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L'OFFICE UNIVERSITAIRE DE RECHERCHE SOCIALISTE
 
Louise Saumoneau, 1899
Conférence faite par Louise Saumoneau
lors de la Fondation du premier Groupe féministe socialiste (1899)


* Extrait de la brochure, Louise Saumoneau, Principes et action féministes socialistes, Paris, Publications de la Femme socialiste, sd [1923], 16 p.

Citoyens, Citoyennes*,
Dans l’appel que nous avons adressé, nous avons indiqué en quelques mots seulement le but et les tendances du groupe que nous voulions fonder. Il nous faut aujourd’hui compléter ces indications.
Le but que nous voulons poursuivre, et vers lequel tendront tous nos efforts est, comme nous l’avons indiqué de rendre la femme jusque alors inconsciente et résignée, à la conscience de ses droits et de ses devoirs, individuels et sociaux ; de l’amener à prendre sa place de combat dans la grande bataille contre les iniquités sociales dont elle souffre et, avec elle, l’humanité tout entière.
Nous voulons que la femme brise la lourde chaîne de préjugés qui la rive au passé, et qui font d’elle une inférieure réelle, par l’ignorance où elle est de toute idée nouvelle. Et, en voulant cela, nous ne sommes pas seulement guidées par l’idée de voir cesser l’injustice qui accable la femme depuis des siècles, de voir s’élever son niveau intellectuel et moral au point qu’elle puisse penser et agir librement. Non, nous ne sommes pas seulement guidées par l’idée du relèvement matériel et moral de la femme, mais par l’idée du relèvement matériel et moral de tous les individus.
Dégagée de l’esprit d’individualisme qui est la base du féminisme bourgeois, nous ne voulons pas seulement travailler à l’abolition de l’antagonisme des sexes, qui n’est que secondaire, mais à l’abolition de tous les antagonismes qui pullulent dans cette société basée sur le plus inique : l’antagonisme de classe qui est le créateur de tous les autres.
Nous combattons donc de toutes nos forces l’organisation sociale actuelle, que nous regardons comme la mère féconde de toutes les iniquités, de toutes les misères et de tous les crimes. Et nous tenons à déclarer que notre idéal le plus cher est de voir s’élever sur les ruines de cette société, une autre de Justice et de liberté.
Mais c’est là un idéal, c’est-à-dire la lumière que nous apercevrons à l’horizon, et qui guide la marche de l’humanité à travers les obstacles les plus divers, comme l’étoile polaire guide le voyageur à travers les montagnes. Mais de même que le voyageur, s’il se contentait de fixer ses yeux sur son étoile en pensant qu’il est sur la bonne voie se heurterait à tous les obstacles, jusqu’à ce que, épuisé, il tombe au fond d’un précipice, d’où nulle puissance ne pourrait le tirer ; de même si ceux qui ont la vision de l’humanité marchant vers un idéal de justice se contentaient de fixer leurs regards sur cet idéal et de l’indiquer aux autres, l’humanité brisée et meurtrie tomberait agonisante dans l’abîme de fange et de boue que forme au-dessous d’elle la société bourgeoise.
Non, nous ne devons pas contempler notre idéal si lumineux et si attirant soit-il. Trop d’obstacles nous en séparent pour que nous puissions les franchir tous à la fois et quelques-uns même sont tellement gigantesques qu’il nous faut les démolir pierre par pierre.
C’est pour cette oeuvre de déblaiement, si je puis m’exprimer ainsi, de la voie qui doit nous conduire à la cité idéale, que nous pensons qu’il est utile, indispensable même, que la femme sorte de sa passivité atavique, pour aider à la marche de l’humanité, au lieu de se laisser traîner (selon une expression de Georges Renard) vers en avenir qui lui importe autant qu’aux hommes.
La femme joue un grand rôle dans la société, on l’a peut-être un peu trop oublié, et en l’oubliant, on a non seulement privé l’humanité d’une partie de sa force, mais en maintenant, toujours et quand même, l’asservissement de la femme, on maintient toujours et quand même l’humanité, l’asservissement de l’humanité.
