Un nouveau cycle social-démocrate ?, par ALAIN BERGOUNIOUX

weber_compromisVoici un livre qui ne cache pas son projet, il est d’assumer l’action historique et l’action présente de la social-démocratie européenne. C’est courageux dans le climat actuel, avec toutes les critiques qui s’abattent sur le quinquennat de François Hollande – et par extension sur les socialistes européens – au point de perdre une lucidité élémentaire.
a/s de Henri Weber, Éloge du compromis, Plon, 2016, 294p, 15,90€

Il est vrai que cela n’a jamais été facilement porté en France de se revendiquer de la social-démocratie. Le mot a même été banni jusqu’à la fin des années 1980. Aujourd’hui, les partis socialistes européens, quelle que soit la « famille » à laquelle ils se rapportent, le travaillisme, le socialisme, la social-démocratie proprement dite dans l’Europe du nord, sont en difficulté. La mesure électorale en fournit une preuve évidente : 10 %, en moyenne, de moins dans les résultats de cette dernière décennie par rapport à la précédente. C’est ce que veut comprendre Henri Weber pour répondre à l’interrogation récurrente, déclin irrémédiable ou nouveau cycle ?

Le quatrième âge de la gauche

C’est plutôt la réponse d’Henri Weber, nous serions dans un « quatrième âge » de la gauche de gouvernement. Après le premier âge révolutionnaire avant 1914, a succédé, à partir de l’entre-deux-guerres et, surtout, dans les décennies de l’après-guerre, un âge parlementaire réformiste, la « grande époque » en quelque sorte, où s’est développé l’État social, plus ou moins fortement selon les pays. Un âge des « compromis de crise » à partir de la fin des années 1970 jusque dans les années 1990, a pris, ensuite, la place pour maintenir les acquis de la période précédente, en faisant face à une croissance plus faible et à un accroissement du chômage, les différents partis utilisant leurs ressources propres, particulièrement dans les pays de social-démocratie, les liens avec les syndicats, pour faire accepter une modération salariale et une restructuration des secteurs industriels en difficulté, en échange de transferts sociaux et de droits nouveaux pour les syndicats. C’est ce qui est, justement, en cause aujourd’hui. Car ces compromis « défensifs » – pensés encore principalement dans le cadre des États nationaux- ont été mis en cause, en ce début de siècle, par l’accélération de la mondialisation, par les effets de la révolution numérique, par la financiarisation de l’économie. Les États, plus impécunieux et plus faibles, peinent à protéger les populations. La crise de 2008-2009, a aggravé toutes ses difficultés.

Quelle adaptation aux réalités nouvelles ?

Une adaptation à ces réalités a dû être menée. Henri Weber l’étudie en prenant trois exemples nationaux, l’Allemagne, depuis la politique de l’agenda 2010 du chancelier Schröder, la Suède, depuis les années 1990, la France de l’actuel quinquennat de François Hollande. Les intentions peuvent être comparées : redresser l’économie et la rendre plus compétitive, réformer les États sociaux en inventant d’autres formes de protection sociale, particulièrement la « flexi-sécurité », intégrer les exigences du développement durable. Mais, les conditions concrètes politiques, sociales, culturelles – et la fermeté initiale des projets de réforme, aurait pu ajouter l’auteur – expliquent les différences de résultats. Ils sont en demi-teintes en France, surtout en termes d’emploi. La place de la négociation sociale est, ici, évidemment décisive – et l’on sait que c’est là une difficulté française, comme on l’a éprouvé récemment. Mais, il ressort de ces analyses que les socialistes ne sont pas demeurés inertes et tentent – contrairement à ce qui est dit par les droites européennes – de renouveler leurs politiques. Une analyse des contraintes propres à chaque pays et de la portée des résultats aurait été utile pour mieux apprécier les différences.

La dernière partie du livre est consacrée à l’Europe. Henri Weber, considère, à juste titre, que le sort du socialisme en Europe est lié à celui de l’Union européenne – et sans doute réciproquement. Bon connaisseur de la question européenne, l’auteur explicite bien les raisons des difficultés actuelles. Les vices de construction de l’Europe de Maastricht et de l’euro trouvent leur explication dans le climat d’optimisme qui régnait dans les années 1990. François Mitterrand pensait sincèrement que l’Europe politique et sociale se construirait par la suite. Mais les difficultés propres des États et la domination du néo-libéralisme jusqu’en 2008 ont fait en sorte qu’il n’en a pas été ainsi. L’union souffre aujourd’hui d’une triple crise, une crise d’efficacité, une crise de légitimité, une crise de solidarité. Les deux derniers chapitres exposent un plan complet d’action pour y remédier – sans insister trop sur les conditions de possibilité. Mais, les difficultés actuelles ne doivent pas empêcher de proposer et d’agir.

Le lecteur comprend que ce livre apporte, à la fois, une analyse interprétative de la situation actuelle du socialisme européen – dont il ne désespère pas – et tout une série de pistes pour assurer un avenir. On peut regretter seulement que l’analyse n’envisage que peu les dimensions culturelles et sociales de l’évolution du socialisme européen. La dimension économique est, évidemment, essentielle, mais elle n’est pas la seule. Affronter la diversité de nos sociétés et la coexistence de multiples cultures n’est pas une tâche simple pour des partis constitués autour du clivage de la société industrielle, gauche/droite, qui s’est fragilisé. Pour avoir un jugement assuré, il faut avoir une vue d’ensemble. Car toutes les propositions que contient le livre ont pour condition de possibilité l’établissement de rapports de force effectifs. Les compromis ne reposent pas – et ils ne l’ont jamais fait – sur la bonne volonté. Ils sont la résultante de combats politiques.
Alain Bergounioux

Article paru dans L’OURS n°461, septembre-octobre 2016, page 3.