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L'OFFICE UNIVERSITAIRE DE RECHERCHE SOCIALISTE
 
Suzanne Lacore, 1934
SUZANNE LACORE, « Féminisme et Socialisme* » (1934)

Sous ce titre (2), nous avons publié, en 1914, une petite brochure qui s’efforçait d’établir, aussi clairement que possible, les différences essentielles existant entre le féminisme de la Bourgeoisie et le mouvement féminin socialiste. Nous extrayons de cet opuscule quelques passages qui nous paraissent encore d’actualité, avec l’espoir de dissiper, aux yeux de lectrices insuffisamment informées, le confusionnisme persistant, et dangereux, qui sévit encore, sur ce point capital de l’action des femmes.

* Extrait de la brochure Femmes socialistes, Paris, Éditions du Parti socialiste SFIO, Librairie Populaire, 1934, 48 p.
(2) Le titre de cette brochure, publiée sous le nom de Suzon était : Socialisme et féminisme, préface de Compère-Morel, en vente à l'Humanité, Paris, et à l'Équité, Dreux, 1914, 31 p.

Malgré le dédain de la Révolution de 1789 à l’égard de la femme, celle-ci ne s’est pas arrêtée dans la voie de ses revendications. L’histoire du XXe siècle retentit brillamment du succès de ses efforts. C’est, sur toute la ligne, et à son honneur, le triomphe du droit au travail, réclamé et conquis par elle, de haute lutte.
Aujourd’hui, plus vigoureusement qu’hier encore, elle veut cesser d’être considérée comme l’esclave de l’homme. Elle entend être, non comme le disait récemment une voix autorisée d’universitaire, « une ménagère et une maman avant tout ». Avant tout, elle veut être elle même. Non un moyen, mais un être humain ayant sa fin en soi. Elle veut son droit au travail, garantie d’indépendance et de dignité. Elle veut sa libération de la tutelle juridique de l’homme. Comme ouvrière, comme ménagère, comme femme, elle est la victime de la mauvaise organisation sociale : elle réclame le droit de collaborer, par son entrée dans l’arène politique, à l’oeuvre de réforme et de salut qui sollicite le concours de tous les êtres ayant un coeur et un cerveau.
Il va sans dire que je souscris d’enthousiasme à ces revendications posées par le féminisme. Nous nous séparons seulement, quelques camarades et moi, sur les moyens à employer pour créer ces conditions de milieu où la femme, affranchie de la tutelle masculine, développée intégralement, pourra donner, au bénéfice de son bonheur personnel et à celui de la collectivité, l’entière mesure de sa personnalité propre, et des ressources intellectuelles et morales de son sexe.
Pour les « féministes » pures, ces revendications sont d’un ordre intrinsèque de sexe, rattaché de loin seulement au problème social. Pour nous, socialistes, la question se confond, par toutes ses fibres, avec le problème économique qui établit les rapports du travail et des richesses et assujettit à l’autre une classe et un sexe. La libération de la femme - et quand nous disons : la femme, nous entendons parler de la misérable serve de l’usine, de l’atelier, de la mine, du champ, aussi bien que de la princesse ou de la millionnaire - la libération totale de la femme, disons-nous, reste, à nos yeux, subordonnée à la solution révolutionnaire qui affranchira le prolétariat ouvrier.

