Un siècle d’histoire du travail par les textes,par CEDRIC PERRIN

Les lois sur le travail de 2016 et 2017 ont suscité en France de vifs débats et d’importantes mobilisations. Toutes deux d’inspiration libérale, bien que défendues par deux gouvernements différents (mais que la présence d’Emmanuel Macron rapproche), elles devaient, selon leurs promoteurs, apporter des « réformes structurelles » que le pays paraissait avoir trop longtemps retardées pour corriger les supposées rigidités de son marché du travail, héritées de son passé. Fort justement, ces deux ouvrages appellent à se méfier de la tendance à voir partout des innovations, qui ne sont plus que toutes relatives une fois remises en perspective historique. À propos des livres de Christian Chevandier, La guerre du travail. De la crise à la croissance, Belin, 2017, 311p, 17€ et Le travail en France, Des « Trente glorieuses » à la présidence Macron, Belin, 2018, 256p,19€).

Article à paraître dans L’OURS 487, avril 2019

C’est à cette plongée dans un siècle d’histoire du travail que Christian Chevandier nous invite dans ces deux volumes publiés dans la collection « Textes choisis ». Spécialiste reconnu de l’histoire du travail auquel il a consacré plusieurs ouvrages (sur les cheminots, les policiers ou les infirmières notamment), il a sélectionné au total 41 documents (23 dans le premier opus, 18 dans le second) qui reflètent les réalités et les mutations du travail en France depuis les années 1930. Chacun est introduit par une notice de quelques pages qui le replace dans son contexte, en présente l’auteur mais aussi les enjeux, en longue durée, du thème qu’il vient illustrer.

La Guerre du travail couvre la période 1930-1950 puis Le Travail en France celle qui s’écoule de 1950 à nos jours. Chacun des deux livres est divisé selon un plan chronologique qui propose au total six grands temps dans cette histoire du travail : la crise des années 1930 ; Vichy et l’Occupation (qui se trouve ainsi replacé dans une séquence plus longue) ; la Libération et ses lendemains ; les années de croissance 1950-1965 (plus courte donc que les fameuses « Trente Glorieuses » dont les guillemets du titre soulignent la relativité) ; puis celles de remise en cause, de 1965 à 1980 ; et, enfin, les années de crises de 1980 à 2020. Le choix des documents a été guidé par la volonté de « donner la parole aux travailleurs, hommes et femmes » en privilégiant les témoignages plutôt que les textes normatifs. Les images ont également été écartées puisqu’il s’agit d’un recueil de textes mais on y trouve néanmoins d’intéressants commentaires de films d’actualité (sur les travailleurs immigrés des rizières de Camargue durant l’Occupation) ou de documentaires (un plan séquence d’un étudiant de l’IDHEC dans lequel une jeune ouvrière refuse de reprendre le travail après Mai 68). D’aucuns trouveront certainement à redire qu’il manque à ce corpus tels ou tels documents, à leurs yeux, incontournables. Mais ceux-ci ont le plus souvent déjà été publiés et il paraît plus intéressant de proposer, comme le fait Christian Chevandier, des documents originaux, ou tout au moins peu connus, comme ce témoignage d’un refus de conduire un train de déportés en 1942 ou encore, dans un registre différent, celui d’un entretien conduit par le chercheur lui-même, récit des souvenirs de grève et d’occupation d’usine de 1936.

Histoire politique et sociale
L’auteur adopte une démarche d’histoire politique et sociale du travail en revenant sur les temps forts comme le Front populaire, la « bataille de la production » ou les réformes sociales de 1982. Les luttes et le thème de la grève occupent une grande place dans les deux volumes (celles de 1936, 1947, mai 68, 1995 mais aussi celles des ateliers d’Oulins pendant l’Occupation ou des mineurs de Lorraine en 1963) tout comme l’État comme acteur de l’évolution des conditions de travail qu’il encadre par la législation, avec les moments de conquêtes sociales ou les conceptions particulières de Vichy. Fin connaisseur d’un sujet qu’il maîtrise, l’auteur sait cependant ne pas se cantonner au récit trop sec d’une histoire chronologique et institutionnelle. Sous les plumes de Simone Weil, François Cavanna ou celle d’Ousmane Sembène, par exemple, le travail retrouve sa dimension d’expérience pratique et quotidienne avec ses gestes, ses rythmes, ses conséquences sur les corps et la santé et aussi ses temporalités : de la semaine et de l’année, avec ses temps de vacances, expressions d’un droit au repos ; d’une vie et d’une carrière avec ses temps d’apprentissage du métier, de chômage et la retraite. Une carrière souvent beaucoup plus mobile que ne le laissent supposer les « légendes » qui se complaisent dans le récit de « races de cheminots, de mineurs ou de flics de père en fils » (on pourrait ajouter le même constat pour les artisans). En réalité, les hommes exercent rarement le même métier que leur père et changent souvent d’entreprises et de métiers ; ce qui relativise au passage la portée des discours qui se sont diffusés depuis les milieux patronaux et les années 1980 sur la fluidité du travail qui n’a donc rien d’une nouveauté, bien au contraire.

Démarche d’histoire populaire
Bien que cela ne soit pas revendiqué, le livre s’inscrit dans la démarche d’histoire populaire, à laquelle les nombreux ouvrages d’Howard Zinn ont donné un large écho et reprise en France par plusieurs historiens et historiennes. Décrit depuis l’atelier ou le bureau, le travail est d’abord celui des ouvriers et employés, femmes et hommes, sans négliger, même s’il est moins présent, celui des agriculteurs et des artisans. En revanche, celui des cadres et des ingénieurs reste absent, bien que des recherches se soient intéressées à ces catégories ces dernières années. C’est sans doute une limite de cette démarche. Ce petit bémol n’occulte pas l’intérêt de la somme documentaire rassemblée dans ces deux livres. Tous ceux dont l’histoire du travail éveille la curiosité trouveront à y nourrir leurs réflexions.

Cédric Perrin