|

|
|
| |
| Nous joindre | | L'OURS 12 Cité Malesherbes 75009 Paris | | Tél. 01 45 55 08 60 | | Pour être informé de nos activités (réunions, parutions, séminaires…), laissez nous un message électronique : | | e-mail : [email protected] |
|
| |
|
 |
| L'OFFICE UNIVERSITAIRE DE RECHERCHE SOCIALISTE |
| |
| Blum, Pour être socialiste 1
|
L�on Blum POUR ETRE SOCIALISTE 1919
� mon Fils
" Jeunes filles et jeunes gens qui lirez ces quelques pages, je ne vous demande que ceci : lisez avec une enti�re foi dans la sinc�rit� de l'homme qui s'adresse � vous, lisez avec une attention d�gag�e des pr�jug�s qui vous enserrent sans doute depuis votre enfance, lisez en laissant se former en vous l'appel de vos consciences dont les rigueurs de la vie n'ont pas encore fauss� la voix, lisez avec vos yeux frais et votre esprit libre.
De quoi est n� le socialisme ?
Voil� longtemps que les hommes travaillent, souffrent et pensent sur cette terre. Leurs efforts accumul�s par les si�cles ont cr�� peu � peu une moralit� universelle, ont constitu� comme un patrimoine commun de sentiments que chacun de nous porte en soi d�s sa naissance, que chacun de vous peut retrouver en lui-m�me. Nous naissons avec le sentiment de l'�galit�, avec le sentiment de la justice, avec le sentiment de la solidarit� humaine. Nous savons, avant d'avoir rien appris, et par un instinct qui est l'h�ritage de nos anc�tres, que nous apparaissons tous en ce monde �gaux, avec le m�me droit � la vie, avec le m�me droit au bonheur, avec le m�me droit de jouir des richesses indivises de la nature et de la soci�t�. Nous savons qu'il doit exister un rapport permanent, �quitable entre nos droits et nos devoirs, entre notre travail et notre bien-�tre. Nous sentons que notre bonheur n'est pas ind�pendant de celui des autres hommes, de m�me que notre travail demeurerait vain sans le leur, mais que leurs souffrances et leurs mis�res sont les n�tres, que toute injustice qui les atteint doit nous blesser. Nous sentons que la vertu v�ritable, celle qui procure la pleine satisfaction du c�ur, c'est de savoir sacrifier f�t-ce notre int�r�t pr�sent et notre profit �go�ste, au bonheur commun et � la justice future, et que l� sont les formes authentiques de cette fraternit� que nous enseignaient les religions, de l'immortalit� qu'elles nous ont promise. De quoi est n� le socialisme ? De la r�volte de tous ces sentiments bless�s par la vie, m�connus par la soci�t�. Le socialisme est n� de la conscience de l'�galit� humaine, alors que la soci�t� o� nous vivons est tout enti�re fond�e sur le privil�ge. Il est n� de la compassion et de la col�re que suscitent en tout c�ur honn�te ces spectacles intol�rables : la mis�re, le ch�mage, le froid, la faim, alors que la terre, comme l'a dit un po�te, produit assez de pain pour nourrir tous les enfants des hommes, alors que la subsistance et le bien-�tre de chaque cr�ature vivante devraient �tre assur�s par son travail, alors que la vie de chaque homme devrait �tre garantie par tous les autres. Il est n� du contraste, � la fois scandaleux et d�solant, entre le faste des uns et le d�nuement des autres, entre le labeur accablant et la paresse insolente. Il n'est pas, comme on l'a dit tant de fois, le produit de l'envie, qui est le plus bas des mobiles humains, mais de la justice et de la piti�, qui sont les plus nobles. Je n'entends pas soutenir, vous le comprenez bien, que tous les sentiments g�n�reux et d�sint�ress�s de l'�me humaine ne se sont manifest�s dans le monde qu'avec les doctrines socialistes. Ils sont plus anciens, s'ils ne sont pas �ternels. L'instinct de