Comprendre la nature des révoltes, par Michel DREYFUS

Bertho_ChaosCe livre était en cours de rédaction lorsqu’ont eu lieu, le 13 novembre 2015, les attentats à Paris. Ils ont suscité une immense émotion en France et dans le monde mais ils ne doivent pas faire oublier que des actes de barbarie analogues sont monnaie courante dans de très nombreux pays depuis des années. Chercher à en comprendre les raisons ne signifie nullement les excuser.
à propos du livre d’Alain Bertho, Les enfants du chaos. Essais sur le temps des martyrs, La Découverte, 2016, 321p, 13€-
Article à paraître dans L’OURS 457, avril 2016, page 3

Pour Alain Bertho, ces manifestations de violence meurtrières et suicidaires résident moins dans les textes théologiques que dans la situation sociale et politique de la majorité de ces pays. Ainsi, les guerres qui ravagent le Moyen-Orient focalisent les désillusions politiques et les révoltes désespérées de la jeune génération. Ce que certains appellent la « radicalisation de l’Islam » est d’abord une islamisation de la colère, du désarroi et du désespoir des enfants perdus d’une époque qui trouvent dans le djihad un sens et des armes pour leurs rages.
Alain Bertho part d’un constat fondamental : notre temps est celui des émeutes, et ce partout dans le monde. Beaucoup sont dues à la faim, mais certaines prennent aussi la forme de grèves ou des révolte liées à des enjeux urbains, telles que celle de la place Taksim à Istanbul (2010), à l’augmentation du prix des transports en commun, à Rio et Sao-Polo, ou à la rénovation d’un quartier comme c’est le cas à Burgos. Toutes ces actions n’ont donc pas le djihad pour seule origine. L’auteur les explique par deux raisons plus générales. La première tient à l’ébranlement de la légitimité des états nations, leur remise en cause grandissante et l’érosion de leurs moyens : cet affaiblissement généralisé a la mondialisation pour cause principale. La seconde provient d’une crise profonde de la représentation politique : survenue depuis une quinzaine d’années, elle a entraîné une augmentation considérable des émeutes et des attentats. Il montre dans un tableau impressionnant par son ampleur l’augmentation et la diversité de ces émeutes sur tous les continents : elles se propagent de l’Afrique, notamment l’Égypte, aux États-Unis en passant par le Canada (« la révolution érable ») la Chine et l’Europe. Ces révoltes sont d’une très grande variété, dans l’espace comme dans le temps.
Il serait facile de souligner ce qui les distingue et l’auteur ne pouvait complètement traiter cet aspect dans cet ouvrage. Mais, au-delà de leurs différences, toutes ces révoltes ont également un point commun. Le plus souvent menées par une jeunesse radicalisé et désespérée qui n’arrive pas à se faire entendre, elles sont combattues par les pouvoirs qui leur offrent une seule réponse : la répression. Aussi elles sont vouées à l’échec, ce qui entraîne une autre conséquence : elles sont de plus en plus radicales et en même temps elles ont de moins en moins de programme politique. Ce sont des manifestations de désespoir dénuées de toute perspective.

L’impuissance des États
Cette réalité s’explique elle-même par deux raisons. En premier lieu, le monde a changé depuis le début des années 1990, à la suite de l’implosion de l’URSS et des démocraties populaires. Ces sociétés avaient perdu beaucoup de leur attrait depuis plusieurs décennies mais le socialisme n’en représentait pas moins un espoir qui a disparu aujourd’hui. Cette vacuité s’accompagne parfois de changements importants de société. Ainsi en France, la « banlieue rouge » née dans les années 1930, est remplacée par les « banlieues » : les jeunes y meurent dans l’indifférence et l’impunité, telles que l’ont montré les émeutes de Clichy-sous-Bois en octobre 2005. Ensuite, la mondialisation provoque des dégâts sociaux immenses sur tout le globe : écart croissant entre les plus riches et les plus pauvres, prédations innombrables commises par le capitalisme qui menacent l’équi­libre écologique de la planète, montée du chômage dans de nombreux pays que rien ne semble pouvoir arrêter, à commencer par la France. Le politique est impuissant à faire face à cette évolution car il est paralysé par l’affaiblissement de l’État : son incapacité à résoudre ces problèmes le fait rejeter par un nombre croissant de citoyens. L’Europe est impuissante à offrir des perspectives communes, ce qui aggrave encore la situation. Le taux de plus en plus faible de participation aux élections, quelle qu’en soit la nature, est le signe de cette désaffection à l’égard du politique.
On comprend dès lors que la fin du monde semble plus proche à bien des jeunes que la fin du capitalisme. C’est pourquoi ces révoltes dénuées de perspective prennent les chemins du désespoir et du martyre. Alain Bertho se demande si nous ne sommes pas arrivés au terme du cycle révolutionnaire inauguré avec la Révolution française. Si tel est le cas, on comprend mieux la rage et le désespoir des enfants perdus, victimes du désastre politique et économique entraîné par la mondialisation néo-libérale. Dans ces conditions, toutes les polices et les armées du globe, toutes les politiques sécuritaires resteront impuissantes devant cette fascination de la mort. Le constat lucide d’Alain Bertho est pourtant loin de la pensée décliniste et réactionnaire qui fait ses ravages aujourd’hui : il nous appelle à réfléchir à un autre monde possible. Cette question qui interpelle tous les citoyens est essentielle aussi pour toute la gauche. Le monde a connu depuis 2008 la pire crise économique qu’il a affrontée depuis 1930 : nulle part, la gauche n’en a tiré profit. Cette réalité explique largement la rage des enfants du chaos.
Michel Dreyfus