Léon Blum au Panthéon, par GILLES CANDAR

monier_blum_2016En exergue de son ouvrage, Frédéric Monier cite avec humour Jules Renard : « l’historien […] sait que dans deux ans ou l’année prochaine, un livre nouveau tuera le sien » ! Cette biographie de Léon Blum n’est évidemment pas la première, mais elle compte pourtant et comptera plus que les deux ans annoncés, non seulement parce que nous sommes « des nains juchés sur des épaules de géants », celles de nos prédécesseurs, pour reprendre l’expression fameuse de Bernard de Chartres, notre collègue du XIIe siècle, mais parce que, synthèse à jour, elle correspond aussi à un projet tenu avec maîtrise et qu’elle éclaire judicieusement de nombreux aspects de notre histoire contemporaine.

À propos du livre Frédéric Monier, Léon Blum. La morale et le pouvoir, Armand Colin « Nouvelles biographies historiques », 2016, 288p, 22€
Article paru dans L’OURS 463, décembre 2016, p. 1

Son sous-titre, « La morale et le pouvoir », fait songer aux travaux de Colette Audry (La politique du juste et Les militants et leurs morales) comme à ceux plus récents de Christophe Prochasson (La gauche est-elle morale ?). La couverture est occupée par le portrait en gros plan de Blum, apostillé par l’insigne du Parti socialiste SFIO, les trois flèches. Le Blum ici scruté est donc bien le leader socialiste et son insertion dans la vie politique, la manière dont son personnage et son rôle public furent vécus par les contemporains. L’auteur prolonge son enquête en examinant les avatars de sa représentation depuis sa mort. Le lecteur regrette un peu que les sagaces remarques du biographe ne soient pas davantage développées car mieux évaluer les constructions et effets de mémoire de nos grands hommes constitue évidemment un enjeu aussi passionnant que décisif pour comprendre notre époque.

Blum, la construction d’un magistère socialiste
Mais les dimensions du livre sont comptées et Frédéric Monier, au fait d’une volumineuse documentation explorée avec soin, a déjà fort à faire avec le parcours de Léon Blum. Spécialiste de l’entre-deux-guerres, il privilégie cette période pendant laquelle Blum incarne devant le pays le dirigeant socialiste. Il s’intéresse à la construction de son magistère, qui émane sans doute d’abord plus de la cooptation que d’un choix des électeurs ou des militants… Avant 1914, Blum est un expert, un « spécialiste » resté, sauf pendant la période dreyfusarde (fin 1897-été 1905), à la marge de l’activité d’organisation et d’animation du parti. Il revient dans la politique active pendant la guerre avec l’expérience du cabinet ministériel de Sembat. Pressenti pour écrire la biographie de Jaurès, il est propulsé plus avant pour départager, et si possible réunir, les tenants éprouvés du socialisme de guerre (Thomas, Renaudel…) et ceux de la minorité « pacifiste » (Longuet…). Il n’est peut-être pas un orateur populaire de réunions publiques, mais ses discours de congrès sont tôt remarqués, notamment ceux de la Bellevilloise (1919) et de Tours (1920), de même que ses articles, dans L’Humanité puis Le Populaire. Il s’impose encore davantage comme leader parlementaire. Symboliquement, il devient le premier « président » d’un groupe parlementaire socialiste en 1929.
Très finement, Frédéric Monier analyse la période décisive des années 1930, toute en recompositions plus ou moins abouties, qui se noue avec le Front populaire et la victoire de 1936, ses gloires et ses échecs. Il le fait en maître historien, dominant et présentant clairement les débats historiographiques, faisant de son livre la référence indiscutable pour le public étudiant désireux de défricher ou d’approfondir ces questions…
La dernière décennie de Blum est héroïque, et aussi un peu déconcertante. Le biographe note l’affaiblissement politique constant de Blum à partir de 1937. L’emprisonnement, le procès de Riom, la déportation en Allemagne lui donnent en revanche l’occasion de défendre magistralement la République et d’inspirer la Résistance, apportant son crédit à l’action du général de Gaulle et servant de référence à la résurgence socialiste. Il est d’autant plus saisissant qu’après de tels événements Blum perde aussi vite la direction politique effective de son parti, à l’instar pourrait-on dire de Churchill ou de Gaulle à la tête de leurs pays. Cela contribue néanmoins à lui conférer une stature morale, à incarner un personnage de conscience, de représentant de l’éthique républicaine.
Frédéric Monier se révèle guide très sûr, informé, pédagogue, expliquant les tenants et aboutissants des légendes noires et roses. Il montre les évolutions, parfois les ambiguïtés ou les difficultés de son personnage étudié.

Socialisme et République
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À l’Ours, nous pouvons ou devons peut-être esquisser une conclusion plus directement politique. Après Jaurès, Blum a incarné le socialisme républicain. Il a participé à l’exercice du pouvoir, beaucoup plus que son illustre prédécesseur, et il a fortement contribué à édifier, à incarner une République sociale, démocratique et laïque, avec le Front populaire et les avancées de la Libération. Ce n’est pas une figure ouvrière, mais dans un style très français un intellectuel renommé qui incarne une gauche sociale, culturelle et politique, de gouvernement comme d’opposition. Le mouvement ouvrier, le combat de classe sont insérés dans une logique politique. Contre les ligues, contre Vichy, les forces de l’Axe, Blum fait vivre de grands moments à la République démocratique et antifasciste. Paradoxalement, sa faiblesse tient sans doute pourtant à la politique internationale. Certes, Blum se tient dans le sillage du patriotisme pacifiste de Jaurès. Mais il hésite souvent dans les années 1930, et, on le sait, doit se résoudre à la non-intervention pendant la guerre d’Espagne. Après la Seconde Guerre mondiale, il est partisan de l’alliance atlantique et s’engage en faveur de la construction européenne dans son discours de Stresa (1948). Ce sont des choix qui appartiennent à la gauche, mais qui demeurent discutés en son sein. Un Jean Longuet, plus nettement internationaliste et critique du colonialisme, peut parfois sembler plus en symbiose avec la mémoire reformulée d’une politique idéale de la gauche. Mais nuances, différences et difficultés s’estompent avec le temps et au final, pour la première moitié du XXe siècle, c’est bien Blum qui représente le socialisme français dans le Panthéon militant, comme, un jour prochain, sans doute, celui de la République.

Gilles Candar