justice, de solidarit�, de moralit� humaine qui trouve aujourd'hui son expression dans le socialisme a, tout le long de l'histoire, rev�tu d'autres formes et port� d'autres noms. C'est cet instinct qui a fait la force des religions modernes, puisque toutes, � leur naissance, dans leur premi�re phase de pros�lytisme populaire, se sont tour � tour adress�es � lui. Un encyclop�diste du XVIIIe si�cle, un jacobin de la Convention, un d�mocrate de 1830 �taient probablement mus par les m�mes sentiments qui font aujourd'hui le ressort et la force vive de notre action. Mais - l� est le point essentiel - la foi socialiste est la seule forme de cet instinct universel qui r�ponde exactement aux conditions actuelles de la vie sociale, de la vie �conomique. Toutes les autres ont �t� d�pass�es par le cours des temps. Toutes les autres sont discordantes et retardataires. Que ceux qui s'y obstinaient de bonne foi le comprennent et viennent � nous. Le socialisme est donc une morale et presque une religion, autant qu'une doctrine. Il est, je le r�p�te, l'application exacte � l'�tat pr�sent de la soci�t� de ces sentiments g�n�raux et universels sur lesquels les morales et les religions se sont successivement fond�es. Sa doctrine est �conomique plut�t que politique. Pourquoi ? Parce que l'analyse de l'histoire - analyse que chacun de nous peut v�rifier et confirmer par son exp�rience quotidienne - �tablit pr�cis�ment que les faits �conomiques, c'est-�-dire les formes de la propri�t�, les ph�nom�nes de production, d'�change et de distribution de denr�es, dominent de plus en plus l'�volution des soci�t�s modernes, gouvernent de plus en plus leurs institutions et leurs rapports politiques. Sa doctrine a pour principe initial ce qu'on appelle la lutte des classes. Pourquoi ? Parce qu'en effet, le caract�re essentiel des soci�t�s modernes, consid�r�es du point de vue �conomique, est la division progressive en deux classes des individus qui les composent : d'une part, les poss�dants, ceux qui d�tiennent le capital et les moyens de production cr��s par la nature ou par le labeur accumul� des si�cles ; d'autre part, les prol�taires, ceux dont la propri�t� consiste uniquement dans leur force personnelle de travail, dans leur vie et dans leurs bras. Concentration progressive des capitaux et des instruments de travail entre les mains des poss�dants, accroissement progressif du nombre des prol�taires, tel est le trait dominant de l'�volution �conomique depuis un si�cle et demi, c'est-�-dire depuis que la science a multipli� l'emprise des hommes sur les richesses et les puissances naturelles. Obligation imp�rieuse pour le prol�taire de travailler au service et au profit du capital, de devenir le salari� d'un patron, telle est la cons�quence in�luctable de cette �volution.
Pourquoi est-on socialiste ?
On est socialiste � partir du moment o� l'on a consid�r� ce fait essentiel : le patronat et le salariat s'engendrant l'un l'autre et s'opposant l'un � l'autre, � partir du moment o� l'on se refuse � accepter ce fait comme n�cessaire et �ternel, � partir du moment o� l'on a cess� de dire : � Bah !, c'est l'ordre des choses ; il en a toujours �t� ainsi, et nous n'y changerons rien �, � partir du moment o� l'on a senti que ce soi-disant ordre des choses �tait en contradiction flagrante avec la volont� de justice, d'�galit�, de solidarit� qui vit en nous. Est-il vrai d'ailleurs qu'il en ait toujours �t� ainsi, toujours et partout ? Non, l'effort s�culaire des hommes pour vivre en soci�t�, pour exploiter en commun le patrimoine des richesses naturelles a d�j� connu d'autres formes