2012-2017 : double regard sur un inventaire, par ROBERT CHAPUIS et CLAUDE DUPONT

La fondation Jean Jaurès a, durant 8 mois, associé près de soixante-dix hommes et femmes, acteurs et observateurs du quinquennat de François Hollande pour répondre à deux questions : quel bilan peut-on faire de ce quinquennat ?Comment expliquer la situation dans laquelle se trouvent les socialistes, menacés de disparition?
Robert Chapuis et Claude Dupont, acteurs engagés issus respectivement des courants Rocard et Poperen, proposent une double lecture de cet inventaire, et livrent leurs réflexions sur les deux questions posées.
à propos de Alain Bergounioux, Gilles Finchelstein, Maud Fassnacht, Mathieu Suquière (dir.), Inventaire 2012-2017. Retour sur un quinquennat « anormal », Fondation Jean Jaurès, 2018, 294p, 10€

Un bilan honorable, un terrain politique en décomposition”,
par ROBERT CHAPUIS
En 2014, Matthieu Pigasse publiait un livre intitulé Éloge de l’anormalité(Plon). Le directeur de Lazard France, co-financeur du Monde (entre autres), y fustigeait la politique d’un président qui se voulait « normal ». Il fallait, disait-il, faire enfin une politique de gauche, encourageant ainsi les débuts de la fronde qui allait pervertir les débats et saper la confiance.

Une juste critique
Les auteurs de l’Inventaire dressé par la Fondation Jean Jaurès ont repris le terme, mais, pour eux, c’est le quinquennat qui fut « anormal ». Ils ont raison. François Hollande est le seul président qui ne s’est pas représenté pour un second mandat. De ce fait le quinquennat 2012-2017 a été dévalorisé, dénaturé, renvoyé aux oubliettes de l’Histoire. Il est bon que la Fondation ait voulu le ressusciter, quitte à en faire une juste critique. Il ne suffit pas des « leçons » de l’ancien président1.

Après avoir évoqué les choix de 2012, le quinquennat est examiné selon six grands thèmes2 où s’équilibrent jugements positifs et négatifs. Plus loin six points de vue reprennent l’analyse sur des sujets particulièrement sensibles : rythmes scolaires (Jean-Paul Delahaye), déchéance de nationalité (Gilles Finchelstein), loi travail (Mathieu Souquière), mariage pour tous (Denis Quinqueton), réforme territoriale (Nicolas Bouillant), intervention au Mali (Gérard Fuchs). Au centre du livre, Alain Bergounioux a repris le cours du quinquennat avec un regard « social-démocrate ». Il constate que « c’est le choix du pragmatisme qui a dominé pendant ces années » et il conclut que « les résultats de ces politiques sont contrastés, trop tardifs sur le chômage, mais qu’ils se comparent à ceux des autres partis sociaux-démocrates européens… dans le cadre d’une économie sociale de marché ». C’est donc le modèle social-démocrate qui fait problème, dans le monde d’aujourd’hui.

La social-démocratie en question
Ce constat oblige à se poser la question de l’avenir des partis sociaux-démocrates eux-mêmes. François Hollande a été longtemps premier secrétaire du PS. Il en a été profondément marqué. À plusieurs occasions, je peux en témoigner, il en a défini avec pertinence la ligne social-démocrate. C’est pour la défendre qu’en 2005, il a mis toute son énergie à porter le oui au référendum sur le projet constitutionnel européen. Sa position a recueilli 59 % des suffrages dans le parti, mais c’est le non qui l’a emporté au niveau national avec le soutien d’une part significative des dirigeants socialistes. Ce fut la première fronde. Reprenons l’histoire. Le conflit fut évacué dans le consensus mou du congrès du Mans. Vint alors la candidature présidentielle de Ségolène Royal qui coupa le parti en deux, puis en quatre. Les débats n’avaient guère de rapport avec la définition d’une ligne clairement majoritaire dans le parti : tout devenait affaire de personnes. En cédant sa place de premier secrétaire à Martine Aubry, François Hollande restait disponible pour une candidature présidentielle. Il s’y lança dans la perspective de la primaire. L’espace était alors largement occupé par DSK qui apparaissait non seulement comme un candidat crédible, mais comme un théoricien de « l’égalité réelle » dont pouvait s’inspirer une nouvelle politique social-démocrate correspondant à notre temps où se conjuguent mondialisation et nouvelles technologies de communication et de production. Le scandale du Sofitel balaya cette possibilité. François Hollande sut capter ce courant en désarroi et l’emporta lors de la primaire. Après une campagne en demi-teinte, il sut élargir à gauche son support électoral : ce fut en janvier 2012 le discours du Bourget qui reprenait les marqueurs traditionnels du PS. Il fut élu.

