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| L'OFFICE UNIVERSITAIRE DE RECHERCHE SOCIALISTE |
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| Blum, 1920, Pour la vieille maison
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��Pour la vieille maison��
D�apr�s le compte rendu st�nographique du 18e congr�s national du parti socialise SFIO tenu � Tours, les 25, 26, 27, 28, 29 et 30 d�cembre 1920, publi� en 1921 Discours �dit� pour la premi�re fois en brochure par la librairie Populaire, �ditions du Parti socialiste SFIO en 1934.
Discours publi� dans L�on Blum, Textes politiques 1919-1920, Paris, Encyclop�die du socialisme, 2003, 127 p.
Intervention de L�on Blum au congr�s de Tours, lundi 27 d�cembre 1920 (3e journ�e, s�ance de l�apr�s-midi)
Je demande au congr�s d'avoir �gard � ce qu'il y a d'ingrat dans la t�che que mes camarades m'ont confi�e devant une assembl�e dont la r�solution est arr�t�e, dont la volont� d'adh�sion est fix�e et in�branlable. J'ai � d�fendre une motion qui conclut au refus d'adh�sion pur et simple et j'ai � exposer les raisons qui nous ont d�termin�s, mes amis et moi, � prendre cette attitude. Vous savez � quel point de vue nous sommes plac�s, les uns et les autres. Le IIe congr�s international qui s'est tenu � Moscou au mois de juillet dernier a eu visiblement le caract�re d'une sorte de congr�s constituant. (Bruit) J'ai naturellement une voix tr�s faible. Je suis tr�s fatigu�, comme vous tous, et il me serait mat�riellement impossible de surmonter, par la force de mon gosier et de mes poumons, le tumulte et les interruptions violentes. Donc, le IIe congr�s international de Moscou avait eu de toute �vidence le caract�re d'une sorte de congr�s constituant. Sur tous les terrains, au point de vue doctrinal comme au point de vue tactique, il a �nonc� un ensemble de r�solutions qui se compl�tent les unes les autres et dont l'ensemble forme une sorte d'�difice architectural, enti�rement proportionn� dans son plan, dont toutes les parties tiennent les unes aux autres, dont il est impossible de nier le caract�re de puissance et m�me de majest�. Vous �tes en pr�sence d'un tout, d'un ensemble doctrinal. D�s lors la question qui se pose � tous est la suivante : acceptez-vous ou n'acceptez-vous pas cet ensemble de doctrines qui ont �t� formul�es par le congr�s de l'Internationale communiste ? Et accepter - j'esp�re qu'il n'y aura aucune divergence de pens�e sur ce point - accepter, cela veut dire accepter dans son intelligence, dans son c�ur et dans sa volont� ; cela veut dire accepter avec la r�solution de se conformer d�sormais d'une fa�on stricte dans sa pens�e, dans son action dans la nouvelle doctrine qui a �t� formul�e. Toute autre adh�sion serait une com�die, indigne de l�Internationale communiste et indigne du Parti fran�ais. Vous �tes en pr�sence d'un ensemble. Il n'y a m�me pas lieu d'ergoter sur tel ou tel point de d�tail. Il s'agit de voir la pens�e d'ensemble, la pens�e centrale. Si vous acceptez avec telle ou telle r�serve de d�tail, peu importe. On ne chicane pas avec une doctrine comme celle-l�. Mais si vous en contestez des parties essentielles, alors vraiment vous n'avez pas le droit d'adh�rer avec des r�ticences, avec des arri�re-pens�es ou avec des restrictions mentales. Il ne s'agit pas de dire : "J'adh�re", mais du bout des l�vres, avec la certitude que tout cela est une plaisanterie, et que demain, le Parti communiste continuera � vivre ou � agir comme il le faisait hier. Nous sommes tous d'accord pour rejeter de pareilles interpr�tations. (Applaudissements) Le congr�s peut nous en croire. Avec un effort d'impartialit� intellectuelle et de probit� que personne ici ne contestera, nous nous sommes plac�s en face du probl�me et nous nous sommes dit, �tudiant les textes de l'Internationale communiste, ses th�ses, ses statuts � et je ne reviens pas sur les difficult�s et les lenteurs vraiment excessives avec lesquelles on nous a livr�, les uns et les autres, les �l�ments de discussion et de connaissance : "Pouvons-nous ou non accepter ?" Pour nous, en effet, accepter, ce serait accepter vraiment, dans toute la force et la puissance du terme.
La r�solution du congr�s de Strasbourg (f�vrier 1920) Nous avions le droit de faire cet examen ; nous avions le devoir de le faire comme tous les militants de ce Parti et nous avions le droit de le faire, bien qu'on ait soutenu le contraire, en d�pit de la r�solution de Strasbourg. La r�solution de Strasbourg a dit qu'aucune des th�ses de l'Internationale communiste n'�tait en d�saccord avec les principes fondamentaux du socialisme traditionnel. Vous savez bien qu'au moment o� cette phrase a �t� ins�r�e dans la motion de Strasbourg, la doctrine de Moscou n'�tait pas encore formul�e. Il y a, � cet �gard, un t�moignage que vous ne r�cuserez pas. C'est L�nine lui-m�me qui a dit, dans une th�se qu'il a r�dig�e lui-m�me, que la premi�re ann�e de l'Internationale communiste, celle qui s'est �coul�e entre le premier et le second congr�s de Moscou, n'avait �t� qu'une ann�e de propagande et d'agitation. Au second congr�s devait �tre �chue la t�che de donner un corps d�fini � une doctrine encore confuse, et dont seulement les grandes lignes d'orientation �taient fix�es. Par cons�quent, notre droit restait entier, ainsi que notre devoir. Nous avons donc fait cet examen et quel est pour nous le r�sultat ? Il est double. D'abord, et je crois que l�-dessus nous n'aurons pas de d�bat, nous sommes en pr�sence de quelque chose qui est neuf. On a essay� de nous d�montrer le contraire, on l'essaiera peut-�tre encore. Je me souviens que lorsque, � la f�d�ration de la Seine, r�pondant � Frossard qui avait fait l'effort le plus ing�nieux et le plus souple pour rattacher les th�ses communistes aux principes traditionnels du Parti socialiste, j'essayais, au contraire, de lui montrer qu'il y avait une force, une volont� de reconstruction enti�rement neuve, diff�rant sur les points essentiels du socialisme traditionnel que nous avions connu et pratiqu� jusqu'� pr�sent, je me souviens que les repr�sentants les plus qualifi�s de la IIIe Internationale m'appuy�rent : "C'est vrai, disaient-ils, c'est bien ce que nous pensons ; c'est bien ce que nous voulons, c'est bien un socialisme neuf que nous voulons instaurer dans ce pays, dans tout le monde prol�tarien." C'est ce que L�nine et Trotsky ont dit. C'est ce que vous-m�mes vous disiez en revenant de Russie ; par exemple Cachin dans la derni�re lettre qu'il envoyait de Moscou, parlait d'une action en rupture du pass�. Trotsky, dans le dernier document que Le Bulletin communiste a publi�, a dit que c'�tait un parti nouveau.
Un d�l�gu� : Nouveau, mais apr�s la guerre !
L�on Blum : N'essayez pas de le contester. Vous avez le droit de penser qu'� une situation qui vous appara�tra comme nouvelle dans le monde doit correspondre une conception sociale enti�rement nouvelle. Cette id�e de nouveaut�, ce n'est pas ce qui nous effraierait le plus. Je peux dire que, les uns et les autres, nous avons fait des efforts qui ont �t� parfois ignor�s ou m�connus dans le Parti, pour mettre au point, pour mettre � la page notre doctrine socialiste. Nous avons fait apr�s la guerre un effort s�rieux et efficace de r�vision et de r�adaptation et nous l'avons fait en commun dans le programme d'avril 1919. Mais ici, ce n'est pas seulement de r�vision et de r�adaptation qu'il s'agit, et je vais essayer de vous d�montrer � c'est le c�ur m�me de ma d�monstration � que c'est un socialisme neuf sur tous les points essentiels : conception d'organisation, conception des rapports de l'organisation politique et de l'organisation �conomique, conception r�volutionnaire, conception de la dictature du prol�tariat. C'est un socialisme neuf. � notre avis, il repose sur des id�es erron�es en elles-m�mes, contraires aux principes essentiels et invariables du socialisme marxiste. Il repose, d'autre part, sur une esp�ce de vaste erreur de fait qui a consist� � g�n�raliser, pour l'ensemble du socialisme international, un certain nombre de notions tir�es d'une exp�rience particuli�re et locale, l'exp�rience de la R�volution russe elle-m�me, et � poser comme r�gle d'action n�cessaire et universelle pour le socialisme international ce qui �tait l'exp�rience contestable peut-�tre, mais lentement d�gag�e des faits eux-m�mes, par ceux qui avaient accompli et fait vivre la R�volution russe. Voil� ce que nous pensons : nouveaut�, d'une part, et erreur d'autre part, erreur de fait, erreur de doctrine. Je prendrai les points que j'ai indiqu�s et, sur chacun d'eux, je vous montrerai comment les formules contenues dans notre motion peuvent se justifier. Organisation du Parti d'abord.