dans l'histoire. Le salariat lui-m�me pr�sentait des caract�res moins d�finis aux temps de l'artisanat, du petit n�goce et de la petite industrie. Sa g�n�ralit� comme ses conditions actuelles, datent des progr�s du machinisme et du d�veloppement des soci�t�s anonymes de capitaux. Il est vrai qu'il est devenu aujourd'hui la loi commune. Mais c'est cette loi que ni notre raison ni notre c�ur n'acceptent plus. Vous �tes le fils d'un salari�, ouvrier, employ�, journalier agricole. Sauf hasard providentiel, votre destin�e est de demeurer toute votre vie un salari�. Voil�, tout � c�t� de vous, dans la rue voisine, le fils d'un poss�dant, d'un d�tenteur de capitaux. � moins de circonstances extraordinaires, il restera sa vie enti�re, directement ou indirectement, un patron. Vous travaillerez pour lui, pour l'entreprise qu'il dirige, ou bien pour l'entreprise o� il a plac� ses fonds et dont il a mis les titres dans son tiroir. Le produit de votre travail servira pour une part � vous nourrir, vous et les v�tres, mais pour le surplus, � constituer ses profits. Ce salaire, tant qu'il a �t� le ma�tre absolu, il l'a comprim�, maintenu � un taux d�risoire et inhumain, pour accro�tre � la fois ses d�bouch�s et ses b�n�fices. Il a d� le relever peu � peu depuis que vos camarades et vous, group�s pour votre d�fense commune, lui avez fait sentir, de temps en temps, la menace de votre force, depuis aussi que, sous l'influence des penseurs et des hommes d'action socialistes, l'opinion publique s'est entr'ouverte aux id�es de progr�s et d'�quit�. Cependant, votre salaire ne repr�sentera jamais la valeur enti�re de votre travail. Toujours, quoi qu'il arrive, une part de cette valeur sera per�ue, retenue au profit du capital que l'autre poss�dait � sa naissance et que vous ne poss�diez pas. Il en sera ainsi pendant toute sa vie, et pendant toute la v�tre. Pourquoi ? Est-ce juste ? Et cela peut-il durer ? Que disaient, il y a cent trente ans, les hommes de la R�volution fran�aise ? Ils disaient : fils de noble, fils de bourgeois, fils de serf ou de manant, les hommes naissent tous libres, tous �gaux, p�tris du m�me limon, de la m�me argile. La soci�t� doit consacrer leur �galit� naturelle. Plus de distinction tir�e de leur origine, de ce qui pr�c�de leur venue au monde, de ce qui devance la manifestation de leur utilit� personnelle... Les hommes de la R�volution avaient cru achever leur �uvre en confondant tous les ordres de l'ancienne soci�t�. Ils ne se doutaient pas que, dans la soci�t� moderne, la m�me iniquit� repara�trait, sous une forme moins supportable encore, par la formation et la distinction des classes. Ils ne se doutaient pas qu'il nous faudrait reprendre, apr�s eux, sur nouveaux frais, leur t�che r�volutionnaire. Fils de poss�dant ou fils de prol�taire, les hommes naissent tous libres, tous �gaux. Pourquoi la soci�t� livre-t-elle les uns aux autres, asservit-elle les uns aux autres, exploite-t- elle le travail des uns au profit des autres ? On nous r�pondra : la soci�t� distribue � chacun de ses membres le r�le, la t�che qui convient � ses facult�s. Il faut bien que l'un commande et que l'autre ob�isse, que l'un dirige et que l'autre ex�cute, que l'un travaille de son cerveau, l'autre de ses bras. Il existe n�cessairement comme une hi�rarchie d'emplois sociaux, auxquels une soci�t� polic�e pourvoit selon la diff�rence des aptitudes, c'est-�-dire de l'intelligence et de la culture. Soit, il faut des hommes pour toutes les t�ches, et il serait absurde que chacun d'eux pr�tend�t � diriger les autres. Mais o� trouverons-nous l'assurance que le fils