Obsèques de Léon Blum : discours de Guy Mollet, Daniel Mayer, article de Robert Verdier

Guy Mollet : « Nous ne voulons pas vous pleurer comme un mort, nous voulons que vous restiez vivant parmi nous »…
Daniel Mayer :  Nous ne pensions pas qu’il fut « À l’échelle humaine ? »
Robert Verdier : Ce qu’il attend de nous

Discours et article parus dans Le Populaire de Paris, lundi 3 avril 1950.

Guy Mollet : « Nous ne voulons pas vous pleurer comme un mort, nous voulons que vous restiez vivant parmi nous »…

C’est au nom du Parti socialiste, de la Section française de l’Internationale ouvrière, c’est-à-dire au nom du Parti de Léon Blum qu’il me faut venir apporter à la mémoire de Léon Blum notre hommage douloureux et reconnaissant.

Mais pourquoi ne pas avouer que ce n’est pas seulement l’émotion qui m’étreint qui va m’empêcher de dire tout ce qu’il faudrait dire à cette heure ? Comment, en effet, parler de Léon Blum et du Parti sans être amené à retracer toute l’Histoire socialiste depuis cinquante ans ? Le Parti et lui ne faisaient qu’un ou, pour mieux dire, Léon Blum ne faisait qu’un avec son Parti.

Non pas certes qu’il ait jamais cherché à imposer ses conceptions autrement que par la puissance convaincante de son argumentation. Et à ceux qui déjà, en 1930, lors du congrès de la scission, l’accusaient d’être un « chef », il répondait :

« Je ne sais pas si je suis un chef ou si je ne suis pas un chef dans le Parti socialiste ; je ne

m’en rends nullement compte. Je sais que j’y occupe un poste qui comporte une responsabilité.

« J’ai souvent pensé à cette vieille plaisanterie : « Je suis leur, chef ; il faut donc que je les suive ». Dans un parti comme le Parti socialiste, cette plaisanterie contient une grande part de vérité et, pour ma part, je n’en ai jamais disconvenu. Je sais que dans un parti comme le nôtre, les chefs ne sont que des voix pour parler plus fort au nom de la masse, ils ne sont que des bras pour agir plus directement au nom de la foule. »

Je n’essaierai donc pas, dis-je, de retracer toute l’œuvre de Léon Blum ; je ne rappellerai pas tout ce que son action a apporté à la classe ouvrière, ni son enseignement à l’ensemble des hommes libres. Je me bornerai à chercher ce qu’il a voulu être pour notre Parti, et à montrer comment il y a merveilleusement réussi.

En 1920, il définissait ainsi le but assigné à son action :

« Je ne suis entré qu’à deux reprises dans la vie publique du Parti, à quinze ans de distance. J’y suis entré en 1904-1905 pour travailler à l’unité, et j’y suis revenu en 1917, à un moment où l’unité me paraissait menacée. Je n’y suis rentré que pour cela. »

Puis il définissait cette unité
nécessaire. Elle suppose à la foi
fidélité à la pensée socialiste, liberté de pensée et de discussion
à l’intérieur de l’organisation, et
synthèse harmonieuse des courants de pensée.

Écoutons-le plutôt :

« L’unité dans ce Parti doit être une unité synthétique, une unité harmonique, une sorte de résultante de toutes les forces et où toutes les tendances interviennent pour fixer et déterminer l’axe commun de l’action. »

Il précise :

« À l’intérieur de ce “credo”, de cette affirmation essentielle, toutes les variétés, toutes les nuances d’opinion sont tolérées. Les uns imagineront qu’on aboutira au but par tels moyens et dans tel temps, les autres par tels autres moyens et dans tel autre temps : toutes ces contrariétés de tendance sont permises, et nous ne pouvons pas les interdire sans renier notre but, qui est le groupement de tous les prolétaires de tous les pays. »

« Ainsi, quand le Parti inscrivait dans ses statuts que la liberté de discussion était entière, que la presse était libre, ce n’était pas de vagues notions démocratiques introduites dans nos constitutions socialistes, c’était une règle tirée de l’essence même de ce que doit être le Parti socialiste. »

Puis, tourné vers ceux qui devaient, le lendemain, fonder le parti bolchevique français, il leur criait :

« Vous, ce n’est pas l’unité en ce sens que vous cherchez, c’est l’uniformité, l’homogénéité absolues. Vous ne voulez dans votre parti que des hommes disposés, non seulement à agir ensemble, mais encore PRENANT L’ENGAGEMENT DE PENSER ENSEMBLE. »

Et l’on peut bien dire que toute la vie militante de Léon Blum a été dominée par cette volonté constante d’unir tous ceux qui restaient fidèles à leur Idéal.