Organisation du Parti Telle qu'elle �tait n�e du pacte d�unit� de 1905, telle qu'elle �tait n�e d'une pratique et d'une exp�rience d'une dizaine d'ann�es - et je ne compte pas les ann�es de guerre - vous savez sur quels principes essentiels elle reposait. Constitution avant tout de caract�re populaire. Suivant la belle formule de nos statuts, la direction du Parti appartenait au Parti lui-m�me. C'est � la base m�me du Parti, dans la masse des militants et des cotisants, que se formaient la volont� et la pens�e collectives. Cette volont� et cette pens�e remontaient d'�tage en �tage, de la section � la f�d�ration, de la f�d�ration au conseil national, du conseil national au congr�s.
Un d�l�gu�: Et les �lus ?
L�on Blum�: Nous parlerons des �lus tout � l'heure. Je n'esquiverai pas ce genre de d�bat. La CAP et le groupe parlementaire �taient les deux organismes permanents du Parti, organismes d'ex�cution, charg�s, dans l'intervalle des conseils nationaux et des congr�s, de faire appliquer des d�cisions auxquelles chacun de nos militants avait pu participer dans les d�lib�rations de sa section. Partout, par cons�quent, la vie populaire, partout la libert�, l'air libre, partout le contr�le, partout la responsabilit�. On parle de chefs. Il n'y avait pas de chefs. Il n'y en avait pas dans le Parti socialiste. Sur ceux qu'on appelle des chefs, le contr�le s'exer�ait ou pouvait s'exercer. Il d�pendait � et il d�pend encore � des militants de faire jouer les dispositions statutaires sur ce point. Le contr�le �tait organis� par eux, contr�le s�v�re dont il ne d�pendait que d'eux de faire une r�alit�. Mais en fait, dans cette constitution, ceux que vous appelez des chefs n'�taient que des interpr�tes, que des mandataires charg�s de donner leur voix ou leur forme pratique � cette volont� et � cette pens�e collective �labor�es � la base m�me du Parti, dans la masse de ses militants. Voil� ce qu'�tait la constitution du Parti. Le Parti �tait un parti de recrutement aussi large que possible et pour une raison bien simple, c'est que, comme le disaient Marx et Engels dans Le Manifeste communiste, en l'appliquant au vrai Parti communiste, au Parti communiste d'autrefois, le socialisme n'est pas un parti en face d'autres partis. Il est la classe ouvri�re toute enti�re. Son objet, c'est de rassembler, par leur communaut� de classe, les travailleurs de tous les pays. (Applaudissements) Quand on vient nous dire : il y a eu pour le socialisme une p�riode qui �tait une p�riode de recrutement et une p�riode qui n'est plus une p�riode de recrutement, on va contre la notion essentielle du socialisme international : que tous les prol�taires de tous les pays s'unissent. Commencez par les rassembler, c'est votre �uvre, il n'y a pas d'autre limite � un parti socialiste, dans l'�tendue et le nombre, que le nombre des travailleurs et des salari�s. Notre parti �tait donc un parti de recrutement aussi large que possible. Comme tel il �tait un parti de libert� de pens�e, car les deux id�es se tiennent et l'une d�rive n�cessairement de l'autre. Si vous voulez grouper dans le m�me parti tous les travailleurs, tous les salari�s, tous les exploit�s, vous ne pouvez les rassembler que sur de formules simples et g�n�rales. Vous leur direz : sont socialistes tous ceux qui veulent travailler � la substitution du r�gime �conomique � un autre, tous ceux qui croient - car c'est le fond du marxisme - qu'il y a liaison et connexion in�luctables, entre le d�veloppement du capitalisme, d'une part, et du socialisme, d'autre part. Si vous �tes avec nous pour travailler � cette �uvre, votre acte de foi est consomm�, vous �tes socialistes. � l'int�rieur de ce credo, de cette affirmation essentielle, toutes les vari�t�s, toutes les nuances d'opinion sont tol�r�es. Les uns imagineront qu'on aboutira au but par tels moyens et dans tel temps, les autres par tel autre moyen et dans tel autre temps : toutes ces contrari�t�s de tendance sont permises, et nous ne pouvons pas les interdire sans renier notre but, qui est le groupement de tous les prol�taires de tous les pays. (Tr�s bien) Ainsi quand le Parti inscrivait dans ses statuts que la libert� de discussion �tait enti�re, que la presse �tait libre, ce n'�tait pas de vagues notions d�mocratiques introduites dans nos constitutions socialistes, c'�tait une r�gle tir�e de l'essence m�me de ce que doit �tre le parti socialiste.
L�importance de la repr�sentation proportionnelle Et la repr�sentation proportionnelle, croyez-vous qu'elle ait un autre objet ? La RP � c'est l� qu'est son importance capitale � n'�tait pas faite pour partager la direction entre diverses tendances, car, malgr� tout, la loi des majorit�s existait dans le Parti au point de vue de l'action. Quand une majorit� de congr�s ou une majorit� de commission administrative permanente avait pis une d�cision, l'action de tous les membres du Parti �tait engag�e. L'importance de la RP n'�tait pas une importance politique ; c'�tait quelque chose de bien plus haut : c'�tait une importance morale. La RP �tait le gage mat�riel de la libert� de pens�e. (Tr�s bien ! sur certains bancs, applaudissements) La RP n'avait d'autre sens dans notre Parti � par cela m�me qu'il est de l'essence du socialisme de grouper tous les travailleurs, tous les prol�taires de tout le pays � que, � l'int�rieur de la conception centrale du socialisme, toutes les vari�t�s de pens�es et d'opinions �taient tol�r�es. Chacune de ces opinions, chacune de ces nuances avait sa part, sa juste part, sa libre part, dans l'�laboration de la pens�e et de la volont� communes. Voil� ce que signifiaient ces dispositions, qu'il ne suffit pas de lire dans des statuts en disant : nous r�viserons ceci, nous abrogerons cela. Ces id�es tenaient � l'essence m�me de Parti ; et nous ne pouvons les faire dispara�tre sans transformer ce Parti dans son essence. Et l'action de ce Parti�? Quelle �tait-elle dans sa forme ? C'�tait une action d'�ducation populaire et de propagande publique. Le Parti socialiste, dont l'esp�rance finale �tait de grouper sous son drapeau tous les travailleurs, s'adressait � ces travailleurs par des moyens de recrutement et de propagande publics. Il fondait des groupes et les ouvrait � tout le monde. Il faisait des r�unions, des campagnes �lectorales, et essayait de toucher les �lecteurs. Voil� ce qu'est encore aujourd'hui, pour quelques heures, le Parti socialiste. Quel sera le parti nouveau que vous voulez cr�er ? Au lieu de la volont� populaire se formant � la base et remontant de degr� en degr�, votre r�gime de centralisation comporte la subordination de chaque organisme � l'organisme qui lui est hi�rarchiquement sup�rieur ; c'est, au sommet, un comit� directeur de qui tout doit d�pendre, c'est une sorte de commandement militaire formul� d'en haut et se transmettant de grade en grade jusqu'aux simples militants, jusqu'aux simples sections. L'autonomie des groupes et des f�d�rations ? Les th�ses vous disent que c'est une pure et simple h�r�sie. Il ne peut plus �tre question de cela dans l'organisme communiste. Donc hi�rarchisation de tous les organes du Parti, de telle fa�on que tout organe d�pende, par une subordination directe, de l'organisme qui lui est sup�rieur.
Le poids des organismes clandestins � c�t� de ces organismes publics, les organismes clandestins. Je veux revenir ici sur une �quivoque qu'on nous a autrefois oppos� : une erreur de traduction dans les documents, une sorte de miroitement entre le mot l�gal et le mot clandestin ont fait croire � un certain nombre de camarades que nous, adversaires de la IIIe internationale, nous �tions, par-l� m�me, adversaires de l'action ill�gale. Sembat vous a r�pondu hier l�-dessus : je n'y reviendrai pas. Il n'y a pas un seul socialiste qui consente � se laisser enfermer dans la l�galit�. (Tr�s bien ! applaudissements au centre) Je l'ai dit dans ma campagne �lectorale, je le dirai � la tribune de la Chambre � la premi�re occasion, je le dirai o� il faudra le dire. (Applaudissements, tr�s bien !) mais la l�galit� est une chose�
Paul Faure : Je n'ai pas parl� de l'action ill�gale, j'ai parl� (Bruit, tumulte)
Un d�l�gu�: Je proteste contre les paroles de Paul Faure (Mouvement)
L�on Blum�: Je dis qu'il n'y a pas le moindre rapport entre l'action ill�gale sur laquelle nous sommes, je le r�p�te, tous d'accord, et l'organisation clandestine, sur laquelle nous sommes loin d'�tre d'accord. La preuve que les deux notions ne co�ncident pas, c'est qu�� l'heure pr�sente, le Parti fran�ais reconna�t la l�gitimit� de l'action ill�gale, et il ne conna�t pas encore d'organisation clandestine. Ce que je veux bien d�montrer ici, c'est la structure de l'organisme : les th�ses communistes vont vous imposer, d'une part, la subordination � tous les degr�s, avec � la t�te, un comit� directeur, et, de l'autre, des organismes clandestins que vous �tes tenus d'organiser.