Mais il ne nous suffit pas de faire cette affirmation, il nous faut la justifier, et, pour cela, nous n’avons qu’à examiner l’influence de la femme dans la société. Cette influence est double, et nous n’hésitons pas à dire, car il faut regarder les maux en face afin de pouvoir y appliquer le remède, nous n’hésitons donc pas à dire que, dans l’état actuel de l’esprit de la femme, cette influence est doublement néfaste. Il ne tient qu’à ceux et à celles qui ont à coeur le bonheur de l’humanité, qu’elle devienne doublement salutaire en nous aidant dans l’oeuvre d’émancipation que nous avons entreprise. Nous disons donc que la femme a une double influence que nous jugeons néfaste et que nous voulons nous efforcer de rendre salutaire.
Examinons ces deux influences.
La femme influe dans la société : 1° comme compagne de l’homme et comme mère de famille ; 2° comme ouvrière, comme concurrente de l’homme, puisque c’est ainsi qu’on a appelé celle que les transformations économiques ont arrachée à sa famille pour alimenter le foyer, l’homme ne pouvant plus y suffire, ou celle dont l’esprit affranchi cherche dans son travail sa liberté.
Quelle peut-être et quelle est actuellement l’influence de la femme sur l’homme et sur l’enfant ? Nous l’avons dit, au début, la femme rivée au passé par des traditions fausses, par des préjugés ineptes, créés par toutes les religions qui ont pesé sur le monde et qu’entretient si bien notre société, soi-disant libre-penseuse, mais bourgeoise. La femme qui n’a pas bénéficié du mouvement émancipateur de 89 et des autres qui l’ont suivi, ignorante, par conséquent, de toutes les grandes questions politiques, philosophiques et sociales qui s’agitent autour d’elles et de toutes les lois qui régissent l’humanité et la font marcher vers le mieux. Attachée au dogme religieux, premier instrument de son asservissement et dont elle est cependant le plus ferme soutien, la femme est réfractaire à tous progrès, hostile à tout mouvement, et ne peut, dans cet état d’esprit, donner à l’homme que des conseils de résignation dans la misère, d’humilité devant ses exploiteurs et de défaillances si, socialiste ou simplement libre-penseur, il veut affirmer ses idées. Et nous sommes forcées de constater que l’homme écoute trop souvent ces conseils avec une faiblesse qui touche de trop près à de la lâcheté. Dans ce même état d’esprit, l’influence de la femme sur l’enfant est encore plus mauvaise, en cela, qu’elle se manifeste sur des cerveaux plus malléables.
Et, lorsque nous pensons que ce rôle de mère de famille est le seul pour lequel on élève la femme depuis des siècles, que nous réfléchissons à tout ce qu’on a fait pour protéger l’homme et la société de l’influence féminine, et que nous constatons que la plupart des femmes sont incapables de remplir pour le bien de la société, le seul rôle qu’on a bien voulu lui assigner, et dans lequel des esprits très éclairés s’obstinent à vouloir l’enfermer ; que nous constatons également que les hommes malgré leur « supériorité » et les protections dont on les a entourés, sont incapables de garder la société de l’influence féminine, nous disons à tous ceux qui voudraient nous empêcher de sortir des règles qui nous ont été prescrites au mépris de tout droit et de toute justice : l’expérience des siècles et les résultats que nous avons sous les yeux tous les jours nous démontrent que, même pour remplir le rôle que vous voulez imposer à la femme, l’ignorance et la servilité dans laquelle vous voulez la maintenir lui sont néfaste pour former le cerveau et le coeur de ceux qui devront plus tard composer et faire agir la société.
Il est également acquis que vous ne pouvez pas empêcher l’influence de la femme de se manifester, que tous les hommes, et par répercussion la société tout entière, la subissent ; et que, dans l’état d’antagonisme actuel, chacun y perdant de sa dignité et de sa moralité, l’avenir de l’humanité se trouve compromis. Dès lors, nous sortons de vos règles, et tout ce que vous pourriez faire pour nous y faire rentrer serait vain, car en accomplissant cet acte de révolte individuelle, nous sommes convaincues que nous accomplissons un devoir social.