La crise financière de 2008 a fait trembler le capitalisme sur ses bases. On en a eu longtemps les soubresauts. On a vu alors se rapprocher la gauche réformiste et la droite libérale dans une vision européenne capable de répondre à la crise, face à des extrêmes qui espèrent le grand soir ou la révolution nationale. Alain Bergounioux montre bien comment Hollande a dû et a su s’adapter à ce monde en décomposition en ouvrant de nouvelles chances de relance. Il l’a fait en s’entourant de fidèles, en jouant des rivalités ou des ambitions, sans ouverture à la société civile. Il a gouverné à l’estime, sans cohérence apparente, tandis que le groupe parlementaire se déchirait et que le parti se montrait toujours aussi incapable de définir une ligne politique cohérente avec une responsabilité gouvernementale. S’efforçant de garder une ligne réformiste, le président et son gouvernement durent faire face à la violence du terrorisme. Hollande tenta alors un coup politique pour se concilier une partie de la droite : ce fut le désastreux projet de « déchéance de nationalité ». Ce n’était pas un reniement, mais une abdication. Le projet fut retiré, mais sa marque restera.

Un PS victime de ses contradictions
Que faisait le parti pendant ce temps ? Il préparait l’avenir, c’est-à-dire les futures primaires. Il fallait rebattre les cartes. Réunir la gauche dans une Belle Alliance Populaire – la BAP – et faire désigner le candidat à la présidentielle de 2017 dans les conditions de 2012. François Hollande serait candidat et bien sûr l’emporterait. Ainsi relégitimé à gauche, il obtiendrait un second quinquennat. L’histoire (la petite) dira peut-être comment on a pu imaginer un tel scénario ! la BAP a plongé dans le ridicule et la compétition interne entre socialistes s’est terminée dans les querelles de clans qui n’étaient même plus des courants. En semblant se prêter au jeu des primaires, sans affirmer sa légitimité présidentielle (à la différence de François Mitterrand en 1988…), François Hollande était fidèle à lui-même, mais il rendait impossible tout renouveau social-démocrate. Son retrait signait en effet un échec qui dépassait sa personne.

L’Inventaire 2012-2017de la Fondation montre que le bilan était finalement honorable. Il aurait pu servir d’appui à une nouvelle candidature. La décomposition du terrain politique, la dégradation de l’image, l’acharnement des frondeurs, le souci de respecter les règles d’un parti victime de ses contradictions ne l’ont pas rendue possible. La sanction est rapidement tombée après le rite des primaires : éclatement et effondrement. Difficile après de rebondir !

R. C.

(1) François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018, cf.L’OURS480.

(2) Ces six grands thèmes sont : la politique économique et sociale, l’Europe, les enjeux républicains et régaliens, les enjeux sociétaux, modèle éducatif et politiques culturelles, l’environnement et la transition écologique, l’exercice du pouvoir et la gouvernance.

Une rupture avec les préoccupations de l’électorat populaire”,
par CLAUDE DUPONT

Le socialisme se porte mal. Partout, ou presque. Il y a vingt ans, la majorité des pays européens était dirigée par des gouvernements de gauche, dont la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne. Il n’en reste qu’une poignée, dont le plus important est l’Espagne. Il est vrai qu’en France, le recul a tourné au désastre. Pas d’autre mot pour évoquer le sort d’un Parti qui perd le pouvoir en se retrouvant avec 6,36 % des suffrages à la présidentielle, et 30 députés. De cette déroute, l’Inventaire 2012-2017 que publie la Fondation Jean Jaurès nous fournit une interprétation pertinente.