du poss�dant en f�t plus digne que le fils du prol�taire ? Quand donc a-t-on mesur� contradictoirement leurs aptitudes, c'est-�-dire leur intelligence et leur culture ? L'un est plus instruit que l'autre ? C'est qu'un premier privil�ge, une premi�re distinction arbitraire les a s�par�s, d�s que leur conscience s'�veillait � la vie. Les fils de poss�dants ont eu leurs �coles � eux, o� l'instruction n'a pour ainsi dire pas de fin, o� le plus m�diocre esprit, � force de temps et de sollicitude, finit par usurper un semblant de connaissances. Les fils de prol�taires ont les leurs, o� l'�tude est limit�e dans ses programmes et dans sa dur�e, et que les plus aptes doivent quitter bien vite pour apporter � leur famille un compl�ment de subsistance, pour entrer � leur tour dans la servitude du travail salari�. Si l'on pr�tend r�server aux plus dignes les emplois de direction et de commandement, qu'on commence donc par donner � tous la partie �gale ! Que l'instruction soit commune entre tous les enfants, semblable pour tous, qu'elle devienne entre eux un moyen de s�lection exacte... et alors nous verrons bien � qui le prix du m�rite reviendra. Que de degr� en degr� l'�cole nationale retienne vers les cultures sup�rieures et les hauts emplois sociaux ceux qui s'en montreront les plus dignes, ceux-l� seuls, fussent-ils fils de poss�dants. Ce jour-l�, nous pourrons constater dans quelle classe de la soci�t� la s�ve humaine monte avec le plus de vivacit� et de fra�cheur. D'ici l�, on aura justifi� un privil�ge par un autre, rien de plus. On nous r�pondra encore, comme dans les livres de morale : il ne tient qu'aux fils d'ouvriers. Qu'ils soient laborieux, sobres, �conomes, qu'ils appliquent toute leur force � leur travail, qu'ils acqui�rent la confiance de ceux qui les emploient et, peu � peu d'�chelon en �chelon, ils pourront devenir � leur tour patrons ou propri�taires. Il n'existe plus, dans notre soci�t� actuelle, de caste ferm�e dont l'entr�e soit interdite. Parmi les patrons d'aujourd'hui combien sont fils de prol�taires, combien ont d�but� dans la vie sans privil�ge h�r�ditaire du capital, avec le seul don de leur �nergie et de leur intelligence ... je le conc�de encore. Il est vrai que, parmi les patrons d'aujourd'hui, et quelquefois parmi les plus puissants, tous ne le sont pas par droit de naissance. Les soci�t�s modernes font une terrible consommation d'hommes. Il y a chez elles disette de talents tout comme il y aura un jour p�nurie de charbon. Elles ne peuvent s'embarrasser sur le choix ou discuter sur l'origine, R�fl�chissez cependant. Si les enfants d'ouvriers et de paysans �taient tous �galement sobres, �conomes, laborieux, pourraient-ils devenir tous, en r�compense de leurs vertus, patrons ou propri�taires ? N'est-il pas �vident que la classe privil�gi�e est, par sa nature m�me, une sorte d'oligarchie, une classe � effectif n�cessairement limit� ? L'un ou l'autre d'entre vous, par son m�rite ou sa bonne fortune, pourra peut-�tre un jour franchir la barri�re ; mais elle ne saurait s'ouvrir � tous. On disait jadis, apr�s l'abolition des lois qui r�servaient aux gens de � sang bleu � tous les grades militaires, que chaque soldat portait dans sa giberne le b�ton de mar�chal de France. Que voulait-on dire par l� ? Qu'aucun obstacle l�gal n'emp�chait plus un soldat de parvenir au grade supr�me, et de m�me, il n'y a pas d'impossibilit� l�gale � ce que le petit apprenti devienne un jour le chef de la grande usine. Mais � quoi se r�duit sa chance ? Combien y a-t-il de soldats qui, de leur giberne, doivent faire sortir le b�ton de mar�chal ?
