La IIe Internationale face à ses crises, par GILLES VERGNON

Bâti sur un vaste dépouillement d’archives et de journaux et une abondante bibliographie en trois langues, cet ouvrage prend naturellement sa place dans la belle collection « Gauches d’ici et d‘ailleurs » dirigée par Gilles Candar chez un vaillant éditeur nancéen, dont on ne peut que saluer les initiatives. Lancer une collection sur l’histoire du socialisme dans les temps qui courent est aussi courageux que louable ! (Elisa Marcobelli, L’Internationalisme à l’épreuve des crises. La IIe Internationale et les socialistes français, allemands et italiens (1889-1915), Nancy, L’Arbre bleu, 2019, 342p, 28€)

L’ouvrage d’Elisa Marcobelli, issu de sa thèse, propose une étude croisée des débats internes à trois partis socialistes européens, et non des moindres, et de ceux de l’Internationale socialiste face aux crises internationales qui se succèdent à partir de la guerre russo-japonaise de 1905 : crises marocaines de 1905 et 1911, guerres balkaniques de 1912-1913 et, plutôt oubliée de ce côté-ci des Alpes, guerre italo-ottomane de 1911, dont elle nous rappelle toute l’importance.

La IIe Internationale n’a pas failli
Sur le fond, le travail d’Elisa Marcobelli, qui s’inscrit dans une histoire du socialisme d’avant 1914 en plein renouvellement, revient sur une histoire que l’on croit connaître et qui fut largement saisie au travers de prismes idéologiques ; celle de la « faillite de la IIe Internationale », titre d’une brochure de Lénine, qui mit en accusation son incapacité à s’opposer à la guerre et sa « trahison ».

Pour l’auteure, au contraire, l’Internationale socialiste a tenté de faire face aux crises successives avec une cohésion et une réactivité croissantes et sa « courbe d’apprentissage » (learning curve) lui permit en moins de quinze ans de faire de la lutte contre la guerre, pour laquelle elle n’avait pas été créée en 1889, sa raison d’être et de bâtir une culture du rassemblement et de la manifestation (« demonstration culture » selon l’historien britannique Kevin Callahan) pour s’y opposer. Celle-ci culmine au congrès de Bâle de 1912, ouvert par une grande démonstration qui se clôture à la cathédrale avec sonneries de cloches, Ode à la joie joué à l’orgue et discours de différents « ténors » socialistes, dont Jaurès. À chaque étape, débats bilatéraux, trilatéraux et transnationaux sont précisément étudiés, et montrent au passage les rapports inégaux entre partis, qui occupent premiers (SPD surtout, et SFIO) et second (PSI) rôles.

Le socialisme et les nations
L’auteure relativise peut-être un peu rapidement la crise de 1914 pour laquelle il est difficile de ne pas parler d’échec… comme on peut discuter aussi la survalorisation de l’œuvre de Georges Haupt par rapport à la monumentale Histoire générale du socialisme dirigée par Jacques Droz. Au cœur du débat : la question des rapports du socialisme et des nations, des rapports entre des partis qui ne peuvent guère qu’être nationaux, et pas seulement parce qu’ils s’insèrent dans des espaces politiques et administratifs nationaux, et l’Internationale ou le transnational. Le livre d’Elsa Marcobelli est et sera une pièce majeure de cette discussion.

Gilles Vergnon