Si nous examinons la seconde influence de la femme dans la société, son influence comme ouvrière, nous voyons que son état d’esprit et l’idée qu’on a de son infériorité produisent de très mauvais effets et que, là aussi, nous avons non seulement des droits à réclamer mais un devoir social à remplir. L’introduction du machinisme dans la production, conséquence logique et nécessaire du progrès social, en révolutionnant les conditions du travail et en remplaçant la force musculaire, a facilité l’industrialisation de la femme ; en créant l’armée du chômage et l’avilissement des salaires, elle a forcé cette industrialisation. Ceci est un fait contre lequel tout effort rétroactif serait vain, parce qu’il se heurterait aux intérêts immédiats de chaque individu. Aux intérêts des capitalistes d’abord, qui bénéficient de la situation dans laquelle elle se trouve pour l’exploiter dans une large mesure. Aux intérêts de chaque ouvrier ensuite, car il est impossible, dans la société actuelle, qu’une famille ouvrière puisse vivre sans que chacun de ses membres donne son contingent, et plus que son contingent d’efforts. Et, il faut bien le dire aussi, aux intérêts de la femme elle-même qui a vu, avec juste raison, dans sa participation à la vie économique, la base de sa liberté individuelle.
Nous devons donc constater ce fait de l’industrialisation de la femme, comme faisant partie intégrante de l’évolution sociale et en examiner les effets.
La femme considérée et se considérant elle-même comme une inférieure, n’ayant aucun droit individuel, aucune existence propre, puisque tous ses actes sont subordonnés, est considérée de même à l’atelier et on lui paie un salaire inférieur. Dans certaines carrières qui lui sont propres, la femme est seule à supporter le poids de cette iniquité ; mais dans d’autres, qui tendent à devenir de plus en plus nombreuses, et qu’elle occupe en commun avec l’homme, le prolétariat tout entier en porte le poids. Car il est certain que le prolétaire se trouve fortement atteint par l’entrée de la femme dans les carrières qu’on avait regardées jusqu’à présent comme faisant partie du domaine exclusif de l’homme. Le coup a été d’autant plus rude qu’il coïncidait, puisqu’il en état la résultante, aux crises de chômage et de baisse de salaires provoquées par le développement toujours croissant du machinisme. La femme pouvant remplacer avantageusement l’homme, puisque faisant le même travail on la paie moins cher, par son ignorance de la vie sociale, par ses habitudes d’économie domestique qui font qu’elle peut vivre avec moins d’argent que l’homme, la femme en pénétrant dans la vie économique est venue aggraver inconsciemment la situation déjà si misérable du prolétariat et jeter un trouble dans sa marche vers son émancipation en se mettant au travers de sa route. De là, les mécontentements, les colères mêmes avec lesquels on accueille les quelques réformes, cependant bien anodines, qu’on a faites jusqu’à présent en faveur de la femme et son entrée dans certaines professions.
Nous comprenons très bien, sans les légitimer, ces mécontentements et ces colères mêmes, et nous les expliquons.
Il y a un fait général à observer, non seulement dans la vie sociale, mais dans la vie individuelle : c’est que lorsqu’on est touché par un fait, qui est toujours le produit d’une ou de plusieurs causes, le premier mouvement est toujours de s’irriter contre ce fait sans en rechercher les causes.
C’est ce qui s’est produit lors du développement du machinisme. N’avons-nous pas vu, et ne voyons-nous pas encore, des individus s’irriter contre la machine, la rendre responsable du mal qu’elle crée aujourd’hui, au service d’une société en antagonisme avec le progrès dont elle est l’expression et la force ? C’est ce qui explique que le premier mouvement qui a accueilli la femme dans ce qu’on appelle les métiers d’hommes ait été un mouvement de colère.