La v�ritable �galit�
Que prouveraient d'ailleurs ces �l�vations isol�es ? Si les privil�gi�s d'aujourd'hui sont n�s un peu partout, les privil�ges n'en sont ni moins iniques, ni moins odieux. S'il n'existe plus entre les classes de cloisons �tanches, si leurs limites sont ind�cises, elles n'en sont pas moins ennemies. Il se produit des �changes entre elles. Qui le nie ? Mais dans le hasard de ces �changes nous ne pouvons voir que des accidents, non pas le jeu normal d'une loi. Qu'un ouvrier acc�de � la bourgeoisie, c'est un miracle. Qu'un bourgeois retombe au travail manuel, c'est une catastrophe. Tel patron est le fils d'un ouvrier ou d'un paysan, je le veux bien. Mais que seront ses enfants � lui ? des fils de bourgeois comme les autres. La bourgeoisie aura pomp� un peu de sang jeune, voil� tout. L� n'est pas la v�ritable �galit�. Quand bien m�me dans la soci�t� pr�sente - et cela n'est ni vrai ni possible - il existerait une harmonie entre les privil�ges sociaux et les qualit�s individuelles, si ceux qui commandent �taient les plus dignes du commandement, si les plus riches �taient les plus dignes de la fortune ; rappelez-vous ceci : que le capital se transmet ind�finiment alors que nulle qualit� du corps et de l'esprit n'est n�cessairement h�r�ditaire. Avec chaque g�n�ration, le classement humain recommence sur nouveaux frais. Le fils de l'homme le plus intelligent peut �tre un sot, le fils de l'homme le plus �nergique peut �tre un faible. S'ils n'apportent pas ces tares en naissant, le luxe et la paresse peuvent promptement les en affliger. Quel droit peuvent-ils revendiquer au privil�ge social sinon leur droit de naissance ? Ils le recueilleront pourtant dans leur h�ritage, comme un dauphin de France recueillait jadis la couronne de droit divin, comme l'a�n� d'un noble recueillait les titres et les terres de sa maison. La soci�t� actuelle n'interdit pas � l'ouvrier, au paysan de conqu�rir parfois les hautes dignit�s capitalistes, mais renvoie-t-elle leurs enfants � l'atelier ou � la terre, quand ils ne sont bons, comme il arrive, qu'� conduire la charrue ou qu'� manier le marteau ?
La v�ritable �galit� consiste dans le juste rapport de chaque individu d'o� qu'il soit n�, avec sa t�che sociale. Certes, le socialiste ne nie pas cette donn�e brutale : l'in�galit� naturelle, l'in�galit� de la force, de la sant�, de l'intelligence entre les individus. Il n'entend pas faire passer sur eux le rouleau compresseur pour les r�duire tous au m�me niveau, pour les confondre tous dans une sorte de moyenne humaine. La t�che qu'il veut assumer est plus lourde cent fois que celle de la soci�t� actuelle, puisqu'il veut exploiter au mieux cette terre, tirer le plus riche rendement des ressources del� nature et de l'industrie, les produire avec la moindre d�pense de travail humain, les r�partir selon le juste �quilibre des besoins. Donc, plus encore que la soci�t� actuelle, et parce que son �uvre comportera des besognes de direction plus complexes, il attache du prix � l'intelligence et � la science. Nous comprenons clairement, nous socialistes, que nous n'accomplirons l'�uvre immense qui nous est remise par le destin, qu'en pla�ant chaque travailleur � son poste exact de travail, � celui que lui assignent ses facult�s propres, judicieusement reconnues et cultiv�es par l'�ducation commune. Mais ces affectations n�cessaires, nous les r�glerons par la seule consid�ration des aptitudes personnelles, au lieu de les abandonner follement, comme le r�gime bourgeois, aux accidents de la naissance. D'ailleurs, dans cette r�partition des t�ches, nous n'entendons introduire aucune id�e de hi�rarchie et de subordination. Nous ne s�parerons pas � nouveau l'unit� sociale en castes mouvantes mais tranch�es. Meilleurs ou pires, plus forts ou plus faibles, tous les travailleurs nous apparaissent �gaux et solidaires devant le m�me devoir. La bonne distribution du travail commun exige qu'entre eux le commandement revienne aux plus dignes, mais il leur sera remis pour le profit commun non pour leur honneur et leur profit personnel. Notre but n'est pas du tout de r�mun�rer leur m�rite qui est l'ouvrage de la nature et de l'effort accumul� de la civilisation, mais de l'utiliser dans l'int�r�t de la collectivit� tout enti�re. Ils ne seront pas � proprement parler, des chefs, mais des travailleurs comme les autres, associ�s, assembl�s dans la m�me �uvre avec leurs fr�res de travail, chacun peinant � son poste, tous s'effor�ant vers le m�me objet, qui est l'�gal bien- �tre et le bonheur commun des hommes.
De quoi est fait le capital ?