Certes, il faisait de cette fidélité une condition préalable à l’unité.

Conscient de la grandeur de sa tâche, du poids de sa responsabilité, il disait :

« Tout de même, ceux que vous appelez des chefs ont un droit et un devoir. Ils sont les serviteurs de la volonté collective. Mais cette volonté, ils ont le droit d’essayer de la reconnaître et de l’interpréter. Ils ont le droit de se demander si ce qu’ils voient devant eux n’est qu’un remous de tourbillons contraires, s’égarant vers les rives, ou si c’est le vrai courant profond, lent, majestueux, qui descend du fleuve.

« Puis ils conservent, malgré tout, une conscience individuelle. Et il y a des moments où ils ont le droit et le devoir de se dire : “Est-ce que je peux ou est-ce que je ne peux pas suivre ?” »

Et quand des déviations graves ont, à plusieurs reprises, menacé de porter atteinte au fond même du socialisme démocratique, il n’hésita jamais à les briser, même quand il devait en souffrir cruellement dans ses affections personnelles et dans son amour de l’unité.

Revivons par la pensée toutes les grandes dates de la vie de notre Parti et de l’action de Léon Blum.

1904-1905 avec Jaurès vivant, construisant ensemble l’unité socialiste.

1914, continuant Jaurès, hélas ! disparu, collaborant avec Guesde et Sembat.

1919 : l’élaboration de cet extraordinaire programme, synthèse admirable, affirmant à la fois la nécessité de transformation économique et sociale tout en préservant la liberté et la démocratie.

1920 : sa défense de la « vieille maison ».

1921 : sa reconstruction.

1934 : la défense à nouveau de la « vieille maison », la défense aussi de la République menacée.

1936 : le gouvernement de Front populaire, la réalisation du plus formidable programme de transformation sociale qu’ait connu notre pays.

1940 : Riom. Léon Blum et, à travers lui, le Parti socialiste « au poste de combat comme témoins et défenseurs de la République accusée ».

Puis c’est la reconstruction encore une fois, après 1945.

Bâtisseur, reconstructeur, éducateur permanent. Léon Blum a formé et marqué une génération de socialistes, comme Jaurès l’avait fait avant lui.

Élève de Jaurès, il l’a continué, prolongé jusqu’à nous, et nous ne saurions mieux définir son génie qu’en lui appliquant ce qu’il disait lui-même de Jaurès :

« C’est un génie synthétique, c’est un génie symphonique ; c’est un génie dont le caractère est précisément de fondre en lui-même les diversités, les contradictions, de prendre des notions et des pensées qui pouvaient avant lui sembler discordantes et même contraires, et de les fondre dans, une espèce d’harmonie vivante. »

Oui, Léon Blum : le monde entier, les démocrates et les travailleurs de partout, la France démocratique et libre pleurent aujourd’hui. Mais nous, ceux dont vous avec fait des socialistes, nous les hommes du Parti de Léon Blum, nous ne voulons pas vous pleurer comme un mort, nous voulons que vous restiez vivant parmi nous, que votre vie et votre œuvre restent notre enseignement permanent, et que nous vous gardions solide et fraternellement unie autour de vous « votre vieille maison ».

Et vous, Madame, sa merveilleuse et courageuse compagne, vous ses enfants et ses camarades, vous tous, les siens, nous ne pouvons que vous demander : laissez-nous, à côté de vous, derrière vous, partager un peu de votre immense douleur.

