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L'OFFICE UNIVERSITAIRE DE RECHERCHE SOCIALISTE
 
Castagnez/Jennings/L'OURS 418
Les thermes de l’échange
Par Noëlline Castagnez
A propos de Eric T. Jennings, À la cure, les coloniaux !, Thermalisme, climatisme et colonisation française 1830-1962, préface de Pascal Ory, Rennes, Presse universitaires de Rennes, 2011, 18 €

Article paru dans L’OURS n°418 (mai 2012) p. 1


Une passionnante étude des pratiques coloniales au travers du prisme original du thermalisme outre-mer et en métropole.
Professeur à l’Université de Toronto, Eric T. Jennings a prolongé les problématiques de Robert O. Paxton sur Vichy en montrant comment le régime avait mis en œuvre la Révolution nationale aux colonies, y compris dans son versant antisémite (Vichy sous les tropiques, Grasset, 2004). Dans ce livre, il étudie à nouveau les pratiques coloniales, mais au travers du prisme original du thermalisme outre-mer et en métropole et en élargissant son champ d’étude de la conquête d’Alger à la fin de la Guerre d’Algérie. Il y montre comment l’imaginaire colonial et médical, depuis le XIXe siècle, a persuadé l’opinion que le climat des colonies était nuisible à la santé des Européens et, en particulier, à leur foie. Il leur faut donc se ressourcer dans un climat plus sain – entendons français – grâce au pouvoir curatif des eaux thermales de stations dont certaines, comme Vichy ou Encausse-les-Bains, se spécialisent peu à peu dans la cure coloniale.

Le corps du colon
Les deux premiers chapitres sont ainsi consacrés aux notions d’acclimatation et de thermalisme colonial développées tant dans les thèses de médecine de l’époque, que les réclames, imprimés touristiques, ou journaux… Le corps des colons est perçu comme en état de siège sous les Tropiques et les stations thermales ou climatiques sont conçues comme des havres artificiels censés rendre possible la colonisation. Dans les six chapitres suivants, l’auteur entreprend un tour du monde du thermalisme de la Guadeloupe à Vichy, en passant par Madagascar, la Réunion, la Tunisie, Encausse-les-Thermes et Vals-les-Bains. Il y montre que les stations thermales d’outre-mer sont des lieux de l’expérience indigène ou de contre-sociétés en marge du système esclavagiste, avant de devenir des réserves d’identité nationale française, pour finalement être touchées par la décolonisation.
En Guadeloupe comme à la Réunion, elles furent d’abord des espaces de révolte, comme Matouba (Guadeloupe) qui résista à l’esclavage en 1802, ou le cirque de Cilaos (Réunion) qui servit de camp-refuge aux Marrons. À Madagascar (Antsirabe) ou à Korbous (Tunisie), elles sont issues d’une pratique locale ancestrale : vazimbas malgaches et hammams arabo-musulmans. À chaque fois, la croyance en des vertus curatives de l’eau repose sur de fragiles hypothèses, comme celle qui consiste à penser que l’altitude protégerait des fièvres. Enfin, ces cures et les congés sanitaires qu’elles impliquent constituent un enjeu financier pour l’administration coloniale, laquelle peut préférer financer un séjour sur place, en Guadeloupe, à la Réunion, à Madagascar ou en Tunisie plutôt qu’un rapatriement et une cure à Vichy, Encausse ou Vals. De sorte que Vichy a tendance à devenir le modèle de référence dans la course à l’accréditation par le ministère des Colonies.
Les deux derniers chapitres analysent ainsi comment Vichy, Vals-les-Bains ou Encausse-les-Thermes ont construit leur réputation de spécialistes des maux liés aux colonies.

Transferts culturels
Dans l’analyse détaillée de ces sociétés coloniales en miniature, Eric T. Jennings fait écho aux Post-Colonial Studies en montrant que les transferts culturels sont réciproques et qu’il faut un complexe travail de construction de l’imaginaire colonial pour le nier. Tout est mis en œuvre dans ces stations pour éliminer les traces d’influences indigènes, telles que le souvenir des Marrons ou des remèdes de mulâtresses. Pourtant Korbous est bien l’héritière du hammam arabo-musulman. Ces stations sont censées être des oasis de francité mais, en pratique, constituent des lieux remarquables d’échanges culturels et ethniques, y compris en métropole, où elles attirent les élites indigènes. Après la décolonisation, les stations thermales ultramarines sont souvent éclipsées par les stations balnéaires et, pour ne pas disparaître, soignent leur image locale : ce sont elles, désormais, qui revendiquent l’authenticité.
Cet ouvrage a donc le mérite de contribuer à l’étude des sociétés coloniales avec un sujet original – le thermalisme –, en croisant l’histoire de la médecine, des mentalisés et de l’administration, et en développant plusieurs études de cas, ce qui à terme ouvre sur le tourisme et ses enjeux dans les sociétés décolonisées.
Noëlline Castagnez
 

 
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