Ainsi, par une r�volution semblable � celle qu'ont accomplie nos p�res, nous installerons la raison et la justice l� o� r�gnent aujourd'hui le privil�ge et le hasard. Dans la R�publique du Travail, point de distinctions sociales, mais seulement des r�partitions professionnelles. Ces affectations auront pour fondement unique l'aptitude personnelle, propre � chaque individu, naissant et s'�teignant avec lui. La soci�t� pr�sente au contraire repose essentiellement sur la division en classes : classe des poss�dants, classe des prol�taires, et cette division a bien pour principe le capital, puisqu'elle appara�t avec la possession du capital, puisqu'elle se transmet et se perp�tue, comme vous l'avez vu, avec le capital lui-m�me. Il est temps ici de retourner en arri�re et d'envisager de plus pr�s ce mot dont nous nous sommes d�j� servis tant de fois. Le capital qu'est-ce donc que ce talisman magique dont la pr�sence ou l'absence transforme notre condition, notre �tat, notre vie enti�re ? Comment se pr�sente-t-il � nous, quelle est son origine ou sa raison d'�tre, de quoi est-il fait ? Si je dis de mon voisin qu'il est un riche capitaliste, cela signifie qu'il est propri�taire de terres et d'usines, qu'il poss�de ce qu'on appelle aujourd'hui des valeurs mobili�res - actions de soci�t�s ou rentes sur un �tat, - qu'il a de grosses sommes plac�es chez son banquier ou chez son notaire et beaucoup de billets de banque ou d'or dans son tiroir. L'or et les billets de banque ne sont pas des richesses r�elles, ce sont des monnaies, c'est-�-dire des valeurs fictives, imagin�es dans un �tat lointain de la civilisation pour repr�senter les denr�es et marchandises de toute esp�ce, pour en faciliter l'�change et la conservation. Les m�taux pr�cieux et le num�raire sont, dans le r�gime actuel, les moyens de paiement universellement adopt�s, mais ils ne sont par eux-m�mes d'aucune utilit� sociale. Il est ais� de concevoir une soci�t� parvenue � un haut degr� de culture et de civilisation, o� la monnaie ne serait cependant pas employ�e. Il suffirait d'adopter, entre les hommes, une autre fa�on de distribuer les produits de leur travail et les richesses naturelles. Si nous faisons, par l'imagination, l'effort de supprimer tout l'or et tous les billets existant sur cette terre, les int�r�ts priv�s d'une multitude d'hommes en seront momentan�ment boulevers�s, mais, dans son ensemble, la richesse totale du monde n'en sera aucunement diminu�e. Car, consid�r�e en elle-m�me, la monnaie ne satisfait � aucun des besoins des hommes. Ce n'est pas avec de l'or qu'on mange, qu'on se chauffe ou qu'on se v�t, qu'on b�tit ou qu'on construit une machine. Nous en sommes venus, peu � peu, � consid�rer l'or comme le signe repr�sentatif de toutes les valeurs, mais il n'est pas par lui-m�me une valeur, si ce n'est pour les rares industries qui l'emploient comme mati�re premi�re. Un compte dans une banque n'est pas autre chose qu'une certaine quantit� de monnaie mise en d�p�t et que le d�positaire s'engage � nous repr�senter sur notre demande. Les rentes ou les actions ne sont pas autre chose que des monnaies � valeur variable et productrices de revenu annuel. � l�origine du compte, il y a un versement de num�raire. � l�origine du titre de rente ou de l'action, il y a une op�ration de placement, c'est-�-dire l'�change de la valeur mobili�re contre une certaine quantit� d'or ou de billets. Toute cette premi�re cat�gorie de capitaux ne repr�sente donc, sous une forme simple ou compliqu�e, directe ou indirecte, que la monnaie et ses divers modes de transformation. Nous pourrions en rechercher ensemble l'origine, et nous nous convaincrions ais�ment que dans l'immense majorit� des cas la possession du num�raire, sous ses multiples formes, ne correspond nullement au travail personnel de l'homme qui le d�tient, que cette valeur a �t� cr��e, avant lui, en dehors de lui, par le travail