2012 : une victoire accidentelle
On peut dire que la victoire de François Hollande n’était pas, comme celle de François Mitterrand, l’aboutissement d’une longue espérance. Elle résultait surtout d’ « accidents », telle l’odyssée new yorkaise de DSK, ou le rejet viscéral de Sarkozy par de larges franges de l’opinion. C’est vrai que la campagne fut relativement sobre et que la plupart des promesses furent tenues. Le malheur, c’est que ce sont les principales qui ne le furent pas. La renégociation du traité européen notamment.

Ce qu’on attend d’un président de la République, c’est qu’il dégage les grands axes de son action, fixe les priorités, donne un sens à ses réformes. La mise en musique doit être du ressort du gouvernement. Or, notre président « normal » fut un « technicien » qui prétendait accourir avec sa petite boîte à outils pour régler les problèmes au coup par coup, un président qui pensait que moins il s’expri­merait, mieux il conserverait sa liberté d’action.

Mais la marge était étroite. Il fallait trouver un délicat point d’équilibre entre l’exercice de la solidarité sociale et le niveau acceptable des prélèvements, entre la lutte contre l’ennemi désigné, la Finance, et la relance de la production. Et ce point ne fut pas atteint. On a donc assisté à une conduite pleine d’à coups, partant d’une politique sociale qui coûtait cher, pour aboutir à un réalisme économique qui fit hurler à la trahison. On eut droit à une juxtaposition de démarches contradictoires, alors qu’il eût fallu partir d’un axe cohérent – offert par le rapport Gallois, par exemple – en rappelant dès le début qu’aucune redistribution ne serait pérenne sans la restauration de la compétitivité, ce qui supposait des mesures favorables aux entreprises, consenties en échange d’une contrepartie clairement définie, dans une démarche de concertation avec les partenaires sociaux et en sollicitant le soutien d’une opinion publique mieux informée.

Ce défaut stratégique fut attribué à un défaut de caractère. On dauba sur le manque d’autorité d’un président chahuté par les frondeurs, entouré de ministres en constantes bisbilles, et s’enlisant dans une pitoyable polémique avec une jeune immigrée.

Une responsabilité collective
Cela dit, on pourrait ajouter certains autres éléments d’explication, à nos yeux importants qui sont oubliés ou seulement effleurés dans l’inventaire. Et la responsabilité de François Hollande se trouve, à ce niveau, n’être pas la seule à être engagée.

D’abord, on l’avait bien compris lors des septennats Mitterrand, la réussite d’une expérience socialiste repose sur un trépied : l’exécutif, l’activité du groupe parlementaire, l’action du parti. En 1981, les socialistes arrivaient au pouvoir en soutenant un programme qu’ils s’étaient appropriés, qu’ils avaient eu le temps de largement diffuser, les propositions du candidat étant à peu près toutes extraites du programme socialiste. En 2012, les militants étaient devenus des spectateurs qui n’avaient plus qu’à choisir, aux primaires, dans une vaste palette, allant du néo-blairisme de Valls à la démondialisation de Montebourg, au même titre d’ailleurs que n’importe quel citoyen. Les adhérents se trouvaient dépouillés des attributs naturels du militant : le choix du candidat, l’élaboration du programme et sa diffusion. Quant au groupe parlementaire, siégeant au sein d’une assemblée que l’instauration du quinquennat condamne à n’être plus que l’ombre portée du pouvoir présidentiel, il se trouva appelé à jouer sa partition de majorité absolue, sans avoir l’occasion d’être impliqué dans de vrais débats, qu’aurait connus, par exemple, une coalition parlementaire. Difficile, dans ces conditions, d’échapper au dilemme : être godillot ou frondeur. C’est donc sur le seul président que reposait la totalité de la responsabilité de l’action politique, ce qui accentuait sa vulnérabilité.

