Henri Weber nous a quittés

La disparition d’Henri Weber à l’âge de 75 ans des suites d’une infection par le Covid19 est cruellement ressentie par tous ceux qui l’ont connu. Esprit ouvert, il a animé avec érudition, enthousiasme et générosité le débat intellectuel à gauche, dans les colloques et multiples réunions de travail, dans des ouvrages et dans les colonnes des journaux et revues. L’OURS perd un membre de son comité éditorial depuis 1997, et surtout un ami. Nous reviendrons sur son parcours notamment dans le prochain n° de notre revue. Vous pouvez relire ici l’article qu’Arnaud Dupin avait consacré il y a quelques mois au premier tome des mémoires d’Henri Weber, Rebelle jeunesse (Robert Laffont, 2018, 282p).

Weber, de la révolution au réformisme méfiant, par Arnaud Dupin

(article paru dans L’OURS 487, avril 2019)

Dans le premier tome de ses mémoires, Henri Weber revient sur sa militance politique depuis ses débuts aux Jeunesses communistes à la fin des années 1950 jusqu’à son entrée au PS en 1986.

Secrétaire du secteur Sorbonne-Lettres de l’Union des étudiants communistes en 1963, Henri Weber entre en dissidence suite à la normalisation de l’UEC par le PCF en 1964 et le soutien de ce dernier à François Mitterrand à la présidentielle de 1965. Il fonde alors en 1966, en compagnie notamment d’Alain Krivine et Daniel Bensaïd, les Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR). Leur objectif était alors de mener une révolution à l’échelle mondiale en s’appuyant principalement sur la jeunesse scolarisée. Au cœur des évènements de mai 1968, les JCR sont dissoutes par le pouvoir le 12 juin. Il vit mal l’échec des partis de gauche aux élections législatives des 23 et 30 juin, une majorité de Français a rejeté le programme et la violence de mai. Selon les responsables des JCR, il faut désormais former un parti authentiquement révolutionnaire tout en prenant davantage en compte les dimensions libertaire et hédoniste du mouvement.

L’aventure de la LCR

Ainsi la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) est créée en 1969. Cette organisation combat sur deux fronts : contre l’extrême droite et les syndicats à la solde du patronat et contre les maoïstes de la Gauche prolétarienne, partisans de la violence minoritaire. Selon Henri Weber et ses camarades, les illégalismes sont contre-productifs. Le mouvement révolutionnaire, pour emporter l’adhésion des masses, doit s’implanter sur le long terme dans la jeunesse et les milieux ouvriers. La LCR est pourtant dissoute en juin 1973. S’ouvre alors une période d’intense réflexion pour le militant trotskyste. En effet, Henri Weber constate qu’au Portugal, suite à la révolution des œillets et malgré une extrême gauche forte, le premier ministre socialiste Mario Soarès mène une politique de modernisation du pays, loin de la révolution socialiste tant attendue. En Italie, les « années de plomb » ont porté préjudice à la gauche. Lors des élections de juin 1976, c’est la vieille démocratie chrétienne qui l’emporte face à un PCI, pourtant pleinement engagé dans l’eurocommunisme. L’échec de la gauche française au scrutin législatif de 1978, suite à la rupture du programme commun, alimente également sa réflexion.

Une question le taraude dès lors : comment la gauche peut-elle arriver au pouvoir dans une démocratie développée ?

Le chemin vers le PS

Henri Weber arrive à la conclusion qu’il n’y a pas un modèle révolutionnaire universel et il rompt avec la LCR au début des années 1980. Face à la révolution conservatrice à l’œuvre aux États-Unis et en Grande-Bretagne, il soutient les réformes des gouvernements Mauroy et Gonzalez. Docteur en science politique passé par Vincennes, il se rapproche des cercles du pouvoir socialiste en intégrant le Centre de recherche sur les sociétés industrielles mis en place par Jean-Pierre Chevènement. L’ancien militant révolutionnaire a l’ambition de mener un vaste travail sur le patronat, cet ennemi de classe. C’est en 1983 qu’il rencontre Laurent Fabius, qui va devenir son nouveau mentor en politique, et finit par entrer au PS trois ans plus tard. Non sans se méfier du réformisme, Henri Weber souhaite désormais améliorer le quotidien des Français, à défaut de le transformer radicalement, en garantissant l’État de droit et le respect des libertés démocratiques à chacun d’entre eux. Il souhaite que l’Europe devienne la première démocratie économique, sociale et écologique du monde et soit le levier d’une autre mondialisation.

À tous les hommes et femmes de gauche et alors que celle-ci traverse un moment plus que difficile, nous recommandons la lecture de ce récit passionnant, même si parfois l’on se perd dans les méandres de l’extrême gauche. Les idéaux qui sont à la racine de l’engagement d’Henri Weber demeurent d’actualité. Espérons que le tome deux de ses mémoires à venir, Grandeur et misère de la social-démocratie, ne les douchent pas trop…

Arnaud Dupin