des autres hommes. Mais je pr�f�re insister sur le fait essentiel, � savoir qu'il s'agit uniquement ici d'une valeur imaginaire, d'une valeur de convention, que, nous autres hommes, jouons avec la monnaie comme on voit les enfants jouer avec des jetons ou des cailloux, et qu'on pourrait la supprimer d'un trait de plume sans que la consistance vraie du monde f�t chang�e, sans que la somme des richesses r�elles qu'il engendre pour les besoins des hommes f�t diminu�e d'un morceau de pain. On nous a mainte et mainte fois affirm� que, m�me sous cette premi�re forme, le capital �tait indispensable � la vie des soci�t�s. � quelle fonction vitale des soci�t�s serait-il donc n�cessaire ? Parler ainsi, comme on le fait chaque jour, c'est commettre une confusion pu�rile entre les capitaux eux-m�mes et les produits ou marchandises de toute esp�ce que, dans l'�conomie actuelle, ils repr�sentent et permettent seuls d'acqu�rir. Les capitaux ne sont pas n�cessaires, et ne peuvent le sembler qu'en vertu d'une fiction, d'une convention universelle. Ce n'est pas, je le r�p�te, avec de l'argent que l'on monte une usine ou que l'on rend une terre productrice, c'est avec des mat�riaux ou des outils que l'argent n'a pas cr��s et qui existeraient sans lui. Ce n'est pas en r�alit� avec l'argent qu'on paie des salaires, c'est avec des denr�es de toute sorte qu'on �change aujourd'hui contre l'argent, mais qui sont produites sans lui, et qui pourraient �tre r�parties par un autre moyen. Si vous voulez appr�cier l'importance relative du travail et des capitaux d'�change, songez qu'on pourrait retirer du monde, sans l'appauvrir, toutes ses richesses monnay�es, alors qu'on n'en saurait retirer, sans paralyser sa vie, un seul jour du travail unanime des hommes. Cependant la possession de ce signe conventionnel, de ce simulacre, assure aux heureux �lus, comme dans les contes de f�es, tous les bienfaits et la satisfaction de tous les v�ux : le droit de ne pas participer par le travail au labeur commun du monde, le droit de pr�lever un large tribut sur ce que produit le travail des autres, le droit de faire fleurir leur paresse et leur faste sur le surmenage et la mis�re de la multitude. Nos yeux et notre esprit sont accoutum�s � ce spectacle ; nous en sommes venus � le juger naturel. Si nous en trouvions le tableau dans quelque r�cit d'explorateur, ou dans les visions imaginaires d'un Rabelais ou d'un Swift, son absurdit� nous saisirait autant que son injustice. J'en viens � la seconde classe de capitaux : la terre, son sol et son sous-sol, les forces qu'elle rec�le, les b�timents qui la couvrent, les engins de toute sorte dont l'industrie humaine l'a peupl�e. Ici, c'est autre chose. Ce capital est r�el. Il repr�sente notre vrai patrimoine, notre vraie richesse. Il n'est pas moins indispensable � notre vie que le travail, puisque c'est � lui que le travail s'applique, c'est lui que le travail fait valoir. Ces richesses communes de la terre sont la condition m�me de notre existence ; aussi le labeur continu des hommes les a-t-il en partie cr��es, en partie am�nag�es : et si l'avenir peut nous promettre de plus en plus de bien-�tre, de plus en plus de confort et de s�curit�, c'est par leur exploitation plus exacte et plus savante. Mais, s'il en est ainsi, comment concevoir que ce qui est n�cessaire � la totalit� des hommes demeure la propri�t� exclusive de quelques-uns ? O� sont leurs titres ? Le capital utile du monde est, pour une part, le don gratuit de la nature, d'autre part, l'h�ritage du travail s�culaire de l'humanit�, car toutes les g�n�rations qui se sont succ�d� sur cette terre y ont tour � tour ajout� leur part. N'avons-nous pas tous la m�me vocation aux richesses naturelles ? N'en sommes-nous pas tous, en naissant, propri�taires �gaux et indivis comme de l'air et de la lumi�re ? N'y avons-nous pas tous le m�me droit, contre le m�me devoir, � le devoir