« C’est justement parce que l’existence nie la justice à chaque minute qu’il y a des socialistes. L’honneur de l’homme est ici de faire le vrai, au lieu de l’attendre. Seulement… »  Ce propos d’Alain que nous vous proposons de lire a été publié dans le recueil Vigiles de l’esprit, paru chez Gallimard en 1942. L’éditeur précisait : «  On a réuni ici cent Propos choisis parmi les Propos écrits de 1921 à 1936 et qui visent tous à la police de l’esprit. » Ce propos a été écrit en réaction à l’intervention de Bracke les 9 et 13 juin 1922 à la tribune de la Chambre sur la question de l’éducation. Ce discours de Bracke, a été publié en 1956 puis en 1966 sous le titre Les Humanités, précédé d’une préface de Jean Texcier, journaliste, artiste, dessinateur, qui était très prôche de ces deux professeurs.

« L’helléniste Desrousseaux, qui signe Bracke, était déjà une autorité quand j’étais encore sur les bancs de l’école. Il honorerait n’importe quelle Académie ; mais il n’a point voulu ce genre de succès ; peut-être a-t-il craint de le désirer. Ceux qui l’ont applaudi à la Chambre, quand il parlait pour les Belles-Lettres, n’avaient aucun espoir de le ramener ; les Humanités furent au-dessus des querelles, et cela est assez beau (1). Mais je veux considérer la chose sous un autre aspect. Toute opinion est faible devant l’éloge, et plus d’un radical s’est perdu parce qu’il ne se gardait pas assez de plaire. Le socialiste est plus fort ; il s’est coupé la retraite par ce grand serment qu’il a fait. Sagesse. Je soupçonne que plus d’un modéré s’est jeté par là, comme autrefois les saints au désert, par l’expérience des tentations. Je soupçonne que Jaurès accomplit cette manœuvre hardie contre la partie de lui-même qui le tirait au centre gauche. Certes, je ne méprise pas les raisons tirées de la doctrine ; mais, quand il s’agit de prendre parti, il faut que le cœur s’y mette. Je n’invente point cela, et c’est de Pressensé lui-même qui m’éclaira là-dessus, disant que le serment socialiste était une précaution contre ses habitudes de corps et d’esprit. En cette occasion comme en bien d’autres j’ai vu revenir cette doctrine de Descartes d’après laquelle il entre un choix de volonté jusque dans nos opinions les plus raisonnables.

Il peut arriver que la nature tire dans l’autre sens ; la même politique nous détournera alors d’un serment trop facile à tenir. Ce cas m’est bien connu. Il y a une chaleur révolutionnaire et un sang plébéien qui iraient aux extrêmes.

Ces vaines passions font que l’on se défie des preuves qui s’y accordent ; car la doctrine socialiste ne ferait alors que mettre en système le premier mouvement, et l’on penserait avec ses poings, disant peut-être le vrai, mais sans être dans le vrai ; car vociférer est faux. Cette position, toujours mal comprise, explique un genre de modération qui n’est qu’une prudence contre soi. Ces ruses seront méprisées par ceux qui disent : « Une opinion est vraie ou fausse ; et il n’y a rien d’autre à considérer ».

Seulement je voudrais bien connaître un seul cas où le vrai se montre ainsi tout nu. Non pas même dans la géométrie, où je puis refuser les définitions et les demandes ; car la droite n’existe pas. Encore bien plus évidemment, dans l’ordre de la politique ; il ne suffit pas d’observer et d’enregistrer ; il faut poser ; il faut choisir et maintenir. Comment un ordre de justice serait-il fondé sur les faits existants ? C’est justement parce que l’existence nie la justice à chaque minute qu’il y a des socialistes. L’honneur de l’homme est ici de faire le vrai, au lieu de l’attendre. Seulement, tandis que le géomètre n’a guère le choix des moyens ou idées préliminaires, nous trouvons en politique un bon nombre de moyens, partant desquels on peut essayer de construire un ordre humain. Et que chacun invente ici sa géométrie, et la pousse jusqu’aux problèmes réels. Le problème de la paix est posé ; que chacun pense la guerre par les causes, le mieux qu’il pourra. Le socialiste pense que le régime capitaliste est cause ; j’aperçois d’autres causes, qui viennent de ce que les pouvoirs politiques s’étendent le plus qu’ils peuvent et jouent leur jeu ; ce qui ne peut se faire d’abord que par l’aveugle confiance, et finalement que par les passions des citoyens, dont quelques-unes sont nobles.

Qui a raison ? Celui qui saisira le mieux la chose. Il faut que l’outil convienne à l’œuvre, mais aussi à la main.

Alain, propos, 21 juin 1922.

(1) Les Humanités, discours prononcés par Bracke à la Chambre des députés, les 9 et 13 juin 1922, préface de Jean Texcier, Arras, SEP, 1963. Bracke défend les Humanités, l’idée de l’école unique, et critique l’enseignement bourgeois. Il s'agit de la reprise de l'introduction à ce discours dans Les Belles lectures, 1956.