des loisirs utilisés à des recherches philosophiques dans plusieurs directions, dont celle, tournée vers les femmes, qui se traduisit par un essai intitulé Du mariage. Christine Bard, dans sa communication, expose clairement les pensées d’un homme qu’on peut qualifier de féministe, qui fera entrer pour la première fois trois femmes au gouvernement, en 1936, alors qu’elles ne bénéficiaient pas du droit de vote.

Il apparaît que les circonstances, plus que l’ambition, conduisent Léon Blum à s’engager véritablement en politique à la fin de la guerre 1914-18. Remarqué lors d’un discours d’hommage à Jaurès en 1917, il est chargé d’élaborer le programme de la SFIO pour les élections législatives de 1919, lors desquelles il est élu député de Paris. Romain Ducoulombier décrit bien l’attirance vers les idées et surtout les méthodes de la jeune révolution soviétique qui déferle ensuite au sein des militants et amène Blum à s’ériger en défenseur de la démocratie, des libertés ; il prononce le fameux discours du congrès de Tours de décembre 1920 où, très minoritaire, il déclare qu’il faut « garder la vieille maison » et devient de ce fait le leader du Parti socialiste puis le directeur et l’éditorialiste du Populaire, qui remplace tant bien que mal L’Humanité, conservé par les majoritaires communistes.

Leader socialiste
On ne va pas rappeler l’ascension de la SFIO et l’accession au pouvoir en 1936. Mais une question est particulièrement intéressante : la distinction entre la conquête et l’exercice du pouvoir, la première nécessitant une majorité socialiste alors que la seconde résulte seulement d’une majorité de gauche, était-elle fondamentale ou tenait-elle à la nécessité de naviguer dans un parti demeuré marxiste ? Alain Bergounioux montre bien qu’il était malaisé de concilier les principes socialistes avec l’évolution politique européenne qui poussait à plus d’intégration dans la société capitaliste : « Léon Blum, un peu contre sa tendance naturelle, a dû se transformer en gardien intransigeant de l’orthodoxie. »

La comparaison avec Jaurès vient naturellement : celui-ci avait dû accepter en 1905, sous la pression de Guesde, une doctrine plus rigide que celle qui avait sa préférence. Et, si l’on saute à 1946, on voit que Blum, au côté de Daniel Mayer, défend une évolution que Guy Mollet rejette et qui lui permet de s’emparer du parti. Dans le dernier discours prononcé devant un congrès socialiste, Blum stigmatise la nouvelle majorité, l’accusant d’avoir peur de la nouveauté et des communistes.

Un autre aspect du leader socialiste interpelle : en 1941, prisonnier à Bourrassol, il rédige dans l’inconfort un ouvrage d’une hauteur de vue saisissante, À l’échelle humaine, dans lequel – cela n’a pas été cité lors du colloque – il déclare qu’après avoir puni les dignitaires nazis il faudra se réconcilier avec l’Allemagne, pour éradiquer les germes d’un conflit futur. Mais il écrit aussi souhaiter, sur le plan institutionnel, un système proche des États-Unis ou de la Suisse qui assurerait « au pouvoir exécutif, dans sa sphère d’action, une autorité indépendante et reconnue ». Cette réflexion n’était alors pas tellement éloignée de la pensée de De Gaulle… Mais Blum reviendra en 1945-46 vers le choix d’une constitution basée sur la souveraineté de l’Assemblée nationale, avec, en conséquence, le maintien de l’instabilité gouvernementale héritée de la IIIe République. A-t-il modifié sa pensée ou a-t-il dû s’incliner devant l’opinion dominante de son parti ? Il n’a pu ou voulu s’exprimer sur cette évolution.

De la pensée à l’action
Parmi la richesse des actions d’une vie marquée par la rigueur et le courage tant intellectuels que physiques (cf le procès de Riom de 1942 et la captivité de 1940 à 1945), on fera encore ressortir deux combats :

Au pouvoir pour un mois en décembre 1946, le chef du gouvernement, conscient de l’évolution vers la décolonisation, tente de reprendre en Indochine le contact avec Ho Chi Minh pour éviter l’extension du conflit qui commence ; Christine Levisse-Touzé montre bien qu’il souhaite envoyer Leclerc avec tous les pouvoirs pour négocier. Mais celui-ci, convaincu également de la nécessité d’un accord dans le cadre d’une indépendance qui serait réelle et non formelle, prend malheureusement conseil auprès de De Gaulle qui, à l’époque, tient à la souveraineté française et lui déconseille d’accepter. Une guerre de huit ans aurait peut-être pu être évitée.

La position de Léon Blum, à la fois juif et laïc, est bien décrite par Jean-Michel Rosenfeld. Le leader socialiste est intervenu pour que la France vote à l’ONU, en novembre 1947, en faveur de la création de l’Etat d’Israël alors que le Quai d’Orsay (dirigé par Bidault) était réticent. On peut qualifier sa position de « sioniste » même si la priorité de sa qualité de Français n’a jamais fait de doute.

Une dernière interrogation pour finir. Serge Berstein, dans la conclusion du colloque, rappelle que Léon Blum a voulu rester en dehors du gouvernement de Paul Reynaud, en mars 1940, se sachant honni par une partie de l’opinion, tout en engageant le parti socialiste à participer au ministère d’union nationale. S’il en avait fait partie peut-être aurait-il influencé son chef, qui l’avait en haute estime, vers le départ du cabinet en Afrique du Nord, plutôt que de laisser la place à Pétain avec l’armistice qui en a résulté.

À défaut ou en plus de l’analyse des œuvres de Léon Blum et des textes qui lui ont été consacrés, il convient de lire les actes d’un colloque multiforme, aux communications denses, qui apporte questions nouvelles et éléments de réponse, dans l’attente des cérémonies du 80e anniversaire du Front populaire.
Raymond Krakovitch
P.S. Petites confusions entre les mois de mars et mai : page 13 il faut lire mai 1945 pour le retour de Léon Blum de déportation et non mars ; et p. 131, c’est en mars 1950 et non en mai qu’il écrit son dernier éditorial.