La perte de l’électorat populaire
Mais, le plus grave, c’est que le pouvoir a perdu l’électorat populaire, qui avait choisi François Hollande, en majorité, en 2012, et qui s’est évaporé en 2017. N’en déplaise à Terra Nova, on ne voit pas l’utilité d’un Parti socialiste qui ne soit pas, avant tout, le représentant de ce que nous appelions naguère le front de classe. Or, cette désertion a été en grande partie provoquée par le refus ou l’incapacité d’aborder publiquement des questions qui étaient au cœur des préoccupations quotidiennes de cet électorat populaire.

D’abord l’Europe. La renégociation des traités avait été promise. L’abandon de cet engagement fut très grave. Les socialistes avaient toujours affirmé que l’Europe n’avait de sens que si elle était promesse de progrès social. Or, elle était de plus en plus ressentie comme étant le support régional d’une mondialisation dérégulatrice, inégalitaire et porteuse de lourdes fractures. On attendait, après trois mandats de droite, un changement fondamental d’orien­tation. Le renoncement fut assimilé à une lourde capitulation.

L’absence de discours unificateur
Dans la lutte contre la montée de l’intégrisme et du fanatisme, François Hollande et Manuel Valls avaient marqué des points – notamment par leur attitude devant les attentats. C’est vrai que la proposition de la déchéance de nationalité est apparue comme une mesure exécrable pour certains, inefficace pour beaucoup. En revanche, on a toujours attendu le grand discours unificateur sur la laïcité, sur sa définition et son rôle dans la définition de la République, la laïcité ne pouvant se réduire à la garantie du droit à l’expression publique pour les religions existantes.

Le problème de l’immigration ne fut abordé que de façon épisodique, sur un mode crispé, à partir d’une position défensive. C’est pourtant une question qui agite beaucoup de nos concitoyens qui s’estiment concernés dans leur habitat, leur environnement, la formation de leurs enfants… Dans l’entourage présidentiel, et au PS, on resta trop souvent comme tétanisé, par exemple dans le cas des dérives du religieux, par la crainte d’encourir la sempiternelle accusation d’islamophobie, attitude révélant d’un curieux complexe postcolonial. Les socialistes étaient pourtant mieux placés que n’importe qui pour rappeler que le devoir d’accueil s’imposait dans un certain nombre de cas, ce qui n’interdisait pas toute approche réaliste du problème, et qu’il fallait par ailleurs explorer toutes les voies de la solidarité internationale, qui ne saurait se réduire à une charité mondialisée.

Reste la question scolaire, une des préoccupations essentielles de nos concitoyens. C’est vrai que François Hollande a fait de l’éducation nationale une de ses priorités et qu’il y a investi beaucoup d’argent. Mais comme toujours, on en est resté à une approche purement financière. Or, chacun sait que l’ascenseur social est en panne, plus qu’il ne l’a jamais été, et que des injections d’euros ne suffisent pas à le remettre en route. On attendait une réflexion de fond sur l’état de l’Éducation nationale, sur la diversification des filières qu’elle doit progressivement développer, sur la nécessité de redonner les mêmes chances aux enfants, indépendamment de leur lieu d’habitation ou de leur milieu. Or, les réformes entreprises ont été plus que décevantes. Les modalités de la redéfinition de la semaine scolaire ne pouvaient qu’aboutir à l’échec surtout dans les zones rurales et périphériques, et la suppression des classes bi-langues n’a fait qu’accentuer les tentatives de fuite vers l’enseignement privé.

Le quinquennat a su se montrer plus performant sur les questions d’ordre sociétal – comme le mariage pour tous. Seulement, les questions sociétales mobilisent surtout les couches les plus aisées du salariat, et cette clientèle peut aussi bien se laisser séduire par des courants libéralo-libertaires que par le Parti socialiste. On l’a bien vu avec l’élection de Macron. Perdre les couches populaires sans pouvoir fidéliser les milieux plus aisés, c’est se condamner à plonger à l’arrière du peloton.

Pourtant, l’histoire ne s’achève pas. Les embarras actuels du macronisme montrent qu’il ne suffit pas de vouloir rayer l’ancien pour faire triompher le nouveau. La force du socialisme tient beaucoup à sa capacité à tirer les leçons de l’expérience. C. D.