LES RESSORTS DU FEMINISME BOURGEOIS
Ce postulat posé, il est clair que nous n’avons pas, nous, femmes socialistes, qui avons su voir dans le chaos social l’antagonisme profond des classes, à confondre nos efforts avec ceux des femmes éclairées et instruites de la bourgeoisie, dont le but instinctif est de conserver ce que nous voulons détruire. C’est bien de l’élite que j’entends parler, des femmes qui voient clair, qui ont de l’intelligence, du savoir, du coeur souvent, mais dont l’esprit se refuse à concevoir une société basée essentiellement sur cette communauté du travail et des richesses qu’imposera l’avenir, et qui reste l’unique condition de libération ouvrière, féminine et humaine.
Ces femmes intelligentes ont un sens remarquable des nécessités qu’exige, à l’heure actuelle, j’allais dire le sauvetage des privilèges de la classe possédante - la leur - en péril. Elles entendent gronder les colères de la masse qui trime et se lasse d’être, à perpétuité, une chair à travail et à souffrance. Mais, au lieu d’ouvrir courageusement les yeux sur les causes profondes et essentielles de cette détresse matérielle et morale, elles déclarent sacro-saint le régime capitalisme, le consolident, l’étayent et le replâtrent de leur mieux, n’entrevoyant au bout de la formidable organisation prolétarienne qu’un « grand soir » de flamme et de sang dont il faut éviter l’horreur...
Ce que je reproche à cette élite de femmes, entendons-nous bien, ce n’est pas de fonder des « oeuvres de bienfaisance » ou d’organiser des congrès féministes. Je leur en veux de ne pas dénoncer ces « oeuvres » comme un palliatif insuffisant à la misère ouvrière. Je leur reproche de ne pas vouloir, de ne pas savoir faire l’effort nécessaire pour se dépêtrer de leur égoïsme organique de privilégiées, jeter par dessus bord cet intuitif et sûr instinct de conservation sociale qui les dresse en adversaire de la grande pensée socialiste, et venir avec nous, organiser avec méthode, avec sagesse, sans cris inutiles, mais avec dénouement et foi, cette armée du travail, dont la force, en nombre et en conscience, sera - le jour où les faits économiques plus puissants que tous déclencheront la machine sociale - le plus sûr facteur d’une révolution pacifique.
Nous ne voulons pas, nous, socialistes, d’un mouvement qui s’évertue à mettre un voile menteur sur la lutte des classes. Nous repoussons ce grand baiser Lamourette qui scelle, dans un creuset de mensonge, les intérêts confondus - et irréconciliables ! - des milliardaires et des salariées, des princesses royales ou républicaines et des victimes du sweating-system que la faim tenaille.
C’est une dérision amère. Cécité grave ou hypocrisie sociale. Là, des soins. Ici, la lutte sans merci.
La vérité, c’est que le cri d’alarme sur « un monde qui finit », comme disait, naguère, un bourgeois clairvoyant, a retenti partout. Les femmes des classes possédantes et dirigeantes apportent - consciemment ou par simple instinct de conservation sociale - leur pierre à la digue contre le flot qui monte. Sous prétexte de revendications et aspirations communes de sexe, elles enlacent doucement, dans le réseau de leurs œuvres de tout ordre, les travailleuses, dont elles pressentent l’orientation en masse, prochaine, vers les organisations ouvrières. Elles vivent les antagonismes des classes ; elles se refusent à les dénoncer. Elles croient à l’éternité du régime capitaliste. Tout ce qui le mine, le sape, le menace est chose dangereuse qui doit être combattue au même titre que le mouvement ouvrier est combattu par les capitalistes. Plus l’abîme se creuse entre salariés et possédants, plus les effets de la protection condescendante des femmes, riches à l’égard de leurs « soeurs ennemies », se font sentir.
D’autres femmes, appartenant aux classes moyennes, souffrent, plus directement, du malaise économique engendré par le jeu des phénomènes capitalistes. Elles veulent trouver dans leur travail personnel, un appoint aux modicités de leurs ressources, et font porter leurs revendications féministes sur le « droit au travail » de la femme. D’accord. Mais la concurrence qu’elles entendent pousser à l’état aigu sur le champ de bataille économique ne résout rien. Leurs intérêts se confondent avec ceux de leurs compagnes du prolétariat. Et ce n’est que par erreur, parce que leurs yeux, mal dessillés encore, voient le problème social sous un angle incomplet, qu’elles apportent, dans un geste inconscient, leur appui au mouvement féministe bourgeois.