Un d�l�gu� : Pas forc�ment ! (Mouvement)
L�on Blum : Je n'apporterai pas ici une seule citation, vous me rendrez cette justice de penser que je ne dirai pas un mot que je ne puisse appuyer par des textes. Je dis que vous �tes tenus, de par les th�ses et les statuts, d'organiser des comit�s clandestins, et que le comit� ex�cutif de la IIIe Internationale se r�serve m�me le droit de vous imposer directement cette cr�ation, si vous montriez quelque faiblesse ou quelque lenteur � vous pr�ter � cette exigence. Il y a encore autre chose que les th�ses indiquent et qu'elles n'avaient pas besoin de dire. Quand il y a juxtaposition d'organes publics ou clandestins, � qui appartient n�cessairement l'autorit� r�elle ? O� r�side-t-elle ? Par la force des choses, dans l'organisme clandestin. Cela est fatal, et les th�ses reconnaissent cette n�cessit�. Paul Faure vous a lu les textes : c'est toujours l'organisme clandestin qui doit contr�ler effectivement l'organisme public. Comment ces organismes se formeront-ils ? Est-ce qu'� l'issue de ce congr�s, apr�s avoir nomm� votre comit� directeur public, vous allez proc�der � la nomination du comit� clandestin ? (Exclamations) Est-ce que vous allez mettre aux voix la d�signation de cet organisme ? (Applaudissements � droite) Votre comit� directeur occulte ne pourra donc pas na�tre d'une d�lib�ration publique de votre congr�s, il faudra qu'il ait une autre origine. Il faudra que sa constitution vous soit apport�e du dehors. Ceci revient � dire que, dans le Parti qu'on veut nous faire, le pouvoir central appartiendra finalement � un comit� occulte d�sign� � il n'y a pas d'autre hypoth�se possible � sous le contr�le du comit� ex�cutif de l'Internationale elle-m�me. Les actes les plus graves de la vie du Parti, ses d�cisions seront prises par qui ? Par des hommes que vous ne conna�trez pas. (Exclamations. Bruit. Mouvement) J'analyse des textes et j'essaie de les pr�senter dans leurs rapports et dans leur ensemble.
Un d�l�gu�: Oui, avec des citations incompl�tes.
L�on Blum�: Je dis simplement : �tant donn� l'organisme dont nous ne pouvons pas nier l'existence � il r�sulte de tous les textes, dans leur lettre et dans leur esprit � il est vraiment bien extraordinaire qu'on vienne nous parler de tyrannie dans le Parti actuel : tyrannie des chefs, tyrannie des �lus. Je ne sais pas quels moyens les �lus emploient aujourd'hui pour exercer leur tyrannie, mais du moins vous les connaissez, vous pouvez vous en prendre � eux. Et demain ? Vous vous en prendrez � qui ? � des anonymes, � des inconnus, � des masques. (Protestations sur certains bancs, applaudissements sur d'autres) L'unit� dans le Parti � on vous l'a dit hier en des termes que je voudrais que vous n'oubliiez pas � �tant jusqu'� ce jour une unit� synth�tique, une unit� harmonique, c'�tait une sorte de r�sultante de toutes les forces, et toutes les tendances intervenaient pour fixer et d�terminer l'axe commun de l'action. Vous, ce n'est plus l'unit� en ce sens que vous recherchez, c'est l'uniformit�, l'homog�n�it� absolues. Vous ne voulez dans votre Parti que des hommes dispos�s, non seulement � agir ensemble, mais encore prenant l'engagement de penser ensemble : votre doctrine est fix�e une fois pour toutes ! Ne varietur ! Qui ne l'accepte pas, n'entre pas dans votre parti ; qui ne l'accepte plus devra en sortir. Ce n'est pas au point de vue de telle ou telle personne que je veux examiner la question des exclusions. Il importe peu qu'on veuille dessiner une ligne de rupture ici ou l�, que l'on veuille garder telle ou telle personne. (Tr�s bien) Les textes ont une autre gravit�. On veut constituer un parti enti�rement homog�ne, cela est logique, et c'est cette logique que je veux montrer. On a accumul� dans les textes toutes les dispositions que vous connaissez. Dans tous les d�bats de Moscou, on pr�voit � et on ne pouvait pas ne pas le pr�voir � l'�puration compl�te et radicale de tout ce qui est jusqu'� pr�sent le Parti socialiste. C'est pour cela que l'on dit : quiconque n'acceptera pas les th�ses dans leur lettre et dans leur esprit n'entrera pas dans le Parti communiste et dans la IIIe Internationale ; quiconque votera contre l'adh�sion et n'aura pas sa soumission enti�re dans le d�lai donn� sera chass� de la IIIe Internationale. C'est pour cela qu'on pr�voit des �purations p�riodiques ; c'est pour cela qu'on supprime la RP et vous avez raison de la supprimer � votre point de vue, car la RP n'est pas une mesure politique destin�e � donner une part de gouvernement � telle ou telle minorit�, c'est la garantie de la libert� de pens�e dans le Parti : vous avez raison de dire que la RP n'y a plus de raison d'�tre ! (Applaudissements sur certains bancs) Vous avez raison de d�clarer que la presse du Parti tout enti�re, centrale ou locale, devra �tre dans les mains des communistes purs et de la doctrine communiste pure ; vous avez bien raison de soumettre les �ditions du Parti � une sorte d'index. Tout cela est logique. Vous voulez un parti enti�rement homog�ne, un parti dans lequel il n'y ait plus de libert� de penser, plus de divisions de tendances : vous avez donc raison d'agir ainsi que vous le faites. Cela r�sulte � je vais vous le prouver � de votre conception r�volutionnaire elle-m�me. Mais vous comprendrez qu'envisageant cette situation, la consid�rant, faisant la comparaison de ce qui sera demain avec ce qui �tait hier, nous ayons tout de m�me un mouvement d'effroi, de recul et que nous disions : ��Est-ce l� le Parti que nous avons bien connu ? Non !�� Le Parti que nous avons connu, c'�tait l'appel � tous les travailleurs, tandis que celui qu'on veut fonder, c'est la cr�ation de petites avant-gardes disciplin�es, homog�nes, soumises � un commandement rigoureux � leur effectif importe peu, vous le trouverez dans les th�ses � mais toutes bien en mains et pr�tes � une action prompte, � une action d�cisive. (Applaudissements). Eh bien, � ce point de vue comme aux autres, nous restons du Parti tel qu'il �tait hier et nous n'acceptons pas ce parti nouveau qu'on veut faire.
La question syndicale La question syndicale proc�de du m�me �tat d'esprit de discipline et d'homog�n�it�, m�me au d�triment du nombre. (Interruption : Non !) Laissez-moi achever ma pens�e. Je ne veux pas revenir sur l'histoire, en France, des rapports du socialisme et des organisations corporatives bien qu'elle soit int�ressante, je crois, pour beaucoup de militants. Mais laissons cela. On �tait arriv� p�niblement, apr�s bien des t�tonnements, � une conception qui, somme toute, avait pratiquement donn� satisfaction � tout le monde : autonomie des deux organisations, communaut� de buts, mais avec diff�renciation des moyens, et possibilit�, � chaque instant, par des croisements et des rencontres, d'action commune sur des objets d�termin�s. Dans votre conception d'homog�n�it� militaire et toujours avec cette arri�re-pens�e de la mobilisation aussi prompte que possible des forces d'attaque pour la destruction de la soci�t� capitaliste, il �tait indispensable que vous assujettissiez toutes les formations ouvri�res quelles qu'elles soient, corporatives, politiques, � cette m�me discipline, et c'est ind�niablement l'esprit des th�ses de Moscou. Vous avez fait dans votre motion une r�serve. Vous n'avez pas voulu le rattachement direct, hi�rarchique, des organisations syndicales aux organisations politiques, pour ne pas rendre la t�che trop difficile � vos amis de la minorit� r�volutionnaire des syndicats. On vous a avertis que cette concession n'�tait que provisoire. Mais n'importe. Si vous admettez pour le moment, jusqu'� ce que votre travail soit plus avanc�, l'autonomie relative des groupements syndicaux, conquis par votre propagande, en revanche, vous avez, d�s � pr�sent, le devoir d'affilier ces groupements � l'Internationale syndicale de Moscou qui, elle, incontestablement, n'est qu'une succursale, qu'un rayon de l'Internationale communiste elle-m�me. (Applaudissements) Aucun de vous ne peut le contester. (Interruption : C'est exact !) Puisque vous reconnaissez que c'est exact, cela me suffit. Je vous montre l� par cons�quent une cons�quence de votre pens�e ma�tresse de substituer � un ensemble d'organisations aussi larges que possible un ensemble de groupes homog�nes, peu nombreux s'il le faut, car on sacrifie le nombre � l'homog�n�it�, reli�s strictement les uns aux autres, et qui seront finalement dans la main du comit� central national, puis du comit� ex�cutif de la IIIe Internationale, dont vous vous engagez les uns et les autres � ex�cuter toutes les d�cisions. C'est en fin de compte ce comit� ex�cutif qui aura sur vous les pouvoirs les plus entendus, qui aura le droit d'exclure les groupements ou les individus, qui centralisera l'action politique. Il aura, dans chaque pays un bureau � lui, qui lui sera exclusivement rattach�. Il se r�servera le droit de constituer lui-m�me l'organisation occulte qui vous est impos�e� Vous voyez, c'est l� une esp�ce de soci�t� secr�te, une esp�ce de vaste carbonarisme, (Rires) quelque chose qui, manifestement, est con�u sur le type de ces soci�t�s secr�tes qui, je le reconnais, ont fait en France des r�volutions, et dont il ne faut pas m�dire� (Interruptions : Alors ?) Je ne les insulte pas, j'en rappelle le souvenir. (Mouvements divers) Maintenant, camarades, pourquoi cette organisation o� malgr� tout, on se prive d'un des �l�ments qui, jusqu'� pr�sent, dans toutes les organisations, avait paru l'�l�ment essentiel : le nombre ? O� l'on sacrifie tout � la discipline, � l'homog�n�it�, � la promptitude dans cette mobilisation dont je parlais tout � l'heure ? Pour une raison bien simple, c'est que cette notion de l'organisation est exactement celle qui r�pond � la conception r�volutionnaire qui est au centre m�me du communisme.