Je dis le premier mouvement, car il est évident que la partie la plus éclairée du prolétariat, celle qui a compris qu’on ne pouvait pas remonter le courant du progrès social, mais qu’il fallait, au contraire, le rendre assez puissant pour renverser tous les obstacles qui voudraient l’arrêter ; ceux-là, c’est-à-dire le prolétariat socialiste, travaillent avec nous à obtenir, pour tous les individus des deux sexes et des deux mondes, l’égalité économique sans laquelle il n’y a aucune liberté.
Si, dans la partie encore inconsciente du prolétariat, il y a encore des mouvements de colère contre les femmes, nous pensons que nous devons ni nous laisser arrêter par ces mouvements, ni nous laisser entraîner à y répondre sur le même ton. Nous devons nous efforcer de faire pénétrer, dans l’esprit public, l’idée de l’émancipation de la femme; mais, convaincues par les faits, que, pour le plus grand nombre des femmes, comme pour le plus grand nombre des hommes, il ne peut y avoir d’émancipation réelle que par la transformation de la société, nous travaillerons à cette transformation. Nous ne pouvons pas, quand nous avons devant nous tout le champ de bataille de la Révolution sociale, nous renfermer dans la seule parcelle des revendications féministes.
Nous pouvons nous rendre compte de ce que serait la situation des femmes de notre classe - classe qui produit tout et ne jouit de rien - après qu’elles auraient conquis leurs « droits » dans la société actuelle.
Nous pouvons nous en rendre compte, et nous nous en rendons compte, en examinant la situation du prolétariat masculin qui jouit de ces « droits ». Et nous déclarons que, dans cette situation, nous ne trouvons pas notre idéal.
Nous comprenons très bien que les femmes bourgeoises auxquelles il ne manque absolument rien pour jouir aisément de la vie que ces « droits » dont elles ont été dépossédées au profit du sexe masculin, mettent leur idéal dans leur obtention.
Mais nous, femmes du peuple, nous manquerions à tous nos devoirs, et envers la femme, et envers l’humanité, si nous cherchions uniquement, à faire sortir la femme du cercle étroit où elle est enfermée pour la jeter ignorante dans la mêlée sociale.
Ceci, nous ne voulons pas le faire et il n’est pas en notre pouvoir de le faire. Il y a dans le monde une grande puissance émancipatrice : c’est la force économique. Or, les femmes qui sont tirées de l’oppression séculaire par l’économie sociale actuelle, pour être opprimées avec plus de violence encore par cette même économie, ne peuvent voir, comme les féministes bourgeoises, des amis dans tous les partis, parce qu’ils auraient inscrit dans leurs programmes, l’égalité civile et politique de la femme. Se déclareraient-ils même partisan de l’égalité économique, s’ils veulent conserver l’organisation sociale actuelle, les femmes, victimes de cette organisation, ne pourraient les considérer comme de vrais amis. Elles ne peuvent considérer comme tels que ceux qui, avec leur affranchissement individuel, veulent l’affranchissement de toute leur classe.
Les femmes que la société capitaliste force à abandonner leurs enfants au hasard de la vie, pour aller gagner le pain qui doit les nourrir ; ces femmes qui à certains moments de leur existence - et cela sans qu’il n’y ait ni abdication ni lâcheté d’aucune part - doivent travailler pour nourrir leurs maris ou leur fils, ces rois de la République bourgeoise, jouissant de leur droits civils et politiques, ces femmes, dis-je, sentent qu’il y a autre chose à faire qu’à réclamer ces « droits ».
C’est pourquoi nous perdrions notre temps à vouloir restreindre notre action aux seules revendications féministes. C’est pourquoi, aussi, le mouvement féministe bourgeois a manqué d’ampleur. Il représente, comme tous les mouvements, des intérêts économiques, mais ce ne sont pas ceux de la masse des femmes.
