Rétro OURS : Jossot, rond et tranchant, par Véronique Fau-Vincenti (2011)

Quoi de mieux qu’une reproduction d’un dessin de Jossot paru dans un numéro de L’Assiette au beurre de 1902 pour illustrer à la une de L’OURS de mai l’article d’Ismail Ferhat consacré au récent Que sais-je ? de Jacqueline Lalouette sur l’Anticléricalisme ? L’exposition présentée à la bibliothèque Forney en 2011, par Michel Dixmier et Henri Viltard, et la monographie qu’ils ont édité à cette occasion, ont permis de redécouvrir l’étonnant dessinateur de presse et artiste peintre que fut Gustave Jossot (1866-1951). Relire ici l’article paru dans l’OURS n°407, avril 2011.

à propos de Michel Dixmier et Henri Viltard, Jossot Caricatures. De la révolte à la fuite en Orient, préface de Cabu, Paris Bibliothèques, 2011, 184p, 200 ill., 32€

Né en avril 1866, Jossot publie dès 1886 ses premiers dessins dans la presse dijonnaise puis il « monte » à Paris. Peu à peu, va se forger et se souligner une « patte » très personnelle sous la forme d’un trait à la plasticité convexe et bombée : « fantaisie vagabonde des lignes et ingénue fraîcheur chromatique des traits », écrira Willy en 1894. Affichiste de talent, son ironie se fait sentir et ses convictions rebelles ne font que s’affirmer.

Aussi, en 1901, la création de L’Assiette au beurre vient offrir une tribune à ce caricaturiste de plus en plus impliqué dans les combats de l’époque. Jossot et nombre d’artistes, débutants ou confirmés, tels Félix Vallotton, Kees Van Dongen, Kupka, Juan Gris, Jacques Villon, Steinlen, H.G. Ibels, Grandjouan, Delannoy…, trouvèrent dans cet hebdomadaire un espace pour exprimer librement, par des dessins pleine page, leurs idéaux en marge. Dans les 18 numéros qu’il assura seul, et les 17 autres auxquels il participa, Jossot n’eut de cesse de dénoncer l’armée, le clergé, la justice comme autant d’entraves à la liberté de pensée. Clamant sa sensibilité libertaire, Jossot fait aussi la part belle à l’individu en rupture. À partir de 1904, ses dessins sont désormais estampillés d’une griffe qui attaque aussi bien les responsabilités individuelles, les coutumes, l’éducation que les institutions. Son « Credo » (Assiette au beurre, mai 1904) renverse ainsi les liturgies de l’époque. Révolté et insoumis, il affirme plus encore sa singularité dans « Panurgisme », un numéro paru en mai 1907, où il dénonce les instincts grégaires de tout ordre.

Profondément affecté par la mort de sa fille unique, Irma, en 1896, Jossot se met à voyager comme en errance et rencontre de l’autre côté de la méditerranée des couleurs à même de raviver sa palette. Il s’interroge également sur sa carrière de caricaturiste, art qu’il estime n’être alors « qu’un exutoire de la Haine » (lettre à Jean Rictus, 16 juin 1904). De ces séjours algériens et tunisiens, il ramène des toiles et des aquarelles aux couleurs éclatantes qui le rapprochent un temps des Fauves.

En 1911, dépressif et fatigué, il s’installe définitivement en Tunisie. Accueilli comme un artiste important, il expose dans différents salons. Sur place, Gustave Jossot, chose étonnante et détonante, se convertit en 1913 à l’Islam, avant de suivre en 1923 un enseignement soufiste. Adhésion d’un homme inconsolable ? Rêve d’union entre Occident et Orient, emprunté à certains saints-simoniens comme Thomas-Ismaël Urbain? Désir d’Orient, y compris dans les arts graphiques, en rupture avec la colonisation ?
Vers 1930, il se détache cependant de la religion musulmane. Puis après 1945, il renoue brièvement avec la presse anarchiste. Désormais âgé et veuf, il se consacre à ses mémoires, restés inédits, sous le titre de Goutte à goutte et, au bord du « trou-terminus », se prononce pour un athéisme tempéré d’interrogations spiritualistes.

Cette exposition propose une rétrospective de l’ensemble de son œuvre. Elle se termine par une mise en résonance, en un jeu de miroirs, avec les dessinateurs de presse contemporains, de Cabu à Cardon, en passant par Charb, Tignous, Catherine, Besse, Riss, Honoré… Car, à n’en pas douter, les sillons creusés par Jossot étaient profonds et féconds, et plus de cent ans après, peuvent encore faire moisson.

Caricaturiste de combat, affichiste célèbre en son temps, aquarelliste et peintre apaisé, Gustave Jossot demeurera à l’image de son Fœtus récalcitrant1, indocile et singulier.

Véronique Fau-Vincenti

(1) Gustave Jossot, Le fœtus récalcitrant [1939], postface d’Henri Viltard, éditions Finitude, 2011.