| La conception de la révolution Si fatigante que soit cette démonstration d'ordre un peu théorique, je vous demande la permission d'y insister un instant. Un système socialiste se juge avant tout à sa conception révolutionnaire, parce que la conception révolutionnaire est l'essence de toute doctrine socialiste. Je ne veux pas refaire ici une déclaration que nous avons faite tant de fois, mes amis et moi. Nous avons dû en rebattre les oreilles des uns et des autres. Pourtant, il faut que je proteste une dernière fois contre ce moyen de polémique, de discussion, qui consiste à montrer les adversaires de la IIIe Internationale comme des contre-révolutionnaires, et à soutenir que le débat pour ou contre l'adhésion est en réalité le débat entre l'idée révolutionnaire et l'idée réformiste. Rien n'est plus erroné. Je vais essayer de vous le démonter. Je vous en prie, écoutez-moi. Le débat n'est pas entre la conception réformiste et la conception révolutionnaire, mais entre deux conceptions révolutionnaires qui, en effet, sont radicalement et essentiellement différentes l'une de l'autre. (Applaudissements) Laissez-moi vous dire que le réformisme, ou pour parler plus exactement le révisionnisme – j'aime mieux ce mot – n'existe plus dans le socialisme national, ni dans le socialisme international depuis le congrès d'Amsterdam et le pacte d'unité. La doctrine du Parti est une doctrine révolutionnaire. Si quelqu'un y manque, si quelqu'un y a manqué, c'est aux militants, aux fédérations, aux congrès à appliquer les sanctions que le règlement prévoit. (Applaudissements) Mais je ne connais, pour ma part, en France, jusqu'ici, qu'un socialisme, celui qui est défini par les statuts, mentionné sur notre carte, et qui est un socialisme révolutionnaire. J'ajoute en ce qui me concerne personnellement, que je ne connais pas deux espèces de socialisme, dont l'un serait révolutionnaire et dont l'autre ne le serait pas. Je ne connais qu'un socialisme, le socialisme révolutionnaire, puisque le socialisme est un mouvement d'idées et d'action qui mène à une transformation totale du régime de la propriété, et que la révolution, c'est, par définition, cette transformation même. Où donc est le point de désaccord, le point de conflit entre vous et nous ? Je vais essayer de préciser. C'est bien entendu, le désaccord capital. Révolution, cela signifie, pour le socialisme traditionnel français : transformation d'un régime économique fondé sur la propriété privée en un régime fondé sur la propriété collective ou commune, voilà ce que cela veut dire. C'est cette transformation qui est par elle-même la révolution, et c'est elle seule, indépendamment de tous les moyens quelconques qui seront appliqués pour arriver à ce résultat. Révolution cela veut dire quelque chose de plus. Cela veut dire que ce passage d'un ordre de propriété à un régime économique essentiellement différent ne sera pas le résultat d'une série de réformes additionnées, de modifications insensibles de la société capitaliste. Les progrès de la révolution sont parallèles avec l'évolution de la société capitaliste. La transformation sera donc nécessairement préparée par les modifications insensibles que subit la société capitaliste. Mais l'idée révolutionnaire comporte, à notre avis à tous, je crois, ceci : qu'en dépit de ce parallélisme, le passage d'un état de propriété à un autre ne sera pas par la modification insensible et par l'évolution continue, mais qu'à un moment donné, quand on en sera venu à la question essentielle, au régime même de la propriété, quels que soient les changements et les atténuations qu'on aura préalablement obtenus. Il faudra une rupture de continuité, un changement absolu, catégorique. (Applaudissements) Nous entendons encore autre chose, par le mot révolution. C'est que cette rupture de continuité qui est le commencement de la révolution elle-même a, comme condition nécessaire, mais non suffisante, la conquête du pouvoir politique. C'est à la racine même de notre doctrine. Nous pensons, nous socialistes, que la transformation révolutionnaire de la propriété ne peut s'accomplir que lorsque nous aurons conquis le pouvoir politique. (Exclamations, Applaudissements, Bruit) Si un délégué à un congrès socialiste, ayant nécessairement cinq ans de présence dans le Parti, en vient à contester des assertions comme celles que je viens d'émettre, il n'y a plus de discussion possible. (Applaudissements)
Un délégué : Vous dissiperez toute équivoque en disant qu'il ne s'agit pas, dans votre pensée, de la conquête électorale.
Léon Blum : On m'invite à dissiper un malentendu. J'allais le faire. La conquête des pouvoirs publics, qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie : prise de l'autorité centrale qui, actuellement, s'appelle l'État, par n'importe quels moyens, sans que ni les moyens légaux, ni les moyens illégaux soient exclus. (Applaudissements, Bruit) C'est la pensée socialiste.
Le président : Laissez donc terminer le citoyen Blum. Notre camarade est fatigué. Et c'est très gênant de parler dans cette atmosphère.
Léon Blum : Le socialisme international et le socialisme français n'ont jamais limité les moyens dont ils se serviraient pour la conquête du pouvoir politique. Lénine lui-même a admis qu'en Angleterre le pouvoir politique pourrait parfaitement être conquis par les moyens électoraux. Mais il n'y a pas un socialiste, si modéré soit-il, qui se soit jamais condamné à n'attendre que d'un succès électoral la conquête du pouvoir. Là-dessus, il n'y a aucune discussion possible. Notre formule à tous est cette formule de Guesde, que Bracke me répétait il y a quelque temps : « Par tous les moyens, y compris les moyens légaux. » Mais cela dit, où apparaît le point de divergence ? Il apparaît en ceci, c'est que la conception révolutionnaire que je viens de vous indiquer, et qui était celle de Jaurès, de Vaillant, de Guesde, a toujours eu à se défendre contre deux déviations contraires et a toujours frayé difficilement son chemin entre une déviation de droite et une déviation de gauche. La première est précisément cette déviation réformiste dont je parlais tout à l'heure. Le fond de la thèse réformiste, c'est que, sinon la totalité de la transformation sociale, du moins ce qu'il y a de plus substantiel dans les avantages qu'elle doit procurer à la classe ouvrière, peut être obtenu sans crise préalable du pouvoir politique. Là est l'essence du réformisme. Mais il y a une seconde erreur, dont je suis bien obligé de dire qu’elle est, dans son essence, anarchiste. C’est celle qui consiste à penser que la conquête des pouvoirs publics est par elle-même une fin, alors qu’elle n’est qu’un moyen, qu’elle est le but, alors qu’elle n’est que la condition, qu’elle est la pièce, alors qu’elle n’est que le prologue.