Nous savons que parmi les féministes bourgeoises, il y en a qui ont d’excellentes intentions au point de vue social. Elles veulent abolir la guerre, la prostitution, l’alcoolisme, et toutes les misères sociales qui blessent leur sensibilité. Mais comme elles veulent conserver leurs privilèges de classe et, par conséquent, l’organisation qui développe et entretient ces misères lorsqu’elle ne les crée pas, elles sont condamnées à s’épuiser en de vaines critiques et en lamentations inutiles, ou à se perdre en de vagues phraséologies idéalistes. Pour nous, nous leur souhaitons d’avoir le courage d’examiner d’un peu plus près ces plaies sociales, d’en rechercher les causes, afin que leur cerveau s’élargisse à la grandeur de leur sentiment. Et si leur sentimentalisme devait être amoindri, l’humanité n’y perdrait rien.
Avant d’examiner comment le groupe féministe socialiste entend organiser son action, je tiens à résumer sa pensée et à dégager d’une façon aussi précise que possible, les raisons qui nous ont été déterminées à fonder ce groupe.
Nous partons d’abord d’un principe : la disparition de cette organisation sociale que nous rendons responsable de tous les maux dont souffre l’humanité. Et nous la rendons responsable de ces maux, parce que nous la savons basée sur l’inégalité économique. Nous savons que quelques individus naissent avec toutes les facilités de se développer intellectuellement, et moralement, parce qu’ils sont les bénéficiaires de cette inégalité économique dont nous sommes les victimes. Nous savons que c’est de cette inégalité que naissent l’oppression individuelle et les misères sociales. Et nous savons cela, parce que chaque fois que nous avons été arrêtées dans la voie que nous aurions voulu suivre, chaque fois que nous nous sommes heurtées aux difficultés de la vie, et que nous avons cherché la cause de ces entraves à notre liberté, nous avons toujours trouvé, devant nous, cette force économique. Nous savons que c’est cette inégalité économique qui crée les misères sociales, car chaque fois que dans la lutte pour la vie, lutte née de l’existence des classes, nous avons vu certains s’abîmer dans le gouffre du vice, nous avons pu constater qu’ils y étaient, le plus souvent, poussés et entraînés par le mécanisme monstrueux de notre organisation sociale.
Nous savons, d’autre part, que le développement de la force économique donne, de plus en plus, à ceux qui la détiennent, le pouvoir d’opprimer ceux qui seuls constituent cette force, en rendant plus difficile la vie du prolétariat.
C’est pourquoi la base de notre action doit être la disparition de cette inégalité économique, et que la base de la société que nous rêvons doit être l’égalité économique, c’est-à-dire le devoir et le droit pour chacun des individus qui composent la société, d’y travailler selon ses forces et d’y recevoir tout ce qui est nécessaire au développement de toutes ses facultés qui sont brisées et annihilées dans l’étau capitaliste.
Nous revendiquons donc, hautement, pour chaque individu le droit à la vie matérielle, intellectuelle et morale. Mais nous savons qu’on ne nous donnera pas ce droit et que nous devrons le prendre. Et nous croyons que, pour prendre ce droit, il faut l’effort énergique et conscient de tous ceux qui en sont frustrés. Or, la femme, par l’influence qu’elle exerce dans la société, par l’ignorance où elle est du mouvement social, est un instrument inconscient de réaction. C’est pour cela que nous avons fondé ce groupe dans le but de développer ses facultés intellectuelles et morales afin qu’elle emploie son influence au profit de tous. Mais pour que la femme - comme l’homme d’ailleurs - se développe et aide à la marche de l’humanité, il faut élargir le cercle dans laquelle elle se meut. Nous ne cesserons donc pas de réclamer et de rendre réalisables toutes les réformes possibles en faveur de la femme, mais surtout celles qui ont un intérêt général. Mais nous serons toujours guidées par nos principes de transformation sociale de tous les pays du monde, principes avec lesquels nous ne pouvons pas transiger.
Le Groupe féministe socialiste revêt donc le double caractère qui justifie son titre : celui de vouloir travailler à la transformation complète de la société et celui d’obtenir tous les avantages nécessités par la situation actuelle. Son action revêtira également ce double caractère. Pour cela, nous avons décidé de nous occuper, à chacune de nos réunions, des deux mouvements féministes et socialistes, et de faire des conférences éducatives dans lesquelles nous étudierons toutes les réformes immédiates possibles, cherchant surtout à démontrer quels en sont les bénéfices et les lacunes forcés dans notre état social. Nous ferons aussi des conférences sur la doctrine socialiste.
