1936 : reporter en Espagne, par SYLVAIN BOULOUQUE

Espagne rouge est le témoignage captivant et inédit en français, servi par une excellente traduction, d’un journaliste polonais présent en Espagne entre 1936 et mars 1937.
À propos du livre de 
Ksawery Pruszynski, Espagne rouge. Scènes de la guerre civile, Buchet Chastel, 2020, 490p, 27€. Article publié dans L’OURS 497, avril 2020. 

Ksawery Pruszynski (1907-1950), issu d’une famille de la noblesse polonaise, orphelin de père, quitte Cracovie et sa résidence familiale à cause de la guerre russo-polonaise avant d’y revenir en 1922. Il entame des études de droit puis devient journaliste et publie des ouvrages sur la Pologne, la Palestine et la Chine. Après la Seconde Guerre mondiale, entré dans une carrière diplomatique, il meurt dans un accident de voiture en 1950. Cet ouvrage, publié en 1965 en Pologne, a été édité dans des versions tronquées jusqu’à 1985 quand les opposants livrèrent sa version intégrale, peu empreinte d’empathie vis-à-vis de l’URSS.

Pruszynski, pétri de culture et qui comprend la langue, rapporte et analyse ce qu’il a pu voir et entendre en Espagne depuis son arrivée à la frontière pyrénéenne en septembre 1936, puis ses séjours à Madrid et à Barcelone jusqu’à son départ en mars 1937. Son témoignage instantané offre une photographie crue de la réalité espagnole. Le témoignage est franc, direct, sans concession : l’omniprésence des anarchistes en Catalogne, le choc de la guerre civile déchaînant les passions et les cruautés, les blessures et les morts. L’ouvrage relate également des aspects connus mais pris sur le vif grâce à sa connaissance des langues. Ces échanges avec les émissaires soviétiques dans Madrid, par exemple, montrent que leur pénétration de la République espagnole intervient très tôt.

Sur le front
Enfin, le reporter se rend sur la ligne de Front et ses pages sont sans complaisance. Si la République se défend, son armée et ses soldats participent aussi à l’horreur de cette guerre qui occupe une place centrale dans le récit. De la description de l’Alcazar de Tolède en passant les villes et les villages à l’arrière du front, il dépeint une société terrorisée par le conflit et les bombardements aériens qui ciblent les populations. Il souligne également l’importance de l’anarchiste Durruti, qui semble être une légende vivante tant sa popularité et son aura de combattant sont grandes et dont la mort en novembre 1936 renforce encore le prestige. Ce signale aussi symboliquement la place grandissante prise par des généraux pro soviétiques, marquant le recul de l’anarchisme au profit du communisme en Espagne.

L’auteur poursuit son périple espagnol en remontant au Pays Basque qu’il évoque avec chaleur et une certaine émotion avant de repasser en France.

Sylvain Boulouque

BD : Les dilemmes de Mattéo, par SYLVAIN BOULOUQUE (a/s de Jean-Pierre Gibrat, Mattéo.Cinquième époque (septembre 1936-janvier 1939), Futuropolis, 2019, 60p, 17€)

Il est possible de prolonger ce témoignage par la suite des aventures imaginaires mais fortement inspirées par la réalité de Mattéo, le héros anarchiste de Jean-Pierre Gibrat (L’OURS471). Il représente au plus près le confit dans la crudité des combats et des situations confuses. La lecture des récits de la guerre civile a influencé le graphisme : l’absurdité de certaines situations, les combats et le long hiver 1936-1937 sont éprouvants pour les combattants de la République. Il faut tenir la ligne de front, vaincre l’ennui entre deux combats, les affrontements dans le camp républicain pointent et nos héros sont rattrapés par leur passé.

Ainsi, s’installe un débat improbable, mais passionnant dans cette fiction, entre le personnage central et son prisonnier, un vieux notable du village handicapé aux convictions franquistes ancrées, des échanges entre le héros milicien et son ami venu de l’arrière ayant revêtu l’uniforme de l’armée régulière. L’auteur décrit parfaitement la crise qui frappe les combattants jusqu’à la chute symbolique de la République montrée à travers celle du village.

Sylvain Boulouque