La prise des pouvoirs publics et la révolution Que la fin révolutionnaire, que l’idéal révolutionnaire, ce soit la prise des pouvoirs publics en elle-même et par elle-même, indépendamment de la transformation sociale dont elle doit devenir le moyen, cela, je le répète, c’est une conception anarchiste. Car, lorsque vous raisonnez ainsi, quel est le seul résultat positif, certain, que vous avez en vue ? C’est la destruction de l’appareil gouvernemental actuel. Lorsque vous vous fixez à vous-même comme but la prise du pouvoir, sans être sûr que cette prise du pouvoir puisse aboutir à la transformation sociale, le seul but positif de votre renfort, c’est la destruction de ce qui est, et que l’on appelle l’appareil gouvernemental bourgeois. Erreur anarchiste dans son origine et qui, à mon avis, est à la racine de la doctrine communiste. Je fais en ce moment une démonstration, non pas pour gêner les uns ou servir les autres, mais pour apporter le plus possible de clarté dans la discussion de cet ensemble de doctrines que j’ai, pour ma part, pendant des semaines, étudié avec un mélange de probité et d’anxiété. Ouvrez votre carte du Parti. Quel est l’objet que le parti socialiste jusqu’à présent se donnait à lui-même ? C’est la transformation du régime économique. Ouvrez les statuts de l’Internationale communiste. Lisez l’article dans lequel l’Internationale définit son but. Quel est ce but ? la lutte à la main armée contre le pouvoir bourgeois. Je vais tout de suite vous montrer, faisant de votre propre doctrine un effort d’explication dont vous devriez me savoir plus de gré, à quoi correspond, selon moi, cette conception. Je veux montrer à quoi, dans la pensée de Lénine et des rédacteurs des thèses, correspond cette nouvelle notion révolutionnaire. Elle répond à cette pensée, profondément ancrée dans l’esprit des rédacteurs des thèses et qui revient sans cesse : c’est qu’il est impossible, avant la prise des pouvoirs publics, d’accomplir un travail de propagande et d’éducation ouvrière efficace. Ce qui revient à dire que la conquête des pouvoirs publics n’est pas seulement, comme nous l’avons toujours dit, la condition de la transformation sociale, mais qu’elle est déjà la condition des premiers efforts d’organisation et de propagande qui devront plus tard mener à cette transformation. Ce que pense Lénine, c’est que tant que la domination de la classe capitaliste sur la classe ouvrière ne sera pas brisée par la violence, tout effort pour rassembler, éduquer et organiser cette classe ouvrière demeurera nécessairement vain. De là cette sommation impérative d’avoir à prendre le pouvoir tout de suite, le plus vite possible, puisque c’est de cette conquête que vont dépendre, non pas seulement vos efforts terminaux, mais vos efforts initiaux, puisque même les premiers éléments de votre tâche socialiste ne commenceront que quand vous aurez pris le pouvoir. Mais cela - je demande pardon de le répéter à ceux qui l’ont déjà entendu - je le conçois quand on est en présence d’un prolétariat tel que le prolétariat russe et d’un pays tel que la Russie, où l’on n’avait fait avant la prise du pouvoir aucune propagande d’ensemble efficace. On peut alors s’imaginer qu’avant tout il faut briser le pouvoir bourgeois pour que cette propagande même devienne possible. Mais, dans nos pays occidentaux, est-ce que la situation est la même ? Je me refuse à concéder que, jusqu’à cette conquête des pouvoirs publics, que vous ferez sans doute demain, il n’y aura pas eu dans ce pays une propagande socialiste. Je me refuse à dire que tout le travail passé n’a servi de rien, et que tout est à faire. Non, beaucoup a été fait, et vous n’avez pas le droit de vous démentir et de vous renier aujourd’hui. Sans m’égarer dans aucune démonstration oratoire, je veux montrer jusqu’au bout cette différence entre les deux conceptions révolutionnaires : celle qui voit dans la transformation le but et dans la conquête des pouvoirs publics un moyen ; celle qui, au contraire, voit dans la conquête du pouvoir, le but. Est-ce que vous croyez qu’elle n’a qu’une importance de casuistique, qu’elle n’affronte que des docteurs socialistes avec leur bonnet carré ? Non, elle est capitale en ce sens qu’elle mène à deux conceptions absolument différentes de l’organisation et de la propagande. Si vous estimez que le but c’est la transformation, que c’est la transformation qui est la révolution, alors tout ce qui, même dans le cadre de la société bourgeoise, peut préparer cette transformation, devient travail révolutionnaire. Si là est la révolution, alors l’effort quotidien de propagande qu’accomplit le militant, c’est la révolution avançant un peu chaque jour. Tout ce qui est organisation et propagande socialiste, tout ce qui est extension à l’intérieur de la société capitaliste de ces organisations ouvrières de toutes sortes, sur lesquelles la société collectiviste reposera un jour, tout cela est révolutionnaire.
Un délégué : Les radicaux alors !
Léon Blum : Et les réformes mêmes, dont Sembat parlait en des termes qui eussent dû réunir l’unanimité de cette assemblée, si elles servent à accroître, à consolider les emprises de la classe ouvrière sur la société capitaliste, si elles lui donnent plus d’allant et de courage, si elles aiguisent son ardeur militante, les réformes aussi, prises dans ce sens, sont révolutionnaires. Et c’est dans ce sens seulement que nous les avons défendues, que nous voulons continuer à les défendre. Mais si, au contraire, l’objet unique est la prise des pouvoirs publics le plus promptement possible, alors toute cette activité devient inutile en effet. Lorsque nous avons discuté, il y a deux ans, le programme électoral, Loriot nous disait déjà : « Je ne conteste pas la valeur socialiste des réformes, en théorie. Mais aujourd’hui, en fait, la situation est telle, la crise révolutionnaire est si proche, que des réformes… » (Interruptions et bruits.) Le congrès comprendra que j’ai de la peine à suivre un raisonnement au milieu de pareilles interruptions… « Si la crise est si proche, et si cette crise est la révolution, alors, en effet, n’a de valeur révolutionnaire que ce qui prépare, pour le plus bref délai possible, la conquête des pouvoirs publics. » On comprend alors toute votre conception d’organisation, car elle est faite en vue de cela, faite pour qu’aucune occasion ne soit perdue, pour que les troupes d’attaque soient toujours là bien en main, prêtes à obéir au premier signal, chaque unité transmettant au-dessous d’elle l’ordre reçu d’en haut. (Interruptions) J’en demande pardon à l’assemblée, mais elle peut se rendre compte qu’il y a une certaine solidarité logique dans les remarques que je lui apporte ; elles font un tout dans ma pensée. Je demande que l’on ne me rende pas la tâche encore plus malaisée par des interruptions qui, forcément, me font dévier de la ligne que je me suis tracée. Cette idée de la conquête des pouvoirs publics, chez vous, où vous mène-t-elle encore ? Vous savez bien, puisque le nombre vous importe peu, que vous ne ferez pas la conquête des pouvoirs publics avec vos seules avant-gardes communistes. À cette théorie d’organisation que j’ai analysée, vous ajoutez donc de la tactique des masses, par un souvenir de la vieille doctrine blanquiste, car la filiation est certaine. Vous pensez, profitant d’une circonstance favorable, entraîner derrière vos avant-gardes les masses populaires non communistes, non averties de l’objet exact du mouvement, mais entretenues par votre propagande dans un état de tension passionnelle suffisamment intense. C’est bien là votre conception. Avec cela, qu’est-ce que le blanquisme a fait, pas grand-chose… En ces dernières années, il n’est même pas arrivé à prendre une caserne de pompiers sur le boulevard de la Villette… mais c’est à l’idée même, sans m’attarder à chercher si elle est réalisable ou non en fait, c’est à la conception théorique que je veux m’en prendre. Cette tactique des masses inconscientes, entraînées à leur insu par des avant-gardes, cette tactique de la conquête des pouvoirs publics par un coup de surprise en même temps que par un coup de force, mes amis et moi, nous ne l’admettons pas, nous ne pouvons pas l’admettre. Nous croyons qu’elle conduirait le prolétariat aux plus tragiques désillusions. Nous croyons que, dans l’état actuel de la société capitaliste, ce serait folie que de compter sur les masses inorganiques. Nous savons, en France, ce que sont les masses inorganiques. Nous savons derrière qui elles vont un jour et derrière qui elles vont le lendemain. Nous savons que les masses inorganiques étaient un jour derrière Boulanger et marchaient un autre jour derrière Clemenceau… (Applaudissements). Nous pensons que tout mouvement de prise du pouvoir qui s’appuierait sur l’espèce de passion instinctive, sur la violence moutonnière des masses profondes et inorganiques, reposerait sur un fondement bien fragile et serait exposé à de bien dangereux retours. Nous ne savons pas avec qui seraient, le lendemain, les masses que vous auriez entraînées la veille. Nous pensons qu’elles manqueraient peut-être singulièrement de stoïcisme révolutionnaire. Nous pensons qu’au premier jour où les difficultés matérielles apparaîtraient, le jour où la viande ou le lait arriveraient avec un peu de retard, vous ne trouveriez peut-être pas chez elles la volonté de sacrifice continu et stoïque qu’exigent, pour triompher jusqu’au bout, les mouvements que vous envisagez. Et ceux qui auraient marché derrière vous la veille seraient peut-être, ce jour-là, les premiers à vous coller au mur. Non, ce n’est pas par la tactique des masses inorganiques entraînées derrière vos avant-gardes communistes que vous avez des chances de prendre le pouvoir. Vous avez des chances de prendre le pouvoir dans ce pays, savez-vous comment ? Par de vastes mouvements ouvriers à caractère organique, supposant une éducation et une puissance de moyens poussés aussi loin que possible. Vous ne ferez pas la révolution avec ces bandes qui courent derrière tous les chevaux. Vous la ferez avec des millions d’ouvriers organisés, sachant ce qu’ils veulent, quelles méthodes ils emploieront pour aller au but, prêts à accepter les souffrances et les sacrifices nécessaires. Votre doctrine qui, d’avance, fait fi du recrutement… (Applaudissements, interruptions, bruit) votre parti qui, d’avance, fait fi du recrutement, qui coupe en tronçons les syndicats comme s’ils étaient trop puissants (applaudissements et bruit), votre parti a manqué d’avance son aventure. Je vous montrerai tout à l’heure - car tout s’enchaîne dans mon esprit - comment c’est de notre divergence sur la notion de l’organisation et sur la conception révolutionnaire, que naît également la contrariété sur la notion de la dictature du prolétariat. Mais je profite de ce que nous sommes sur ce terrain : révolution, conception révolutionnaire, réformes, pour placer une sorte de hors-d’œuvre, j’en conviens, mais qu’il est de mon devoir de vous servir en ce moment. Je veux fournir un exemple précis de ce que donnent, dans la pratique, ces différences de conception, et je prends cet exemple dans l’activité parlementaire.