de les entretenir et de les accro�tre dans la mesure de nos forces. Quel jour, pour reprendre le mot d'un po�te, avons-nous, comme Esa�, vendu notre part de l'h�ritage ? Et tout ce qu'a incorpor� � la nature, depuis des centaines et des milliers de si�cles, depuis que l'homme a paru sur cette terre, le travail accumul� des g�n�rations, comment une poign�e d'individus s'arrogerait-elle le pouvoir d'en d�tenir, � elle seule, le profit et l'usage ? C'est � tous les hommes que doit revenir le bien cr�� par tous les hommes. C'est la collectivit� pr�sente qui est la seule h�riti�re l�gitime de la collectivit� ind�finie du pass�. La n�cessit� commune, l'origine commune, voil� ce qui justifie doublement la communaut� du capital, en tant que le capital repr�sente l'ensemble des richesses naturelles et des moyens de production. Il y a dans cette v�rit� quelque chose d'�clatant et de n�cessaire, et l'on n'en peut plus d�tacher ses yeux d�s qu'on l'a clairement saisie une fois. Pourtant, il est naturel qu'elle ait longtemps �chapp� � l'intelligence humaine. Durant de longs si�cles, le travail humain s'est poursuivi dans un �tat de diss�mination extr�me et d'ignorance r�ciproque. Courb� sur sa t�che isol�e, n'apercevant rien de celle qu'accomplissaient ailleurs les autres hommes, n'employant gu�re � son effort particulier que sa propre force, le travailleur adaptait, ajoutait � sa personne son instrument de travail. Le petit champ que le paysan cultive, le marteau du forgeron, le m�tier du tisserand leur semblaient comme un prolongement de leurs bras. Cet aspect individualiste du travail semblait ainsi justifier, ou m�me engendrer la propri�t� individuelle. Mais, depuis cent cinquante ans, les grandes industries et les grandes agglom�rations d'hommes se sont form�es. L'exploitation des richesses naturelles n'est plus remise � l'effort morcel� des individus. Les besoins accrus du monde ne peuvent plus �tre satisfaits, la population multipli�e du monde ne peut plus subsister par la totalisation de t�ches distinctes et ind�pendantes. Les moyens de production sur lesquels repose l'existence de l'univers moderne se s�parent de plus en plus de la personne qui les manie pour s'ajuster dans un ensemble organis�. L'univers a pris de plus en plus la figure d'une usine immense et unique dont tous les rouages solidaires concourent � une m�me fin. Chaque jour nous voyons se resserrer ces liens de d�pendance mutuelle entre les esp�ces multiples de moyens de travail et de travailleurs. L'�conomie d'autrefois les abandonnait chacune � son libre jeu, � son initiative autonome. L'�conomie d'aujourd'hui les assemble, bon gr� mal gr�, dans des combinaisons et des disciplines collectives. Bient�t, les n�cessit�s m�mes de la vie du monde obligeront de soumettre � des directions d'ensemble - non seulement nationales mais universelles -les fabrications et les cultures, la distribution des mati�res premi�res et la r�partition des produits. Il le faudra pour parer � la disette des produits, � l'insuffisance de la main-d'�uvre ; il le faudra pour assurer l'�quilibre entre la production globale du monde, et la croissance continue de la population et des besoins. Le capitalisme lui-m�me sous la pression de cette n�cessit�, avait d� s'orienter, pendant les vingt ann�es qui ont pr�c�d� la guerre, vers l'organisation centralis�e de l'industrie. Mais ce corps unique, dont d�pendra ainsi la vie du monde, qui donc a qualit� pour en r�gler les fonctions essentielles, qui donc doit recueillir le fruit de son activit� universelle ? Quelques privil�gi�s ? Non certes, la collectivit� enti�re et universelle des hommes. Et ainsi, les formes collectives de la production moderne viennent ajouter une justification de plus, imposer comme une n�cessit� de plus, aux formes collectives de la propri�t�.
| | Pour �tre socialiste 2 |
|
|
| |
|
|
© L'OURS - 12 cit� Malesherbes 75009 Paris
|
|