Europe : le discours et la méthode, par JEAN-FREDERIC DESAIX

Le débat présidentiel s’est achevé sur la question européenne. Le fait qu’elle soit devenue un enjeu aussi important que l’écologie ou l’emploi est sans doute l’aspect positif de cette élection. Plus inquiétant est le scepticisme croissant qui, comme le rappelle Robert Chapuis dans nos colonnes (« Alerte à l’Europe », L’OURS 468, mai 2017), fait courir un risque majeur à l’avenir européen. La scission est grandissante entre les progressistes et les réactionnaires. Serait-elle nouvelle ?
À propos des deux livres suivants : Altiero Spinelli avec Ernsto Rossi, Le manifeste de Ventotene. Pour une Europe libre et unie. Projet d’un Manifeste et autres textes (1941-1947), Textes sélectionnés par Jean-François Billion, Jean-Luc Prevel, Lyon Presse fédéraliste, 2017, 347p, 25€
Michel Theys, Jacques-René Rabier. Fonctionnaire-militant au service d’une… certaine idée de l’Europe, PIE, Peter Lang 2017, 185p,30,85 CHF
Article paru dans L’OURS 470 (juillet-août 2017), page 4.

Deux ouvrages répondent par la négative. Tous les deux racontent l’Europe. Mais ils n’ont, a priori, rien de commun. Le premier est la judicieuse réédition du « Manifeste de Ventotene » de 1941 et le deuxième la biographie bienveillante d’un haut fonctionnaire européen à partir des années 50. Le Manifeste évoque l’enga­gement européen d’un militant communiste et son cri politique contre la guerre et pour l’Europe. La biographie suit un fidèle de Jean Monnet, narrant les balbutiements administratifs de la Commission européenne naissante. Bien que différents dans la forme et le fond, Ils sont intimement liés… comme un écho l’un de l’autre.

La passion européenne
Altiero Spinelli écrit, en 1941, avec son compagnon d’exil Ernesto Rossi, sur l’ile-prison de Ventotene, un texte fondateur pour le fédéralisme européen. L’écriture est limpide et l’alerte est claire : l’État-nation ne peut constituer un refuge pour les démocraties. Les faits lui donnent raisons : l’État, c’est la guerre et la nation sa justification !
Ce n’est pas qu’un appel pour une « Europe Libre et Unie », réclamant l’abolition la division de l’Europe en États nationaux souverains, c’est aussi un appel à la reconfiguration complète de l’échiquier politique : « la ligne de démarcation entre parti réactionnaire et parti progressiste ne suit plus désormais la ligne formelle du degré plus ou moins élevé de démocratie, mais une ligne plus récente entre ceux qui cherchent la conquête du pouvoir national et ceux qui considèrent comme essentiel la construction d’un État international stable ». Dans ce but, il est nécessaire d’étendre le contrôle démocratique de la sphère nationale à la sphère européenne. Ce n’est possible que par « le fédéralisme qui permet une réelle intégration politique des citoyens européens sur une base démocratique et non nationale… » Une pensée que l’on retrouvera chez Jürgen Habermas ou Éric Weil et l’ensemble de la philosophie post-étatique.
À la fin du manifeste, Spinelli reconnaît : « le chemin à parcourir n’est pas facile, ni sûr, mais il faut le parcourir et il le sera ». Il en mesure toute la difficulté une fois élu au Parlement européen en 1979… et plus encore lorsqu’il assiste à la dénaturation de son projet de traité d’Union européenne en 1984.
De nombreuses raisons expliquent les achoppements du projet européen depuis 1945. Pour en comprendre quelques-unes et notamment pourquoi le dessein proposé par Spinelli en 1941 n’est pas (encore) arrivé à terme, il faut lire la vie de Jacques-René Rabier. Sa vie et son engagement au sein de l’administration européenne témoignent des blocages, des difficultés, du temps long des compromis. Rabier est un haut fonctionnaire, d’abord à la haute autorité de la CECA puis à la Commission, dont il deviendra le directeur général. C’est d’ailleurs là, plus qu’au Conseil ou au Parlement, que vont se construire les premiers pas européens.

La patience européenne
Plus qu’un collaborateur, c’est un fidèle de Monnet qui prend le goût et la mesure de l’enjeu européen auprès du Père Fondateur. Sans culture politique particulière, il est néanmoins proche de la démocratie chrétienne par ses rencontres et son éducation. En 1950, le temps des grands appels à l’Europe est passé. Il faut maintenant agir…. Agir cela veut dire être un militant. En tant que précurseur de la haute fonction publique européenne, il est de ceux qui ont les premiers enfilé « l’esprit communautaire » insufflé par Jean Monnet : laisser de côté les nationalités respectives et se tourner vers le seul intérêt européen.
Il est bien normal que ces hauts fonctionnaires tels que Rabier retrouvent dans les couloirs de la Commission les réticences émises par l’opinion publique de chaque nation… Un travail sur soi est nécessaire pour se débarrasser de certaines postures du passé, notamment dans les relations franco-allemandes. Outre les difficultés de la langue, l’histoire personnelle de chacun construisait des a priori et des réticences dans le travail quotidien.
À l’actif de Rabier, l’ouvrage revient longuement sur les créations de l’Eurobaromètre ou du service de presse commun de la Commission. Apparemment insignifiants ou techniques, la création de ces deux services s’est confrontée à de fortes résistances des États comme des hommes politiques. Il est notamment intéressant de voir la déception et l’amertume, de certains fonctionnaires de nationalité française face au comportement du général de Gaulle.

Tout se fait par petite touche. Il faut parfois braver les interdits et agir de manière informelle. Mais, Jacques-René Rabier affirme que, bien souvent, « la fonction l’emporte sur le militantisme et que son idéal a toujours été de trouver un point d’équilibre ». Mais il garde la foi, se ressourçant dans la déclaration de Schumann en 1950, qu’il considère comme « la » déclaration fondatrice de l’Europe. Il restera le gardien de la mémoire de cette époque.
Dans les années 80, Jacques-René Rabier est en retraite et ne peut assister à la dénaturation du Projet d’Union européenne du député Spinelli, qui devient, une fois repris en main par les États, l’Acte unique en 1986. Aurait-il pu empêcher cette dérive ? Sans doute pas plus que n’a pu le faire Spinelli lui-même…

Deux manières de militer
Une vision fédérale unit ces deux ouvrages et, peut-être aussi, ces deux hommes qui jamais ne se sont rencontrés. Le temps de la vision, de la politique et le temps administratifs, ne sont pas les mêmes. Leur militantisme respectif n’a rien de comparable. Cette double lecture est aussi une manière de dire que l’Europe ne se fera jamais d’un coup, que « les lendemains européens qui chantent » ne passeront pas par un acte révolutionnaire mais par le travail patient et mesuré des Européens.
Avant que le fédéralisme ne devienne un gros mot, ces ouvrages nous rappellent son importance pour l’Europe. Ce sera l’œuvre de plusieurs vies. Surtout, elle dépendra de la décision des États d’entrer enfin dans une nouvelle histoire. La seule chose certaine est que l’Europe sera fédérale ou ne sera pas.

Jean-Frédéric Desaix
Pour vous procurer le manifeste de Ventotène, suivre ce lien.