Défense du groupe parlementaire Je voudrais vous montrer en quelques mots ce qu’est le travail parlementaire dans notre conception actuelle du parti, ce qu’il sera dans la conception de demain. Actuellement le groupe parlementaire est, avec la CAP un organisme permanent du Parti relevant, non pas de la CAP, mais des conseils nationaux et des congrès. Son action est impérativement définie, délimitée, par la résolution d’Amsterdam, par le pacte d’unité, par les statuts mêmes du Parti. Le rôle, le devoir du groupe parlementaire, c’est, conformément à la doctrine révolutionnaire que je vous ai exposée, d’une part d’aider à la propagande générale révolutionnaire dans le pays, et d’autre part, à l’intérieur du Parlement, de soutenir ou de provoquer toutes les réformes qui peuvent améliorer la condition morale et physique des travailleurs, et qui, par cela même, comme je vous l’ai démontré, aident cette transformation sociale, qui est la révolution. Vous avez un groupe parlementaire qui s’est, je crois, strictement conformé à ces prescriptions des statuts. Bien que les statuts actuels du Parti ne le missent en aucune façon sous le contrôle de la CAP, Frossard ne me refusera pas le témoignage que pendant toute cette législature, le groupe parlementaire a, par tous les moyens, tenté d’agir en plein accord avec l’organisme central du Parti et qu’il s’est établi entre le secrétaire du Parti et le secrétaire du groupe parlementaire des rapports de familiarité, je dirai presque d’intimité, non seulement personnels, mais politiques, qui font que sur aucune question grave ils n’ont agi autrement que d’accord. D’autre part, je ne vois pas qui pourrait ici reprocher au groupe parlementaire d’avoir enfreint les prescriptions qui résulteraient de la motion d’Amsterdam ou de statuts du Parti. Nous avons fait pour la propagande générale dans le pays - ici encore n’est-ce pas, Frossard, en plein et fraternel accord les uns avec les autres - un effort qui, je crois, n’avait jamais été tenté. Le groupe parlementaire, dès le premier jour, a considéré l’organisation de cette propagande comme son premier devoir, et le secrétaire du groupe n’est monté à la tribune, au congrès de Strasbourg, que pour faire approuver le plan de propagande qu’il avait conçu, d’accord avec le secrétaire du parti, et qui a été mis aussitôt à exécution. Le groupe socialiste a fait cela. Avant que le mouvement d’adhésion vers la IIIe Internationale prît la direction et l’intensité que vous savez, je n’ai pas entendu, pour ma part, diriger des reproches contre le groupe parlementaire, et j’affirme, en tout cas, que dans nos sections parisiennes l’impression était unanime pour estimer que le groupe avait agi efficacement et unanimement dans la direction politique qui était à ce moment celle du Parti. Cela est si vrai que lorsque, au groupe parlementaire, l’autre jour, la question s’est posée, tous ceux de nos camarades qui adhèrent ou sont disposés à adhérer à la IIIe Internationale nous ont dit les uns après les autres : « Demain ce sera autre chose, c’est entendu, mais nous nous solidarisons entièrement pour le passé avec tout ce qui a constitué l’action du groupe. » Cela est si vrai qu’il n’y a pas d’exemple qu’une proposition d’action ou de manifestation, sous quelque forme que ce soit, nous ait été apportée par nos camarades de l’extrême gauche, aujourd’hui communistes, et qu’elle ait été repoussée par nous. Cela est sans exemple, et l’on a pu voir, au contraire - Vaillant-Couturier s’en souvient - qu’il n’y avait aucun de nos camarades avec qui nous n’eussions à cœur de nous solidariser, sous quelque forme que ce fût. Voilà ce qu’à fait le groupe, conformément à ce qui était hier sa règle. Mais, l’autre jour on a présenté à la fédération de la Seine - on la représente encore, je la suppose, au congrès de Tours - une motion où, confondant volontairement ce qui serait notre tâche demain avec ce qui était notre tâche hier, on critiquait, on dénigrait avec méchanceté, avec malignité, avec une sorte de volonté de blesser et de nuire…
Plusieurs délégués : Non !
Blum : Si. On a voté cette motion au moment même où nous étions groupés en pleine bataille sur la question qui a amené les grèves de mai et pour laquelle des milliers de travailleurs ont été frappés et souffrent encore. On a fait cela, je n’insiste pas. Je passe.
Un délégué : Ce n’est pas la question.
Blum : Vous avez ajourné la discussion des rapports en disant qu’il en serait question dans la discussion générale. Je reconnais moi-même que ce que j’ai dit est hors du sujet. Je passe, mais j’ai dit tout ce que j’avais sur le cœur.
La dictature du prolétariat Je reviens à ma démonstration purement théorique. Je vous ai montré ce qu’avait été et ce que serait l’organisation du Parti, ce qu’était notre conception révolutionnaire et ce que serait la vôtre. C’est de ce double désaccord que résulte notre conflit sur la question que les thèses de Moscou considèrent comme fondamentale, car il n’y a pas de ligne des thèses où elle ne se retrouve, je veux parler de la question de la dictature du prolétariat. Nous en sommes partisans. Là aussi, nul désaccord de principe. Nous en sommes si bien partisans que la notion et la théorie de la dictature du prolétariat ont été insérées par nous dans un programme qui était un programme électoral. Nous n’avons donc peur ni du mot, ni de la chose. J’ajoute que, pour ma part, je ne pense pas, bien que Marx l’ait écrit, et plus récemment Morris Hilquist, que la dictature du prolétariat soit tenue de conserver une forme démocratique. Je crois impossible, d’abord, comme on l’a tant répété, de concevoir d’avance et avec précision quelle forme revêtirait une telle dictature, car l’essence même d’une dictature est la suppression de toute forme préalable et de toute prescription constitutionnelle. La dictature, c’est le libre pouvoir donné à un ou plusieurs hommes de prendre toutes les mesures quelconques qu’une situation déterminée comporte. Il n’y a, par conséquent, aucune possibilité de déterminer d’avance quelle forme aura la dictature du prolétariat, et c’est même une pure contradiction. Où est par conséquent le désaccord ? Il n’est pas non plus dans le fait que la dictature du prolétariat soit exercée par un parti. En fait, en Russie, la dictature n’est pas exercée par les Soviets, mais par le Parti communiste lui-même. Nous avons toujours pensé en France que demain, après la prise du pouvoir, la dictature du prolétariat serait exercée par les groupes du Parti socialiste lui-même devenant, en vertu d’une fiction laquelle nous acquiesçons tous, le représentant du prolétariat tout entier. La différence tient, comme je vous l’ai dit, à nos divergences sur l’organisation et sur la conception révolutionnaire. Dictature exercée par le Parti, oui, mais par un parti organisé comme le nôtre, et non pas comme le vôtre. (Exclamations) Dictature exercée reposant sur la volonté et sur la liberté populaire, sur la volonté des masses, par conséquent dictature impersonnelle du prolétariat. Mais non pas une dictature exercée par un parti centralisé, où toute l’autorité remonte d’étage en étage et finit par se concentrer entre les mains d’un comité patent ou occulte. Dictature d’un parti, oui, dictature d’une classe, oui, dictature de quelques individus, connus ou inconnus, cela, non. (Applaudissements sur divers bancs) De même que la dictature doit être impersonnelle, elle doit être, selon nous, temporaire, provisoire. C’est-à-dire que nous admettons la dictature, si la conquête des pouvoirs publics n’est pas poursuivie comme but en soi, indépendamment des circonstances de toutes sortes qui permettront, dans un délai suffisamment bref, la transformation révolutionnaire elle-même. Mais si l’on voit, au contraire, dans la conquête du pouvoir, un but immédiat, si l’on imagine, contrairement à toute la conception marxiste dans l’histoire, qu’elle est l’unique procédé pour préparer cette transformation sur laquelle ni l’évolution capitaliste ni notre propre travail de propagande n’auraient d’effet, si par conséquent un décalage trop long et un intervalle de temps presque infini devaient s’interposer entre la prise du pouvoir - condition - et la transformation révolutionnaire - but - alors nous ne sommes plus d’accord. Alors, nous vous disons que votre dictature n’est plus la dictature temporaire qui vous permettra d’aménager les derniers travaux d’édification de votre société. Elle est un système de gouvernement stable, presque régulier dans votre esprit, et à l’abri duquel vous voulez faire tout le travail. C’est cela le système de Moscou. (Exclamations sur divers bancs, applaudissements sur d’autres). Moscou ne pense pas le moins du monde que les conditions de la transformation révolutionnaire totale soient réalisées en Russie. Il compte sur la dictature du prolétariat pour les amener à une sorte de maturation forcée, indépendamment de ce qui était au préalable l’état d’évolution économique de ce pays. Je vous le répète, la dictature du prolétariat n’est plus alors l’espèce d’expédient fatal auquel tous les mouvements de prise du pouvoir ont nécessairement recours, au lendemain de leur réussite. C’est dans votre pensée un système de gouvernement créé une fois pour toutes. Cela est si vrai que, pour la troisième fois dans toute l’histoire socialiste, vous concevez le terrorisme, non pas seulement comme le recours de dernière heure, non pas comme l’extrême mesure de salut public que vous imposerez aux résistances bourgeoises, non pas comme une nécessité vitale pour la Révolution, mais comme un moyen de gouvernement.
Un délégué : Pouvez-vous nous donner une seule citation à l’appui de ce que vous avancez ? | La défense nationale Blum : Avant d’arriver à ma conclusion, je veux vous présenter une dernière observation, bien qu’elle ne paraisse pas essentielle au point de vue de la doctrine. Je veux dire deux mots d’une question que nous avons traité volontairement dans notre motion : la question de défense nationale.