Daniel MAYER : « Nous ne pensions pas qu’il fut « À l’échelle humaine ? »

Quelle chose horrible ! On voudrait ne rien faire d’autre que pleurer, seul, dans un coin, livré à soi-même. Mais il m’a été demandé, sous le signe d’une amitié profonde, qui s’avère aujourd’hui pour moi si cruelle, de prononcer quelques-unes de ces paroles que j’estime inutiles et qu’on croit nécessaires… Le premier sentiment de chacun en apprenant l’affreuse nouvelle a d’abord été la stupeur. Nous savions bien, à cause de la différence d’âge, qu’à un moment de notre vie nous connaîtrions ce choc. Mais, soit parce que nous le voyions chaque jour, plus clairvoyant et plus lucide, plus affectueux et plus proche, soit parce que nous ne pensions pas qu’il fût « à l’échelle humaine » et que nous croyions, à une sorte d’éternel miracle, soit encore parce que nous sentions tout le besoin que nous avions de lui, nous sommes restés glacés et comme vides de souffle. Et je sais bien que dans le monde entier, des millions d’êtres ont confusément deviné qu’ils perdaient – qu’ils le connussent directement ou non – un ami très cher.

Sans même que nous en ayons peut-être pleinement conscience, il avait pénétré dans nos vies, et c’est à la profondeur du gouffre qui s’est creusé devant nous que nous mesurons – et que nous mesurerons, plus encore, demain – combien cette pénétration était solide et forte. C’était vers lui avec le naturel de l’instinct, que nous nous tournions pour résoudre nos difficultés, apaiser nos querelles, éclairer nos pensées, élever nos consciences. Nous arrivions alors tout simplement dans la petite maison de Jouy-en-Josas, où son corps cherchait le repos mais dont son esprit avait fait la capitale de tout un monde. Les mots par lesquels il accueillait ses hôtes étaient ceux de l’amitié, de l’affection. Dans les plus grandes crises, il n’oubliait jamais les liens humains qui les attachaient à lui. On était à chaque fois surpris que dans un creux de sa mémoire, au moment où on sollicitait des avis qui intéressaient son parti, le pays ou le monde, il y eût place pour une question concernant la santé d’un des nôtres ou la petite chose purement personnelle dont nous l’avions entretenu longtemps auparavant.

On le croyait surhumain et c’est lui qui vous rappelait qu’il était un homme.

Si la question qu’on lui posait portait sur un détail, il savait la lier à une question plus vaste, à un autre détail, et devant nous il construisait une pyramide. Partie de rien, elle prenait tout de suite corps et l’on voyait l’ensemble. Nous n’étions pas à son niveau, mais il nous élevait avec lui sur les sommets de sa propre perspective. C’était toujours à l’échelle de l’univers ou à l’échelle des siècles qu’il apportait des solutions au problème, local ou actuel, que nous lui soumettions. Et cette immense synthèse, cet immense brassage qu’il opérait devant nous avec la dextérité d’un magicien ne l’empêchait pas de connaître les plus petites choses. Une idée nouvelle jaillissait à chacun de ses mots. Il en épousait entièrement le contour, narrait l’anecdote ou le souvenir qui l’y attachait, et cela avec un luxe de précisions qui atteignait parfois la limite de la coquetterie : il n’y avait guère de choses qu’il ne connût, ni de gens.

Lorsque, privé de liberté, il guidait néanmoins le parti socialiste sur les chemins obscurs de la clandestinité, lorsqu’il précisait pour nous, pour la Résistance, pour la France, pour le monde, ce que devait être la nature du combat, c’était aussi lui qui nous rassérénait et nous fortifiait. On sortait de Bourrassol rassuré, réconforté et, comme toujours à son contact, plus riche, meilleur.

De même, à Jouy, plus tard, lui, encore, et comme il eut fait des pas balbutiants d’un enfant, guidait nos vies, orientait nos esprits, les précisait comme nous n’aurions su le faire nous-mêmes.

Mais déjà avant de l’avoir interrogé, une première clarification s’était opérée en nous. Parce qu’on pouvait lui faire un rapport, lui poser une question, on les avait déjà dépouillés de tout ce qui eût été mesquin et inutile, de tout ce qu’il n’eût pas compris ni pu goûter. Sans le savoir, et par sa seule existence, il opérait une sorte de tri préalable en nous, de décantation, de purification, qui se créait tout naturellement parce qu’on devait se présenter devant lui et que quelque chose qui ressemblait à de la pudeur nous empêchait d’agir autrement.