Guidées par l’idée que l’ignorance est une grande force contre le progrès, nous organiserons des cours du soir pour compléter et pour élargir l’instruction que donne, si parcimonieusement, la société bourgeoise. Nous nous efforcerons d’étendre notre action dans le peuple, en organisant des conférences partout où il nous sera possible. Convaincues que l’association des travailleurs est leur force, nous nous efforcerons de faire pénétrer l’idée syndicale chez les ouvrières et nous aiderons à la formation de syndicats que nous regardons comme ayant un double but : celui de lutter pour obtenir des avantages immédiats, tels que : augmentation de salaire, réduction de la journée de travail, etc.. et surtout comme devant développer les capacités administratives de la classe ouvrière. Car nous pensons que pour que le socialisme soit une réalité tangible, il faut que la classe ouvrière soit assez consciente pour contrôler tous les actes de ceux qui la représenteront. C’est pourquoi nous travaillerons à développer toutes les branches de l’activité cérébrale du peuple, afin qu’il ne soit pas une fois de plus, la victime de son ignorance et de sa crédulité.
Nous ne cesserons de mettre en lumière les abus et les violences, commis par la société ; nous combattrons de toutes nos forces ces institutions qui s’appellent cléricalisme et militarisme, institutions que nous regardons comme les deux piliers de cette société bourgeoise.
Nous savons bien que la société bourgeoise, parfois gênée par les puissances militaires et cléricales, menacée par elles dans sa forme politique essaie de les combattre. Mais chacun de ces combats démontre son impuissance à les atteindre d’une manière efficace. Car la société bourgeoise a besoin pour vivre de cette force d’abrutissement qu’on appelle le cléricalisme ; elle a besoin pour étendre ce qu’elle appelle la civilisation, et ce que nous appelons son brigandage, elle a besoin d’une armée abêtie par l’église et par la discipline, et prête tous les pillages.
Elle a surtout besoin de cette armée pour maintenir son oppression sur les masses qui seraient tentées de se révolter. Elle ne peut donc, sans se porter un coup mortel, supprimer cette armée, ni combattre sérieusement le cléricalisme.
Quant à nous, qui voulons détruire cette société, nous combattrons tout ce qui fait sa force. Et s’il arrive, comme il est déjà arrivé, que certaines fractions de la bourgeoisie se joignent aux socialistes dans ce combat, nous nous réjouirons de ce concours inespéré. Mais nous pensons qu’on ne doit pas oublier qu’il faut que les coups portent et que, lorsque nous défendons la forme politique et les libertés dont nous avons besoin, nous devons veiller à ne pas renforcer la force d’oppression de la classe bourgeoise et à ne pas lui donner d’armes qui, faites pour combattre le cléricalisme et le militarisme, instruments de réaction, puissent se retourner contre le socialisme, instrument de progrès, avec l’appui de ce cléricalisme et de ce militarisme. Nous représentons le progrès ; la bourgeoisie appuyée sur le militarisme et le cléricalisme, est l’obstacle à ce progrès, nous ne devons pas affaiblir cet obstacle d’un côté pour le renforcer de l’autre. Il faut que chaque pierre enlevée à l’édifice bourgeois ne puisse plus être replacée.
Je crois avoir démontré quel était l’état d’esprit du Groupe féministe socialiste ; son but et l’idéal vers lequel nous pensons que la femme doit aider à faire marcher l’humanité. A ce but nous emploierons toute la force et toute l’énergie que le capitalisme nous laissera. Nous emploierons cette force et cette énergie avec une foi inébranlable dans l’avenir, une espérance jamais déçue : foi et espérance qui ne nous viennent pas du ciel ni de toute autre entité métaphysique, mais de l’examen des faits résultant de la marche des sociétés et du mouvement historique de l’humanité.
 

 
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