Un délégué : La Marseillaise, alors.
Blum : La motion de la IIIe Internationale, à mon grand regret, est silencieuse sur ce point, et il n’en est pas parlé non plus très explicitement dans les textes. Je veux dire sur ce sujet quelques mots très brefs, très nets et, s’il le faut, très crus. Quelle est la pensée de ceux qui ont rédigé et de ceux qui voteront cette motion ? Nous ne disconvenons pas que l’installation du socialisme international dans le monde soit le seul moyen d’empêcher la guerre. Nous ne disconvenons pas davantage - je l’ai dit à Vaillant-Couturier, en lui rapportant combien le discours de Raymond Lefebvre, à Strasbourg, m’avait touché - nous ne disconvenons pas davantage que le socialisme international, instruit par la plus sanglante des leçons, doive aujourd’hui considérer comme son œuvre première, comme son œuvre de vie ou de mort, le choix et la préparation de tous les moyens, quels qu’ils soient, qui pourront, par mesure internationale, par effet internationale, empêcher toute guerre nouvelle. Mais cela dit, nous affirmons que, même en régime capitaliste, le devoir international et le devoir national peuvent coexister dans une conscience socialiste.
Un délégué : À condition que tout le monde y aille.
Blum : Cachin, ce matin, s’est expliqué sur ce sujet d’une façon qui, à mon avis, n’est nullement exempte d’ambiguïté. Cette ambiguïté se retrouve d’ailleurs dans la réponse qu’il a faite à Trotsky et qui est consignée dans les documents publiés par le Parti. Trostky lui avait demandé si, désormais, en cas de guerre, le Parti socialiste français voterait ou non des crédits. Cachin a esquivé la question. Il a répondu : « Dans l’état présent des choses, le danger de guerre ne pourrait venir que de la politique impérialiste française et, dans ces conditions, nous refuserions certainement les crédits. » Il ne s’agit pas de l’état de choses actuel. On esquive la question en se dérobant ainsi dans une portion isolée du temps et de l’espace. (Applaudissements). La question subsiste. C’est une question précise à laquelle on n’a pas encore répondu, et sur laquelle je pense que Frossard s’expliquera devant le congrès. La réponse de Cachin ne nous gêne en aucune manière. Aucun d’entre nous n’a jamais dit que le devoir de défense nationale fût un devoir absolu et inconditionné. (Très bien). Mais nous avons dit que le refus, l’abstention de la défense nationale, n’étaient pas non plus un devoir absolu et inconditionné pour les socialistes. Il faudra tout de même bien que vous prononciez sur ce point car on n’esquive pas par des ruses ou par des prétéritions une question comme celle-là. Nous ne voulons ruser avec rien. Nous avons volontairement posé le problème dans notre motion. Nous avons affirmé quelque chose, et nous l’affirmons encore : il y a des circonstances où, même en régime capitaliste, le devoir de défense nationale existe pour les socialistes. (Mouvements divers). Je ne veux pas entrer dans le fond du débat.
Une voix : Précisez.
Blum : Non. Je ne veux pas prendre corps à corps une pensée qui, au fond, est une pensée tolstoïenne ou néo-chrétienne plutôt qu’une pensée socialiste.
Un délégué : Précisez les cas ; faites une hypothèse.
Blum : C’est bien simple : l’hypothèse d’une agression caractérisée, l’attaque de quelque nation que ce soit. (Mouvements divers, bruits, cris : À bas la guerre ! Les délégués entonnent L’Internationale. Tumulte.)
Le président : La parole est à Pressemane avec l’autorisation du camarade Blum.
Voix nombreuses : Non ! non ! (Bruit.)
Blum : Je suis resté quelques minutes de trop à la tribune. Je vous remercie de l’attention que vous m’avez prêtée. Les derniers mots que j’ai prononcés ont fait apparaître chez vous des sentiments que vous exprimerez, j’espère, dans votre motion, car elle est encore muette sur ce point. (Applaudissement sur les bancs de droite, cris, tumulte.) Cela dit, je me hâte de conclure et de descendre de la tribune. Sur les questions d’organisation, sur les questions de conception révolutionnaire, sur les rapports de l’organisation politique et de l’organisation corporative, sur la question de la dictature du prolétariat, sur la question de la défense nationale, je pourrais dire aussi sur ce résidu sentimental de la doctrine communiste, que nous ne pouvons pas plus accepter que sa forme théorique, sur tous ces points, il y a opposition et contradiction formelles entre ce qui a été jusqu’à présent le socialisme et ce qui sera demain le communisme.
Cas de conscience Il ne s’agit plus, comme on l’a dit inexactement, d’une question de discipline. Chacun de nous est mis en face d’un cas de conscience individuel et collectif à la fois. Devant une situation entièrement nouvelle, et que vous avez voulue telle, il faut l’envisager et dire : je peux ou je ne peux pas. Il faut le dire sans réticence, sans arrière-pensée, sans chicane, sans restriction mentale, sans quoi que ce soit qui serait indigne des uns et des autres. Je vous pose très simplement une question. Croyez-vous que, s’il m’avait été possible, après votre vote, d’adhérer à l’Internationale communiste, j’aurais attendu jusqu’à votre vote pour le faire ? Si j’avais pu m’imposer cet effort demain, croyez-vous que je ne l’aurais pas fait hier ? Croyez-vous que je n’aurais pas, pour ma part, procuré à mon Parti l’économie de ces semaines et de ces mois de discussions et de controverses ? Si j’avais eu quelques objections de détail, je les aurais fait taire ; je les aurais refoulées en moi. J’aurais essayé que cet acte, dont nous sentons la solennité, s’accomplit, s’il était possible, avec l’unanimité d’entre nous. Si j’avais pu faire cet effort sur-moi-même, je le répète, je l’aurais fait le premier jour, au moment où Frossard et Cachin sont revenus de Russie, au moment où Frossard me l’a demandé personnellement. Je n’ai pas pu. Croyez-vous qu’un vote de majorité va changer l’état de ma conscience ? Parce que tant de voix se sont prononcées pour et tant de voix contre, croyez-vous que l’état de ma raison et de mon cœur, vis-à-vis d’un problème comme celui-là va me transformer ? Croyez vous que des chiffres aient cette vertu ? Allons donc ! Pas un de vous ne peut le croire. Il n’y a qu’une chose qui pourrait changer notre décision ; c’est que l’Internationale communiste elle-même changeât ; ce serait qu’on nous présentât quelque chose de différent de ce qu’on nous offre, quelque chose qui ne fût pas contraire à ce que nous avons et que nous voulons préserver. Je sais très bien que certains d’entre vous, qui sont de cœur avec nous, n’entrent dans l’Internationale communiste qu’avec l’arrière-pensée de la modifier du dedans, de la transformer une fois qu’ils y auront pénétré. Mais je crois que c’est là une illusion pure. Vous êtes en face de quelque chose de trop puissant, de trop cohérent, de trop stable pour que vous puissiez songer à le modifier. (Applaudissements). Je crois aussi que c’est une attitude qui n’est pas très noble. On entre ou on n’entre pas. On entre parce qu’on veut ou on n’entre pas parce qu’on ne veut pas. (Très bien). On entre ou on n’entre pas parce que la raison adhère ou n’adhère pas. Moi non plus, je peux vous le dire comme Sembat, je ne veux pas faire d’émotion. Je ne suis entré qu’à deux reprises dans la vie publique du Parti, à quinze ans de distance J’y suis entré en 1904-1905 pour travailler à l’unité, et j’y suis revenu en 1917, à un moment où l’unité me paraissait menacée. Je n’y suis rentré que pour cela. Quand on suppose comme mobiles la rancune, l’entêtement, l’amour-propre, l’attachement à la tradition, quand on nous attribue de pareils sentiments devant un événement aussi formidable et qui peut avoir des conséquences démesurées, on nous fait une injure bien gratuite et bien imméritée. On a parlé à tout instant dans ce débat des chefs dont il fallait détruire une bonne fois l’autorité usurpée. Je ne sais pas si je suis un chef ou si je ne suis pas un chef dans le Parti socialiste ; je ne m’en rends nullement compte. Je sais que j’y occupe un poste qui comporte une responsabilité. J’ai souvent pensé à cette vieille plaisanterie : « Je suis leur chef, il faut donc que je les suive ». Dans un parti comme le Parti socialiste, cette plaisanterie contient une grande part de vérité et, pour ma part, je n’en ai jamais disconvenu. Je sais que dans un parti de formation populaire, d’essence populaire, comme le nôtre, les chefs ne sont que des voix pour parler plus fort au nom de la masse : ils ne sont que des bras pour agir plus directement au nom de la foule. Tout de même, ils ont un droit ; ils ont un devoir. Ils sont les serviteurs de la volonté collective. Mais cette volonté, ils ont le droit d’essayer de la reconnaître et de l’interpréter. Ils ont le droit de se demander si ce qu’ils voient devant eux n’est qu’un remous de tourbillons contraires, s’égarant vers les rives, ou si c’est le vrai courant profond, lent, majestueux, qui descend du fleuve. Puis ils conservent, malgré tout, une conscience individuelle. Et il y a des moments où ils ont le droit et le devoir de se dire : « Est-ce que je peux ou est-ce que je ne peux pas suivre ? » C’est là que nous en sommes venus aujourd’hui. Un vote de majorité, je le répète, ne changera rien à un cri de conscience assez fort chez nous pour étouffer ce souci de l’unité qui nous a toujours guidés.