Combien de problèmes ont été résolus, de différends aplanis, grâce à lui, sans qu’il l’ait même su, simplement parce qu’on aurait ressenti une gêne ou de la honte s’il en avait appris l’existence !

Et cependant nous savions bien qu’il n’était qu’indulgence et pardon et oubli.

Sa sérénité n’était pas le fruit exclusif de la philosophie ou de l’expérience. Elle était surtout faite de compréhension et de bonté. Son regard l’attestait et sa poignée de main, la vôtre prise entre les deux siennes qui la serraient vigoureusement, ou encore ses deux mains soudain abattues sur les épaules de l’être qu’il était heureux de rencontrer.

Sa générosité n’était démentie ni par la malice de son regard ni par son goût de l’anecdote savoureuse. Il était optimiste par tempérament. Et son optimisme, comme son indulgence, venaient de son amour et de sa connaissance de l’homme.

Les sentiments qu’il inspirait à ses amis étaient presque toujours doubles ; de l’admiration, mais de l’affection ; de la vénération, mais de la tendresse. Et chez ses adversaires, s’il soulevait la critique, il commandait le respect.

Il forçait les jugements à la nuance. Il imposait la recherche de la mesure. On l’a présenté comme un sectaire parce qu’il était ferme. Et cependant, nul n’a mieux que lui compris les nécessités mouvantes de la vie. On l’a présenté comme un faible parce qu’il était bon, mais nul n’a mieux que lui pos­sédé la force que donnent la conviction immuable, la volonté à son service et l’unité de la vie.

Il était la synthèse vivante de toutes les richesses qu’un esprit peut posséder. Intellectuel, il con­naissait toutes les souffrances ma­térielles des hommes. Penseur, il appréciait toutes les joies de la vie et n’écartait aucun des dons que la nature lui offrait. Laïque, il res­pectait et comprenait toutes les formes de croyance, toutes les beautés des légendes dont parfois les hommes ornent leur esprit. Juif, il estimait que le christianisme est une civilisation qu’il convient de défendre contre toutes les formes de barbarie modernes. Socialiste, il professait que seule la République crée le climat et est la condition des victoires ouvrières. Républicain, il savait que la démocratie politique a son terme normal et son épanouissement dans la démocratie sociale. Pacifiste, il n’était pas décidé à accepter une paix qui eût supprimé, avec les libertés individuelles, la raison même de vivre. Révolutionnaire, il était attaché plus que quiconque au respect de la personne humaine, à 1a sauvegarde de la vie individuelle, et répudiait la haine comme stimulant de l’action. Internationaliste, nul n’avait plus que lui au cœur l’amour bien compris de la patrie. Patriote, il savait que seules des solutions internationales préserveraient la paix et construiraient l’Europe et le monde.

C’est à tous ces combats qu’il s’était depuis toujours donné. A chacun de ceux-ci il semblait s’éle­ver davantage encore au-dessus de lui-même. Chaque épreuve le grandissait.

La Reconstruction de notre « vieille maison » au lendemain de 1920 comme les efforts pour la sauvegarde d’un quotidien de la pensée libre ; la lutte pour la paix et la justice sociale, de 1919 à 1924 ; les difficultés de la politique intérieure française et des constructions internationales de 1924 à 1934 ; la lutte pour la sauvegarde républicaine de 1934 à 1936 ; les réalisations du- Front populaire :congés payés, 40 heures, reconnaissance du droit syndical, libération paysanne inscrites, définitivement dans les conquêtes sociales ; la sauvegarde de l’honneur républicain à Vichy ; le témoignage doctrinal et vivant pour la liberté et pour la France à Riom ; l’unité de la Résistance française ; la lente reconstruction d’un parti clandestin possédant pour seuls critères du choix la fidélité, le courage, la valeur morale et la probité intellectuelle ; les prisons, la déportation, puis au retour, la clairvoyance courageuse de la défense de la dignité humaine ; l’affirmation magnifique d’un socialisme puisant ses racines dans la doctrine et s’élargissant jusqu’à l’homme, tout cela c’est à lui que nous le devons, c’est de lui que nous le tenons, c’est à lui que nous songerons lorsque quelqu’un plus tard, devant nous, l’évoquera.