LA FEMME DANS LA SOCIETE ACTUELLE
Dans la société actuelle, la femme est infériorisée vis-à-vis de l’homme. Elle l’est à un double point de vue : économique et social. Comme travailleuse et salariée, elle est la victime directe de l’exploitation capitaliste. Comme femme - celle des classes possédants y comprise - elle est sous la dépendance de l’homme. Les conditions actuelles du mariage sont intimement liées avec la question de propriété et de richesses. Elles font de la femme une sujette. De l’homme, un maître. L’éducation, la loi, le code, les concepts d’une hypocrite morale à double face, s’entendent pour perpétuer l’injustice.
Cette infériorité légale de la femme n’est que la conséquence lointaine de son asservissement économique. Le jour où la domination masculine n’aura plus d’intérêt à tenir la femme en tutelle, cet esclavage de sexe se dissoudra de lui-même. Mais encore faut-il que les conditions de liberté et d’indépendance féminines voient le jour.
Or, ces conditions ne peuvent surgir que d’un changement profond dans le monde de production et d’appropriation des richesses. Elles touchent aux bases mêmes de la société. Un simple mouvement politique - fut-il renforcé du suffrage féminin - ne les créera pas. Elles naîtront sur les ruines du régime capitaliste qui fait, aujourd’hui, une classe et un sexe tributaires de l’autre.

SON AFFRANCHISSEMENT PAR LE
SOCIALISME

Le gâchis qui caractérise les sociétés modernes découle, tout entier, de cette loi constitutive de « l’ordre » bourgeois qui confère à quelques-uns le privilège de propriété sur les moyens de production, et abandonne généreusement à la classe ouvrière... le plaisir de mettre en valeur ces richesses sur lesquelles elle n’a aucun droit.
Les méfaits de la concurrence, les jalousies entre travailleurs des deux sexes, l’industrialisation - crime s’il en est un - de la femme et de l’enfant, l’anarchie dans la production, les guerres à l’état latent, les budgets de mort, les tares honteuses - alcoolisme, production, criminalité - qui déshonorent l’espèce humaine : tout ce désordre, tout ce chaos de douleurs vient de là. De la mainmise d’une classe sur une autre. Du divorce illogique entre le Travail qui crée et ne possède pas, et le Capital qui détient les richesses et ne participe en rien à la production. De ce fait initial découle l’avalanche des contrastes douloureux d’oisiveté et de sur travail, d’abondance et de misère, de savoir et d’ignorance qui ont pu faire dire à un de nos maîtres du matérialisme moderne, Büchner, que notre époque, par la grandeur de ces contrastes mêmes, dépassait les pires siècles d’esclave et d’oppression.
C’est l’affranchissement de ces masses asservies, de tout ce qui, à côté de nous, souffre de l’oppression capitaliste, qu’il faut poursuivre. L’affranchissement féminin, d’ailleurs, ne sera pas, sans celui-là. La libération ouvrière, en substituant à l’exploitation de l’homme par l’homme, une société libre, sans barrières haineuses de classes, réalisera l’indépendance économique et intellectuelle des deux sexes. A cette émancipation du prolétariat, est subordonnée la disparition de toutes les servitudes, y compris celle de la femme.
Voilà pourquoi il faut grossir les rangs du travail organisé. Non pour y batailler contre la toute puissance des hommes en tant qu’individus, mais contre un régime générateur de désordre, de tares, de douleurs, et dont autant et plus que l’homme peut-être, les femmes de la bourgeoisie sont les soutiens.
L’objectif suprême, dont nous devons écarter tout ce qui le voile d’une brume imprécise, afin qu’il se détache vigoureux, en plein relief, en pleine lumière, aux regards de tous - et de toutes - c’est la solution socialiste. C’est l’expropriation politique puis économique, de la classe capitaliste, et l’appropriation, par la collectivité qui les fera servir au bien être de tous, des richesses sociales.
Cela, et rien que cela. Deux classes sont en présence. Entre elles, c’est la lutte. Annoncer l’orage parce qu’on voit le ciel sombre, n’est pas le déchaîner. Dénoncer le désordre douloureux de la société actuelle, n’est pas davantage le créer. C’est organiser, c’est prévoir, c’est préparer le prolétariat au rôle historique qui l’attend demain.
Pour arriver, dans les meilleures conditions de paix, à ce résultat révolutionnaire, la classe ouvrière s’organise sur le double terrain syndical et politique. L’action des femmes socialistes se confondra avec celle de leurs camarades dans les syndicats professionnels et les sections du Parti.
 

 
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