Garder la vieille maison Nous sommes convaincus, jusqu’au fond de nous-mêmes, que, pendant que vous irez courir l’aventure, il faut que quelqu’un reste garder la vieille maison. (Très bien). Nous sommes convaincus qu’en ce moment, il y a une question plus pressante que de savoir si le socialisme sera uni ou ne le sera pas. C’est la question de savoir si le socialisme sera, ou s’il ne sera pas. (Applaudissements). C’est la vie même du socialisme que nous avons la conscience profonde de préserver en ce moment dans la mesure de toutes nos forces. Et, puisque c’est peut-être pour moi la dernière occasion de vous le dire, je voudrais vous demander quelque chose qui est grave à mes yeux. Pouvons-nous vraiment, les uns et les autres, prendre là-dessus une sorte d’engagement suprême ? Demain, nous serons peut-être divisés comme des hommes qui comprennent différemment l’intérêt du socialisme, le devoir socialiste ? Ou serons-nous divisés comme des ennemis ? Allons-nous passer notre temps devant la bourgeoisie à nous traiter les uns de traîtres et de renégats, les autres de fous et de criminels ? Ne nous ferons-nous pas, les uns et les autres, crédit de notre bonne foi ? Je le demande : y a-t-il quelqu’un ici qui croie que je ne suis pas socialiste ? Cartier : Tu es confusionniste (Tumulte). Blum : Dans cette heure qui, pour nous tous, est une heure d’anxiété tragique, n’ajoutons pas encore cela à notre douleur et à nos craintes. Sachons nous abstenir des mots qui blessent, qui déchirent, des actes qui lèsent, de tout ce qui serait déchirement fratricide. Je vous dis cela parce que c’est sans doute la dernière fois que je m’adresse à beaucoup d’entre vous et parce qu’il faut pourtant que cela soit dit. Les uns et les autres, même séparés, restons des socialistes ; malgré tout, restons des frères qu’aura séparés une querelle cruelle, mais une querelle de famille, et qu’un foyer commun pourra encore réunir. (Applaudissements prolongés sur les bancs de droite. Tumulte à gauche.)
Léon Blum quitte ensuite la tribune du congrès socialiste, son intervention ayant été, on l’a vu, coupé de nombreuses interventions, et le tumulte régnant souvent. Bref, il était désormais impossible aux uns et aux autres d’essayer de se comprendre, voire de s’écouter. Mais cette intervention de Léon Blum suscite une nouvelle polémique : un congressiste en demande en effet « l’impression », ce que la majorité communiste refuse, bien sûr. Le débat qui suit, d’une violence à peine masquée, montre que communistes et socialistes n’avaient plus rien à faire ensemble dans la même organisation. La scission était consommée.
Le président : Je suis saisi de la motion suivante : « Le congrès décide l’impression du discours du citoyen Blum. » (Mouvements divers.) Je mets aux voix la proposition. (Le président met aux voix la motion. Mais le résultat du vote est douteux.)
Le président : Une demande de vote par mandat me parvient. (Mouvements divers. Tumulte. Cris : le vote est acquis !) En toute conscience, je ne peux pas dire où était la majorité ; je ne peux pas prendre sous ma responsabilité le résultat du vote. Le camarade Renoult a la parole sur le vote par mandat.
Daniel Renoult : Camarades, en ce qui concerne le caractère matériel et pratique de la proposition que je vous fais au nom d’un certain nombre d’amis, aucune discussion n’est possible. Il est de tradition que le vote par mandat soit accordé chaque fois qu’il est demandé pour une question grave - et celle-ci revêt un caractère de gravité à cause des circonstances. Après les incidents qui viennent de se produire, nous voulons que les délégués qui sont au congrès puissent prendre entièrement leur responsabilité. On vous propose de faire les honneurs de l’impression au discours que vous venez d’entendre. Ce discours ne m’a pas surpris. Nous savions que le citoyen Léon Blum était à la tête de ceux qui veulent rompre l’unité du Parti. (Violentes protestations à droite. Applaudissements à gauche.)
Grumbach : Tu mens !
Daniel Renoult : Les injures de « Homo » sont pour moi un honneur ! (Bruit prolongé.)
Le président : Renoult a la parole, laissez le terminer.
Daniel Renoult : Nous savions donc que le citoyen Léon Blum était à la tête de l’entreprise que non seulement moi, le premier, mais ensuite Frossard, secrétaire du Parti, nous avons signalée à la fédération de la Seine. (Très bien, à gauche, Protestations à droite.) Aussitôt après le retour de Cachin et de Frossard et même avant, aussitôt après l’envoi de leur télégramme certains ont déclaré qu’ils ne s’inclineraient pas devant la décision du Parti ; ce fut là le début du premier mouvement des « scissionnistes ». Ces hommes ont envoyé à la CAP une lettre dans laquelle ils ont déclaré que si vous votiez l’adhésion à la IIIe Internationale, ils se retiraient du Parti, (Bruit prolongé. De nombreux délégués à droite interrompent l’orateur.) Lorsque, ensuite, la discussion a commencé dans le Parti, discussion sur l’adhésion aux thèses et aux conditions, c’est - nous le savons et ceux qui disent le contraire, ou bien ne sont pas renseignés ou bien altèrent la vérité - c’est le citoyen Blum qui a pris la tête de l’entreprise de scission. (Applaudissements à gauche Violentes protestations à droite et au centre.)
Un délégué, à droite : Mais Blum n’a pas signé.
Daniel Renoult : Je ne dis pas qu’il a signé la lettre à la CAP. Je vous dis qu’il dirige l’entreprise de scission depuis le retour de nos amis Cachin et Frossard. Nous ne voulons pas qu’on puisse intervertir les rôles ; nous ne voulons pas qu’on puisse nous dire que c’est nous qui avons pris l’attitude qui a été décidée par d’autres. (Bruit à droite et au centre.)
Un délégué, à droite : C’est nous qui en avons pris l’initiative, c’est entendu ! (Le délégué Georges Weil interrompt violemment.)
Daniel Renoult : Allons, capitaine Weil, laissez parler un simple soldat… (Applaudissements à gauche. Tumulte.) … Maintenant, nous allons protester par notre vote contre les paroles que vous venez d’entendre, contre ce discours dont nous pouvons dire qu’une de ses parties principales, celle qui a trait à la soumission à Moscou, n’est que la transposition, en langage de congrès, du rapport de M. Jousselin contre nos camarades emprisonnés. (Applaudissements à gauche. La droite invective longuement l’orateur.) … Nous voulons protester contre ce discours qui, dans sa dernière partie, réservée justement pour la fin dans le but de provoquer les incidents, qui se sont produits, a été, par une apologie de la défense nationale faite au milieu de la situation actuelle et du débordement impérialiste, une véritable provocation. Oui, M. André Lefèvre sera bien content du renfort qu’apporte Léon Blum à sa politique. (Applaudissements à gauche. Protestations véhémentes à droite et au centre. De nombreux délégués à droite empêchent l’orateur de continuer.) … Je n’ai qu’un mot à dire pour terminer. Moi qui ai toujours combattu pour la plus grande unité possible… (Interruption à droite : c’est faux)… Je déclare que, en effet, à l’heure actuelle, après le discours provocateur que vous venez d’entendre, il est impossible que des socialistes vraiment révolutionnaires cohabitent dans le même Parti avec Léon Blum ! (Applaudissements à gauche. Protestations prolongées à droite et au centre, Long tumulte.)
Voix nombreuses : Le vote par mandats !
Le président : La motion d’impression du discours Blum est retirée. (Mouvements divers. Tumulte.) Avant de donner la parole au camarade Rappoport, je donne la parole au camarade Frossard sur la motion.
Frossard : Je demande au congrès de ne pas prolonger le douloureux incident qui vient de se produire. J’ai compris les raisons pour lesquelles tout à l’heure un certain nombre de camarades ont demandé l’impression du discours prononcé par notre camarade Léon Blum. Ils ont voulu rendre un hommage, à mon sens mérité, à l’effort qu’a accompli notre camarade pour définir une politique dont j’aurai l’occasion de dire en quoi elle est en désaccord avec celle que nous défendons devant le Parti. Cette manifestation, elle est faite. Un très grand nombre de camarades ont voté à main levée…
Un délégué : À la majorité.
Frossard : Je veux bien, camarade. La majorité des camarades qui étaient dans la salle ont rendu cet hommage à notre camarade Blum, la manifestation est acquise. Je prie instamment ceux qui l’ont provoquée de ne pas insister pour exiger de nous un vote par mandats, dont l’issue n’est douteuse pour personne.
Plusieurs délégués : Nous sommes d’accord.
Frossard : Oui, nous sommes d’accord. Je n’insiste pas. Je dirai demain quelle réponse je fais personnellement à l’appel qui a été adressé, au terme de son discours, par notre camarade Léon Blum, à la majorité du Parti.
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© L'OURS - 12 cit� Malesherbes 75009 Paris
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