Sa pensée sera en nous. Nous tenterons de la préserver. Je ne sais encore quelles mesures collectives nous prendrons pour cela. Je sais seulement qu’il n’est guère d’acte
de notre vie que nous n’éclairerons spontanément, en nous demandant: « Qu’en eût-il pensé ? » Si sur le plan humain l’approcher aura été pour nous un privilège, nous nous en acquitterons désormais en nous efforçant, à travers lui, de devenir meilleurs.

Lorsque nous imaginions, pen­dant la période de l’occupation de la France et de l’action clandestine, le symbole de nos espérances réa­lisées, nous évoquions ce que pour­rait être un congrès socialiste dans une France redevenue libre, où le président de séance, soudain, dirait ces simples mots : « La parole est à Léon Blum ». Nous avons connu ce congrès. Nous avons con­nu son retour avec la liberté re­couvrée. Nous ne pouvions imaginer qu’au-delà de ce moment merveilleux, il y en aurait un autre, que nous vivons maintenant, qui fait que personne, nulle part, ne dira plus jamais : « La parole est à Léon Blum ». Et des mots qu’il avait prononcés s’appliquent main­tenant, à lui.

« A aucune carrière politique, je ne vois de plus belle unité que la sienne », avait-il écrit, parlant de Jean Jaurès. Et, parlant de Sten­dhal : « Jusqu’à sa mort, il avait senti battre son cœur de jeune homme ».

Ce cœur s’est arrêté, brusque­ment au cours de l’après-midi d’un printemps tragique, qui devait ar­racher Emmanuel Mounier à la pensée française et Harold Laski au socialisme international. Et nous voici avec le sentiment d’un grand vide dans le monde et, pour nous, celui d’être orphelins.

Que voulez-:vous que je vous di­se, à vous, Janot, qui fûtes sa com­pagne héroïque et dévouée, volon­taire de la déportation à ses côtés, à qui nous devons peut-être la prolongation de sa vie, à qui il aura sûrement dû d’avoir une vieil­lesse heureuse ? A vous, Robert, de qui, nous dédiant le fruit de ses méditations solitaires, il écrivait avec tant de bonheur, qu’il con­naissait, comme nous les admirons tous, votre « rectitude d’esprit et votre fermeté, d’âme » ? A vous, Renée, qui fûtes, avec tant de cou­rage tranquille, tant d’abnégation et d’amour, la messagère fidèle et
discrète, aux sombres jours de ses prisons ? A vous, Catherine, que seuls la volonté et le caractère, hé­rités de vos parents, empêchent de laisser ployer sous la douleur la silhouette gracile pour laquelle vo­tre grand-père avait une si rare et si fière tendresse ? Vous, Mar­cel, frère qu’il aimait tant ? A vous, ses neveux ou ses nièces, messagers de parents absents, malades ou disparus ? Que voulez-vous que je dise ? Regardez devant vous. C’est tout un peuple, tout un monde qui, d’une égale souf­france, pleure avec vous celui que
vous pleurez.

La réconciliation qu’il désirait et pour laquelle il avait travaillé toute sa vie entre le peuple et la nation, la voici qui s’est faite spontanément au carrefour de la douleur. Les grands corps de l’État a quelques uns desquels il avait appartenu, l’élite du monde litté­raire ou politique qui avait été ou qui demeurait le sien, les habitants des corons et des faubourgs, tout cela aujourd’hui groupé dans la tristesse, atteste l’unité du chagrin et l’unité de la mémoire, comme l’atteste la présence d’ambassadeurs de tous pays, de délégations ve­nues de partout et qui créent, par leur seule présence, par leur com­munion affective, les liens d’un monde uni comme il aurait vou­lu qu’il le fût dans la joie.

C’est la même douleur qui étreignait, hier et ce matin, tous ceux et toutes celles qui, dans un cor­tège inépuisable et émouvant, s’ont venus défiler devant celui à qui ils doivent tant. C’est un deuil et qui s’exprime avec amour. Les plus humbles apportaient de modestes petites fleurs, témoignage de leur gratitude et de leurs sanglots. Des hommes levaient le poing fermé, salut du Front populaire, tandis que d’autres faisaient sur leur poitrine le signe d’un Dieu. Et ce mélange des classes et des philosophies atteint à la hauteur de la nation elle-même.

C’était vraiment, c’est encore, ce sera toujours la poignante recon­naissance du peuple, de tout le peuple qu’il a servi, et qui le sait.

Voilà. J’ai achevé la mission cruelle qu’on m’a imposée. L’ai-je remplie ? Hélas ! pour parler de lui, pour exprimer une pensée qui en fût digne, il aurait – déjà – fallu qu’il ne me manquât point.

Robert Verdier : Ce qu’il attend de nous

Et maintenant il faut continuer. Il faut poursuivre le combat qu’il a mené sans répit, le combat pour la paix et la justice, le combat pour le socialisme. Nous sommes innombrables à le pleurer. Et chacun de nous pourtant, parce qu’il l’a perdu, se sent seul et désespéré devant les lourdes tâches et les nobles devoirs.

Mais non ! Aucun ne cédera au découragement et à la douleur. Notre solitude et notre désarroi, nous chercherons à les surmonter par la fraternité de cette action collective où il nous a si longtemps conduits. Nous serons tous ensemble et nous serrerons les rangs, unis jusqu’au bout dans la fidélité, quel que soit notre poste de combat, quels que soient les accidents de notre destin, aussi longtemps qu’il nous restera des forces.

Léon Blum a été le témoin de la victoire remportée par les hommes libres sur les fascismes. Il a vu l’effondrement des dictatures totalitaires. Mais il est demeuré assez longtemps avec nous pour connaître les lendemains de cette victoire. Il a vu quelles nouvelles menaces venaient encore projeter leur ombre sur l’humanité, avant même qu’elle ait eu le temps de panser ses blessures et d’apaiser ses douleurs. Il était déjà engagé dans les nouveaux combats, au premier rang du socialisme international. Alors sa leçon reste pour nous singulièrement vivante et claire. Nous nous répéterons ce qu’il aimait dire de Jaurès : « Ne nous demandons pas ce qu’il ferait s’il était là, mais ce qu’il aurait voulu que nous fissions ».

Qu’attend-il de nous ?

D’abord que nous conservions au socialisme son véritable visage. Nul n’a dénoncé avec plus de force et plus de clairvoyance les caricatures odieuses du socialisme, les servitudes imposées au nom de la liberté, les inégalités établies au nom de la justice sociale, les étranges régimes où, selon le mot de Sophocle, le juste est devenu l’injuste. Quels que soient les hasards et les péripéties de la bataille nous nous rappellerons que le but suprême de la révolution socialiste, ce n’est pas seulement d’instaurer un ordre économique et de développer les richesses et la puissance des sociétés humaines : c’est aussi, c’est surtout de permettre aux hommes, à tous les hommes, de s’épanouir pleinement dans une société où seront combinés l’ordre collectif et la liberté personnelle.

Nous serons fidèle à Léon Blum, comme il l’a été à Jaurès et à tous les maîtres du socialisme, si nous nous rappelons que l’organisation internationale ne peut être fondée que sur le respect de la liberté des individus et de l’indépendance des nations. Nous ne nous laisserons pas duper par ces impérialismes qui s’affublent d’un masque d’internationalisme et de fraternité humaine. Notre volonté de sauvegarder la paix n’affaiblira jamais notre clairvoyance devant les dangers. Elle ne brisera pas notre résolution virile de défendre les libertés.

Nous resterons fidèles en cherchant à cultiver en nous les vertus personnelles dont Léon Blum a donné le plus magnifique exemple, et d’abord le courage tranquille et la foi inébranlable. Nous combattrons, sans faiblesse et sans répit, parce que le combat ne cesse jamais pour ceux qui veulent que les sociétés humaines soient un jour une grande et pacifique communauté de travailleurs libres et égaux.

Robert Verdier